Notes techniques

Ces notes ne sont pas des publications savantes. Elles cherchent à expliquer simplement, à celles et ceux qui ne sont pas du métier, des phénomènes techniques que l’on croise sans toujours les comprendre — un langage clair, des exemples concrets, pour rendre accessible ce qui semble réservé aux spécialistes.

Citation : « Le silence est un ami qui ne trahit jamais… » — Confucius
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Silence

Beaucoup me reproche d’être bavard, vraiment bavard. J’ai toujours aimé les mots, les jeux de langage, les répliques qui partent un peu vite. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était une force. En réalité, c’était surtout une façon de ne jamais laisser personne regarder de trop près ce qu’il y avait derrière. L’humour, chez moi, a toujours servi à amortir les choses avant qu’elles ne me touchent vraiment. Chris Marker avait trouvé la formule : « L’humour est une politesse du désespoir. » Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi cette phrase me parle autant. Il y a quelques années, j’ai fait une retraite silencieuse, seulement quelques jours sans dire un mot. Je m’étais préparé à souffrir du silence des autres. C’est le mien qui m’a posé problème. Sans mots pour exister, pour combler, pour faire rire, je me suis retrouvé face à moi-même, sans grand-chose pour me protéger… Les premières heures, ce silence m’a paru tout à fait insupportable, comme un vide à combler à tout prix… Et puis j’ai compris qu’il n’était pas vide du tout : c’était plutôt un champ qu’on laisse reposer avant de lancer la récolte. Le silence ne pardonne rien. Il déshabille, la blague, la pirouette, et il ne reste que ce qu’on est vraiment. Sénèque disait : « Le silence est la vertu des forts. » Pythagore, lui, imposait cinq ans de silence à ses élèves avant de les autoriser à parler. Cinq ans. Au bout de de ces trois jours, j’étais déjà très fier de moi. Je n’ai pas changé de nature pour autant. J’aime toujours les mots et les vannes qui partent vite souvent trop vite. Mais j’ai appris à m’en servir autrement, non plus comme une armure, mais comme une passerelle. Voltaire avait raison : « Un bon mot ne prouve rien. » Le silence ne prouve rien non plus, d’ailleurs. Ce silence ouvre un temps que le bon mot referme presque aussitôt. Dans mes missions d’expertise, j’ai retrouvé la même leçon. Il y a ce silence qui suit une question gênante, et qu’il ne faut surtout pas se presser de combler. Celui qui en dit souvent plus long qu’une réponse toute faite. Et puis il y a celui que j’ai fini par préférer : quand je me tais, ce sont souvent les plus vulnérables, les moins sûrs d’eux, ceux qui sont sur leurs gardes depuis le début de la réunion, qui osent enfin se défendre. Mon silence leur fait alors de la place. Le reste du temps, j’écoute ce qui ne se dit pas autant que ce qui se dit, le geste, la posture, le regard qui fuit. Confucius avait résumé tout cela bien avant moi : « Le silence est un ami qui ne trahit jamais. »

