D’abord, permettez-moi d’être précis : ce qui suit concerne uniquement mon rôle d’expert de partie et en aucun cas celui d’expert judiciaire nommé par le tribunal. Ce sont deux missions très différentes, deux postures très différentes, et la confusion entre les deux fait beaucoup de mal à l’ensemble des experts de justice inscrit sur des listes de cour d’appel.

On m’a demandé en effet, plus d’une fois, de travestir la réalité.

Bien entendu pas brutalement, en fait jamais brutalement, souvent suggéré avec des mots choisis, des formulations habiles, tout en douceur “Vous pourriez peut-être mettre davantage en valeur cet aspect” ou “ce point-là n’est peut-être pas utile à mentionner”. Des suggestions, en apparence anodines, qui visent toutes le même résultat : faire pencher la balance.

Je me souviens d’une société qui sollicitait un agrément auprès de l’Autorité des Marchés Financiers. Deux jours d’audit, deux jours seulement, et voilà qu’on me demande de signer un rapport couvrant l’ensemble de l’activité, comme si j’avais tout examiné. “Le reste est similaire à ce que vous avez audité et ne présente pas de difficultés”, m’a-t-on dit, avec ce visage de celui qui pense que la chose va de soi.

J’ai refusé !

Pas avec un discours, j’ai d’ailleurs renoncé au remboursement des frais que j’avais engagés pour couper au plus court cette situation on ne peu pas plus délicate.

Je représente un intérêt et c’est mon rôle, c’est connu, c’est légitime… mais représenter un intérêt ne signifie pas mentir pour le défendre. Il y a là une ligne jaune que je ne franchis pas.

Je suis prêt à ne pas mettre en avant tel ou tel fait qui pourrait desservir la partie que je représente, c’est la nuance et elle est importante. Mais inventer, orienter, travestir, je m’y refuse. Dans ce cas précis, signer ce que je n’ai pas vérifié moi-même, jamais !

Ce refus a un prix parfois. Des missions perdues, des sociétés qui ne reviennent pas, des relations qui se tendent. J’en suis conscient, je le sais et je l’accepte.

Je sais que je suis loin d’être la règle. Beaucoup d’experts de partie, et notamment certains experts d’assurance qui n’ont pas à figurer sur une liste de Cour d’appel, sont beaucoup moins regardants sur cette ligne-là. Je ne les juge pas mais je ne les suis pas.

Ce n’est pas de la naïveté. Ce n’est pas non plus de la vertu affichée. C’est une certaine idée de ce qu’on est, et de ce qu’on reste, quand personne ne regarde.

Camus écrivait : “L’intégrité n’a pas besoin de règles.”

On ne résiste pas à la pression parce qu’une règle l’exige. On résiste parce qu’on ne se voit pas faire autrement.

Il faut pouvoir se regarder dans le miroir, disait mon père.

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