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Intégrité …

D’abord, permettez-moi d’être précis : ce qui suit concerne uniquement mon rôle d’expert de partie et en aucun cas celui d’expert judiciaire nommé par le tribunal. Ce sont deux missions très différentes, deux postures très différentes, et la confusion entre les deux fait beaucoup de mal à l’ensemble des experts de justice inscrit sur des listes de cour d’appel. On m’a demandé en effet, plus d’une fois, de travestir la réalité. Bien entendu pas brutalement, en fait jamais brutalement, souvent suggéré avec des mots choisis, des formulations habiles, tout en douceur « Vous pourriez peut-être mettre davantage en valeur cet aspect » ou « ce point-là n’est peut-être pas utile à mentionner ». Des suggestions, en apparence anodines, qui visent toutes le même résultat : faire pencher la balance. Je me souviens d’une société qui sollicitait un agrément auprès de l’Autorité des Marchés Financiers. Deux jours d’audit, deux jours seulement, et voilà qu’on me demande de signer un rapport couvrant l’ensemble de l’activité, comme si j’avais tout examiné. « Le reste est similaire à ce que vous avez audité et ne présente pas de difficultés », m’a-t-on dit, avec ce visage de celui qui pense que la chose va de soi. J’ai refusé ! Pas avec un discours, j’ai d’ailleurs renoncé au remboursement des frais que j’avais engagés pour couper au plus court cette situation on ne peu pas plus délicate. Je représente un intérêt et c’est mon rôle, c’est connu, c’est légitime… mais représenter un intérêt ne signifie pas mentir pour le défendre. Il y a là une ligne jaune que je ne franchis pas. Je suis prêt à ne pas mettre en avant tel ou tel fait qui pourrait desservir la partie que je représente, c’est la nuance et elle est importante. Mais inventer, orienter, travestir, je m’y refuse. Dans ce cas précis, signer ce que je n’ai pas vérifié moi-même, jamais ! Ce refus a un prix parfois. Des missions perdues, des sociétés qui ne reviennent pas, des relations qui se tendent. J’en suis conscient, je le sais et je l’accepte. Je sais que je suis loin d’être la règle. Beaucoup d’experts de partie, et notamment certains experts d’assurance qui n’ont pas à figurer sur une liste de Cour d’appel, sont beaucoup moins regardants sur cette ligne-là. Je ne les juge pas mais je ne les suis pas. Ce n’est pas de la naïveté. Ce n’est pas non plus de la vertu affichée. C’est une certaine idée de ce qu’on est, et de ce qu’on reste, quand personne ne regarde. Camus écrivait : « L’intégrité n’a pas besoin de règles. » On ne résiste pas à la pression parce qu’une règle l’exige. On résiste parce qu’on ne se voit pas faire autrement. Il faut pouvoir se regarder dans le miroir, disait mon père.

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Horreur !!!

Orange Farm. Afrique du Sud. 2012. Je visitais des sites susceptibles de bénéficier des fonds de la fondation ArcelorMittal. Des lieux de pauvreté, de dénuement, mais aussi d’énergie, voire de résistance avec cette capacité qu’ont certaines communautés à tenir, à tenir debout, à tenir debout malgré tout. Et puis il y a eu cette pièce sombre dans un espèce de baraquement… Un enfant d’une douzaine d’années peut-être, couché sur un lit, déficient mental et physique… Et ses joues, je cherche encore aujourd’hui comment écrire cela sans trahir ni la réalité ni le respect que je dois à cet enfant, ses joues avaient été partiellement dévorées par des rats dans son sommeil. Je suis resté là debout, sans bouger, sans rien dire parce qu’il n’y avait rien à dire ! De retour en Europe, quand j’en ai parlé autour de moi, la première question qu’on m’a posée était : « Tu as des photos ? » Je ne m’y attendais pas. Et pourtant, j’aurais peut-être dû m’y attendre tant la société est devenue celle de l’image et non plus celle de l’émotion. Cette question m’a presque davantage choqué que tout ce que j’avais vu là-bas. Pas par malveillance de celui qui la posait ; j’ose ou plutot je veux vraiment le croire, mais parce qu’elle dit quelque chose de profondément dérangeant sur notre rapport à la souffrance des autres : le besoin de voir pour croire, de documenter pour ressentir, de partager pour que cela existe vraiment aux yeux du monde. Je n’avais bien sûr pas pris de photos, je n’en aurais jamais pris : braquer un appareil sur cet enfant dans cet état m’aurait paru d’une indécence absolue. Je n’ai pas besoin de cette image, je la conserve à jamais dans ma tête. Elle y est encore et elle y sera toujours. C’est là et seulement là qu’elle doit rester. C’est peut-être cela aussi, la dignité : refuser de transformer la souffrance d’autrui en contenu. Dans mes missions d’expertise judiciaire, je suis régulièrement appelé sur des accidents du travail, parfois sur la voie publique. J’ai appris très tôt, et parfois douloureusement, à concentrer mon regard sur les conditions qui ont mené à l’accident, les causes, les mécanismes, la chaîne des défaillances, et à ne pas regarder les victimes. J’en ai vu un très grand nombre, voire un trop grand nombre. Que ce soit des personnes ensevelies sur des chantiers, d’autres happées par des engins, d’autres encore écrasées entre une charge et un mur, voire un ouvrier tombé d’un échafaudage de très grande hauteur. Il s’agit dans ce cas d’accidents que l’on reconstruit patiemment, que l’on tente d’expliquer pour que cela ne se reproduise pas, pour que cette mort-là, au moins, serve à quelque chose. Mais il y en a d’autres qui ne part pas. Quand c’est un enfant… Pour l’un de ces cas-là, je suis allé déposer une rose sur le lieu de l’accident, à la date anniversaire, comme d’autres le font, comme beaucoup le font. Parce que certaines choses ne se traitent pas, elles s’accompagnent. Ce mot, horreur, je l’entends aujourd’hui utilisé à toutes les sauces. Un incident lors d’une manifestation qui tourne mal, un accident de voiture, une décision politique jugée inacceptable ; « l’horreur absolue », disent certains journalistes, avec une facilité qui m’exaspère. Je ne les accuse pas, mais il faut se souvenir que les mots ont un poids. Quand on les use trop vite, trop souvent, trop facilement, ils se vident, ils perdent leur tranchant, leur importance, leur vérité. Et quand on en a vraiment besoin, ils ne sont plus là. L’horreur, la vraie, ne se commente pas. Elle se tait, longtemps ; et quand on en parle enfin, c’est avec des mots choisis, lents, presque insuffisants, parce qu’on sait d’avance qu’aucun ne sera vraiment à la hauteur de ce qu’on a vu. Elie Wiesel avait traversé ce que peu d’êtres humains ont traversé. Survivant d’Auschwitz et de Buchenwald, Prix Nobel de la Paix, témoin pour ceux qui ne pouvaient plus l’être — il savait mieux que quiconque ce que ce mot recouvre vraiment. Il a écrit : « Il y a des choses que l’on ne peut pas dire. Mais il y a des choses que l’on ne peut pas taire non plus. » C’est entre le silence et la parole que se tient le témoignage. Et c’est là aussi, je crois, que se tient la responsabilité de ceux qui ont vu, ne pas banaliser ce mot, ne pas le laisser se vider, le réserver à ce qui le mérite vraiment. L’enfant d’Orange Farm le méritait, il est là et restera là très, très longtemps.

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Solitude…

La solitude de l’expert Un dossier sur le bureau, des centaines de pages parfois, des questions posées par le juge, précises, encadrées, et pourtant… dès les premières heures, une certitude se fait jour doucement : la vraie réponse n’est pas là où tout le monde la cherche. C’est dans ce moment-là, ce moment précis, que commence la solitude de l’expert. Pas une solitude de l’abandon mais une solitude de la responsabilité, celle de celui qui voit quelque chose que les autres ne voient pas encore, ou plutot ne veulent pas voir, et qui doit trouver comment le dire, ou plutôt comment le faire comprendre, sans pouvoir toujours l’écrire frontalement au risque de se voir désavouer voire révoquer. Il m’est arrivé de passer plus trois heures sur une seule phrase. Ce n’était pas par manque de mots mais par excès de réalité. J’ai en tête une affaire dans laquelle un client et un fournisseur avaient signé un contrat qui n’avait ni queue ni tête… et pour cause : leurs intérêts personnels s’étaient mélangés à leurs intérêts professionnels d’une façon que personne ne voulait voir en face, n’acceptait la réalité. La vérité était là, lisible pour qui voulait bien regarder, mais elle n’était pas dans les questions posées par le juge, dans les missions qui lui avaient été données. Alors on écrit, on choisit bien sur chaque mot, on pèse chaque virgule ou quelques fois les points de suspension… on cherche la phrase qui dit sans dire, qui montre sans désigner, qui éclaire sans éblouir. C’est un travail solitaire, c’est un travail profondément solitaire ! Une solitude que chacun connaît Cette solitude-là, celle de l’expert face à sa page blanche, n’est pourtant pas si différente de celle que chacun connaît à un moment ou un autre. On peut être entouré et se sentir seul. On peut être dans une pièce pleine de monde et n’entendre que le silence. On peut partager un toit, une table, une vie… et traverser des nuits entières sans que personne ne sache vraiment ce qu’on porte. La solitude ne prévient pas. Elle s’installe sans bruit, souvent là où on ne l’attendait pas, et elle prend des visages très différents selon les moments de la vie. Fils unique, j’ai perdu mon père à dix-neuf ans, un jeudi. Il était certe malade depuis quelques mois et voulait même en finir. Ce jour-là, j’ai compris que certaines solitudes arrivent d’un coup, sans crier gare, et qu’elles ne partent plus vraiment ; elles changent de forme, elles s’apprivoisent, mais elles restent là, quelque part, discrètes et tenaces. Je me suis trouvé être le seul homme de la famille sans y être préparé. Presque tous les hommes de ma famille s’en vont avant 45 ans… Avec le temps, j’ai appris à habiter cette solitude. Avec le travail, souvent, avec les autres, quand ils sont là, avec les mots, aussi … parce qu’écrire, écrire des articles sur Linkedin, au fond, c’est une façon de ne pas être tout à fait seul. Mais l’expert, comme tout être humain, a besoin d’autre chose que du travail… Jacques Brel le savait mieux que quiconque. Dans Jef, il chantait à son ami au bord du gouffre : « Non, Jef, t’es pas tout seul… » Quelques mots mais très certainement les mots les plus importants qu’on puisse dire à quelqu’un.

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Fatigue …

Séoul. Il y a plus de trente cinq ans, dans une autre vie professionnelle… j’étais arrivé de Paris à cinq heures du matin après près de quatorze heures de vol, le temps de récupérer mes bagages, de passer les douanes, de rejoindre l’hôtel, de prendre une douche et un petit déjeuner. A neuf heures j’étais déjà en réunion. En face de moi, cinq personnes, pour négocier une réclamation d’un montant énorme. Des choses pour le moins inhabituelles à grignotter, du thé en quantité, des échanges nourris, des silences pesants. La réunion ne s’est terminée qu’à dix-neuf heures après une négociation fructueuse. Quand je me suis levé de ma chaise, je me suis effondré. Pas métaphoriquement mais physiquement, au sol, les larmes à l’oeil. Mon interlocuteur coréen, qui aurait pu considérer que son travail était terminé, a exigé que je reste sur place trois jours supplémentaires pour me remettre. Je n’ai jamais oublié cet instant. Et depuis lors, je n’ai plus jamais traversé une telle situation, je sais désormais ou sont les limites et je me l’interdis consciemment. La fatigue, ce jour-là, m’avait rattrapé sans prévenir… Comme elle le fait toujours. Elle ne prévient pas ; elle s’accumule en silence, se cache derrière l’adrénaline, la concentration, le sentiment d’être le seul à devoir traiter cette affaire… et puis, à un moment, elle présente la note. La fatigue dans l’expertise Dans nos missions d’expertise, la fatigue prend des formes bien sûr moins spectaculaires. Il y a d’abord la fatigue physique, celle des réunions qui s’éternisent, des déplacements enchaînés, des journées sur sites suivies de nuits sur les documents. Cette fatigue-là, on la connaît, on la gère, plus ou moins bien en fonction des personnalités. Et puis il y a l’autre, celle dont on parle moins : la fatigue de l’attention. Une réunion qui s’enlise. Des phrases qui ne servent à rien, qui tournent en rond, qui occupent le temps. Des questions essentielles qui restent sans réponse, esquivées avec une élégance quelques fois remarquable. Des procédés dilatoires de conseils qui savent très bien que l’épuisement de l’adversaire que ce soit parties ou expert, est une stratégie comme une autre. Le danger est réel. Parce que c’est précisément dans ces moments-là, quand l’attention faiblit, quand la concentration s’ammenuise, qu’on peut passer à côté de quelque chose d’important. Un détail technique primordial glissé dans une réponse confuse, une contradiction à peine perceptible, une nuance qui, relue le lendemain avec un esprit reposé, aurait tout changé. La fatigue, en expertise, n’est pas seulement un problème de confort, c’est surtout un risque pour la qualité du travail, et donc pour la justice que ce travail est censé servir. Savoir reconnaître ses limites J’ai appris à la reconnaître, à demander un arrêt de la réunion d’expertise quand je la sens venir, à accepter, parfois, de dire : nous poursuivrons cela lors d’une autre réunion à programmer. Ce n’est en aucun cas de la faiblesse. C’est de l’honnêteté, de la connaissance de ses propres limites Mon interlocuteur coréen l’avait compris bien mieux que moi ce soir-là à Séoul. Il m’avait offert trois jours et je lui en suis encore reconnaissant. Pour ceux qui ont fait le Chemin de Compostelle et aussi dans la pensée coréenne : « Le repos fait aussi partie du chemin. » Ce soir-là, le président de la société coréenne me l’avait enseigné sans le dire.

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Addiction …

J’arrosais mes plantes à la fenêtre. Mon voisin sortait l’un de ses chiens, avec son joint, pas du tabac, mais de la beuh, comme disent les jeunes. D’ailleurs, il n’est pas si jeune que ça, mon voisin. Il a tourné la tête, on a échangé quelques blagues, médit sur certains de nos autres voisins … comme d’habitude, ce genre de conversation qui ne dure pas deux ou trois  minutes et qui, ce soir-là, m’a fait penser à ce mot.  Addiction. Et à la façon dont il nous concerne tous, d’une façon ou d’une autre, bien au-delà de ce qu’on imagine. Parce que l’addiction, ce n’est pas forcément ce qu’on croit. Ce qui est nettement moins discutable, en revanche, c’est l’addiction des plus jeunes aux écrans. J’ai des ados, 15 et 17 ans, je les observe, le téléphone posé sur la table, repris dans la seconde. La série qu’on regarde encore un épisode, juste un, encore 15 minutes et qui ne se termine pas après une heure. L’incapacité à rester dans une pièce sans vérifier quelque chose qui n’avait aucune urgence. Pas un seul mot échangé, même après 5 heure en voiture … Je les observe, je me dis que les algorithmes de TikTok ou d’Instagram, les échanges sur Snapchat sont devenus des dealers infiniment plus pernicieux que tout ce qu’on a connu jusqu’alors. Et puis je regarde mon propre téléphone, lit rapidement les derniers posts sur Bluesky ou LinkedIn et … je range cette critique des jeunes très vite… jusqu’au lendemain… Mais l’addiction qui m’interroge le plus, et que personne ne signale dans aucune étude, c’est l’addiction à la réflexion. Je m’endors en pensant à un dossier. Je me réveille avec une hypothèse qui n’était pas là la veille. Il y a quelques semaines, je bloquais sur un dossier de corrosion depuis très voire trop longtemps. Réunions d’expertise réalisées, analyses faites, données relues dans tous les sens … Rien ne tenait vraiment… Jusqu’au jour, en discutant avec un confrère d’un tout autre sujet, dans une conversation qui n’avait strictement rien à voir, quelque chose a cliqué. Une piste nouvelle qui n’est peut-être pas la bonne ; il faudra qu’elle mûrisse, qu’elle se confronte aux faits, qu’elle résiste au contradictoire. Mais elle n’aurait jamais émergé si quelque chose n’avait pas continué à tourner en arrière-plan pendant tout ce temps, sans que je lui aie rien demandé. Cet article lui-même m’est venu comme ça. D’une fenêtre, d’un arrosoir, d’un voisin qui promenait son chien. On attribue à Michel Audiard cette phrase dans laquelle il avait sa version des choses : « Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche. » Ce soir-là, entre celui qui sortait son chien et celui qui pensait à sa fenêtre avec son arrosoir, je ne suis pas sûr de savoir lequel des deux était le plus accro. L’addiction, au fond, n’est jamais tout à fait ce qu’elle semble être.  

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Courage …

La déclaration d’impôts qui attend depuis trois semaines dans un onglet du navigateur voire à formaliser avant le 31 décembre et que l’on commence à traiter à 23h20. Puis le mail de l’Urssaf qu’on a vu arriver, dont on a lu l’objet, et qu’on n’a délibérément pas ouvert, non pas par manque de temps, non pas par oubli, mais parce qu’on préfère, au fond, ne pas savoir, ou plutôt pas encore. On se dit que ça peut attendre, que ça ne sera sans doute pas si grave, que demain on sera mieux disposé. Et puis un matin, il n’y a plus le choix, il faut sauter. Ce moment-là, ce saut, c’est, dans sa version la plus personnelle et la plus universelle, ce n’est qu’une toute petite histoire de courage. Ce mot-là, le courage, on le met volontiers sur le compte des grandes figures, des soldats, des lanceurs d’alerte, de ceux qui s’opposent à des régimes qui les écrasent. Et ils ont bien raison de le porter. Mais le courage du quotidien, celui qui ne fait pas la une, mérite qu’on s’y arrête. Le courage du quotidien J’ai observé, au fil des années, quelque chose de frappant dans la façon dont les hommes et les femmes abordent les tâches qui leur pèsent. Les hommes, et je m’inclus sans aucune fierté dans ce groupe, ont une tendance assez naturelle à la procrastination ; à commencer par ce qui est agréable, à repousser ce qui est désagréable, à espérer que le problème se réglera un peu tout seul si on lui laisse le temps. Les femmes, elles, ont souvent l’instinct inverse : faire d’abord ce qui ennuie pour finir par ce qui fait plaisir. Ce n’est pas une règle absolue, ce n’est pas non plus un compliment de circonstance. C’est ce que j’ai vu, assez régulièrement, pour me dire que quelque chose d’intéressant se passe là, dans ce rapport différent à l’effort et à l’inconfort. Parce que le courage, dans sa forme la plus banale, c’est exactement ça : faire ce qu’il faut faire, quand il faut le faire, même quand on n’en a pas envie. Le courage de l’expertise Et puis il y a le courage de l’expertise. Celui-là est d’une autre nature, mais il engage les mêmes ressources intérieures. Dans nos missions, la tentation de la facilité est permanente. Elle prend des formes douces, presque invisibles : arrondir une conclusion qui dérange, éviter une piste parce qu’elle va compliquer la vie de tout le monde, formuler une réponse suffisamment ambiguë pour ne froisser personne. C’est confortable. C’est aussi, à mon sens, une forme de lâcheté professionnelle. Le courage en expertise, c’est d’abord oser dire ce qu’on a trouvé, même quand c’est inconfortable pour celui qui lit. C’est explorer des hypothèses qui vont à rebours des thèses en présence, même si elles vont déplaire ; non seulement par goût de la provocation, mais parce que la vérité technique ne se négocie pas avec les attentes des parties, quelle que soit la partie. C’est aussi avoir le courage de l’incertitude : écrire « je ne sais pas » ou « les données ne permettent pas de conclure » quand c’est le cas, plutôt que de construire un édifice qui tient debout mais qui repose sur du sable. J’ai en mémoire une affaire dans laquelle j’avais identifié une piste qui allait profondément compliquer le dossier de tout le monde — des deux côtés. Une piste technique, solide, documentée, mais que personne ne voulait voir. J’aurais pu l’écarter d’un mot. J’ai choisi de la développer, de l’argumenter, de la soumettre au contradictoire. Cela a rallongé la mission de près de 18 mois. Mais c’était, je crois, ce pour quoi on m’avait missionné : éclairer le tribunal. Ce courage-là n’est pas spectaculaire. Il ne sauve personne d’un incendie, mais il protège quelque chose d’essentiel : la confiance que le juge place dans l’expert, et la qualité de la décision qui en découlera. Jean Jaurès disait : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » (1) La formule est belle. Elle est juste. Elle vaut pour l’expertise comme pour la vie publique, et l’on se permettra de noter, avec une légère pointe d’ironie, que celui qui l’a écrite fut, dans les premières années de l’affaire Dreyfus, l’un de ceux qui tardèrent à se ranger du côté de la vérité. Ce qui prouve, si besoin était, que le courage hésite parfois, se trompe, et peut aussi, heureusement, se corriger. Une leçon que l’expert, comme l’homme politique, ferait bien de garder en mémoire. (1) suivi de « c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

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Intuition …

Kingsman, 2015 : Un film d’espionnage un peu (beaucoup) navet, mais qui avait quand même l’imagination d’un monde où la technologie devenait une arme de manipulation à grande échelle (en l’occurence de destruction massive … au moins dans les intentions). Après avoir vu le film, j’avais eu une intuition bizarre… le monde était peut-être assez fou pour que cette fiction devienne un jour réalité … dans vingt ans au moins … au moins je l’espérais. Depuis lors, Starlink existe, le Mossad a fait exploser des bipeurs au Liban, Elon Musk déploie des téléphones portables à l’échelle planétaire, et Trump, oui, même Trump essaie de faire de même, c’est dire ou va notre Société ! Mon intuition (mon cauchemar) de 2015 se réalise, beaucoup plus vite que prévu et pas dans le bon sens Et pourtant, faut il pour cela jeter l’intuition comme étant systématiquement cauchemardesque ? Albert Einstein avait seize ans quand il s’est posé une question qui n’avait rien de scientifique en apparence : que se passerait-il si je chevauchais un rayon de lumière ? Pas une équation, pas un calcul mais une image, une intuition d’ado. C’est de cette image-là qu’est née la théorie de la relativité. Il appelait ça des expériences de pensée. Il imaginait d’abord, il ressentait… et la démonstration venait ensuite … dans son cas des années plus tard. Einstein a en effet transformé notre compréhension de l’univers sans partir d’une formule mais d’une intuition. Il a dit : « L’intuition est un don sacré, la raison un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. » L’intuition dans l’expertise Dans nos missions d’expertise judiciaire, on honore beaucoup le serviteur (la raison). Quoi de plus normal ? Un rapport se démontre, se justifie, se documente, on ne signe jamais sur un pressentiment. Mais nier complètement l’intuition est, je crois, une erreur. L’intuition, une hypothèse à éprouver Je me souviens d’un dossier transmis pour analyse après un accident du travail mortel. La scène avait été très largement modifiée avant l’arrivée de la police, des pompiers et de l’inspection du travail. Dès les premières pièces, quelque chose me dérangeait, ce n’était pas encore une conviction, pas encore une hypothèse construite, juste une émotion portée par des éléments bizares de toute part : des détails qui ne s’emboîtaient pas et l’explication officielle (celle des réputés spectateurs) sonnait faux. J’ai décidé ce jour d’au moins analyser cette intuition, comme une hypothèse parmi d’autres ni plus, ni moins. Je l’ai soumise aux faits comme l’ensemble des autres scénarios. Le résultat n’était pas exactement ce à quoi j’avais pensé mais n’en était pas très éloigné non plus. La plupart du temps, l’intuition ne résiste pas à l’analyse, elle s’effondre au premier calcul, à la première contradiction matérielle. C’est très bien ainsi. Mais parfois, pas tout le temps, juste parfois… cela colle… je me souviens, au tribunal, on m’a demandé pourquoi j’avais pensé à cela … j’ai répondu que je l’avais senti … avant de le démontrer par les faits. Un adolescent allemand qui imagine chevaucher la lumière ou un expert qui sent que quelque chose sonne creux dans un dossier qu’on lui a transmis ne sont bien entendu pas du même niveau, de la même échelle bien sur … mais n’oublions pas que «  L’intuition est un don sacré, la raison un serviteur fidèle. »

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Limite…

Le Kilimandjaro… J’aurais vraiment aimé le gravir. J’ai des amis sud africains qui l’ont fait, pas des jeunes, pas des très sportifs voire pas sportif du tout. Et pourtant…, je me suis toujours dit que c’était hors de mes limites. Sans doute faussement. Mais cela reste, au moins dans mon esprit, du domaine de l’inaccessible. Et pourtant… Dans nos missions d’expertise judiciaire, la limite n’est pas une impression du matin. C’est une réalité professionnelle, éthique, parfois inconfortable. On nous confie des missions précises. Répondre à toutes, sans en esquiver une seule, mais rien qu’à celles-là. Sauf que parfois, en avançant dans un dossier, on voit qu’une question importante n’a pas été posée. Quelque chose qui éclairerait utilement le tribunal. Dans ce cas, soit on demande une extension de mission, soit on l’écrit dans le corps du rapport, entre les lignes pour ceux qui voudront bien comprendre, mais pas dans les réponses aux missions. Ce n’est pas contourner la limite. C’est la respecter tout en servant la justice. La limite de compétence, elle, est plus simple à formuler et plus difficile à avaler. J’ai refusé beaucoup de missions parce qu’elles étaient hors de mon domaine. À chaque fois, j’ai proposé un autre expert au tribunal — après m’être assuré qu’il avait le temps et les compétences. Pour ne pas laisser le greffe dans la mouïse. Certains juges chargés du contrôle des experts se reconnaitront. Appeler un sapiteur qui fait tout à votre place, ce n’est pas une solution. C’est un mensonge. En revanche, s’entourer d’un ou plusieurs sapiteurs qui complètent votre analyse là où vos connaissances trouvent leurs frontières est souvent nécessaire. La nuance entre les deux dit beaucoup sur celui qui expertise. Et puis il y a la limite du temps. J’ai en tête une expertise en cours sur un site placé sous scellés ; je suis cette expertise au civil. Aussi longtemps que les scellés ne sont pas levés, je ne peux pas avancer. Alors je demande des extensions, avec les vraies raisons, documentées, expliquées. Cela dure presque trois ans. Ce n’est pas un échec. C’est la réalité d’une mission qui se heurte à une contrainte qui n’est pas la mienne. Le Kilimandjaro m’a appris quelque chose d’utile sans que je l’aie jamais gravi. Regarder lucidement ce qui est à ma portée — et ce qui ne l’est pas. Pas encore, du moins. Montaigne posait la question « Que sais-je ? » au XVIe siècle. Elle reste la plus honnête qu’un expert puisse se poser avant d’accepter une mission. Savoir où se trouve sa limite … et l’assumer… c’est peut-être ce qui distingue un bon expert d’un expert qui se croit bon. Cette dernière phrase n’est pas de Kant ou de Hugo mais de Aernout …

Conflit — citation de Sun Tzu : « La victoire suprême est de vaincre sans combattre »
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Conflit…

J’ai deux images qui me reviennent quand j’entends ce mot. La première : Tunis, le 1er octobre 1985. J’étais là quand les avions de chasse israéliens ont bombardé le quartier général de l’OLP. Je les ai vus passer au-dessus de ma tête. Ce jour-là, j’ai compris physiquement ce que le mot voulait dire. La deuxième : l’Ukraine, au début des événements du Donbass. Le même sentiment — que quelque chose de lourd venait de basculer, et que les mots habituels ne suffisaient plus. Et pourtant… Le conflit que je rencontre dans mes missions d’expertise judiciaire n’a évidemment rien de tout cela. Pas d’avions, pas de fracas. Mais une réalité qui lui ressemble sur un point essentiel : quand l’expert arrive, quelque chose est déjà cassé. Si les parties avaient pu s’entendre, elles n’auraient pas eu besoin d’un juge. Et si le juge avait eu les éléments techniques pour trancher seul, il n’aurait pas nommé un expert. L’expert arrive donc toujours dans un environnement fracturé. Les positions sont arrêtées, les avocats sont « chauffés », les parties ont souvent perdu beaucoup : de l’argent, du temps, parfois plus à commencer par l’égo. La réunion d’expertise n’a rien d’une table ronde. C’est un champ de bataille mais avec des règles. Il y a quelques années, dans une affaire qui avait déjà une longue histoire, j’ai vécu l’une de mes réunions les plus tendues. Deux avocats. Des échanges verbaux qui montaient, qui durcissaient. Et puis, à un moment, l’un d’eux s’est levé — de façon très brutale. J’ai fermé mon dossier, pas pour protester, pas pour menacer mais simplement parce que je n’avais pas à devenir l’arbitre d’une situation qui m’échappait. Ce n’est pas mon rôle. Ce n’est pas ce pour quoi j’ai prêté serment. Le calme est réapparu comme instantanément… Je ne sais toujours pas si cette situation était voulue; s’il s’agissait d’une tactique, d’une mise en scène destinée à déstabiliser, ou si c’était sincère. Dans les deux cas, ma réponse aurait été la même. Quoi qu’il en soit, cette affaire s’est terminée par un accord, avant même d’aller au fond. Je ne saurais pas dire si mon calme y a contribué. Mais je sais que céder à l’agitation n’aurait rien arrangé. L’expert est là pour éclairer techniquement, factuellement, sereinement. Sun Tzu l’avait écrit bien avant que les tribunaux existent : « La victoire suprême est de vaincre sans combattre. » Ce jour-là, personne n’a vraiment combattu. Et pourtant, quelque chose s’est résolu.