Notes techniques

Ces notes ne sont pas des publications savantes. Elles cherchent à expliquer simplement, à celles et ceux qui ne sont pas du métier, des phénomènes techniques que l’on croise sans toujours les comprendre — un langage clair, des exemples concrets, pour rendre accessible ce qui semble réservé aux spécialistes.

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L’incertitude

Pour faire cultivé, quelques mots d’étymologie : incertitude vient du latin incertitudo, de incertus, soit « non décidé ». Ce mot est de la même famille que cernere, d’où sont issus le verbe discerner et decernere, qui a donné le mot décret. Comme quoi, quand on choisit un mot pour alimenter une réflexion autour de l’expertise judiciaire, on tombe sur la loi et la justice. Quand je reçois une ordonnance de référé me missionnant pour une expertise judiciaire et que je lis l’exposé du litige et les motifs de la décision, après avoir vérifié ma disponibilité, mon indépendance et l’adéquation avec mes compétences, mon incertitude est totale : quant à la manière dont l’expertise va se dérouler, et quant aux difficultés que je vais nécessairement rencontrer. Aucune mesure n’est un point Mon premier bouclier contre l’incertitude, c’est mon parcours et mon expérience : mesurer. N’imaginez pas que mesurer supprime l’incertitude, ça ne fait que l’organiser. Prenez une dureté par exemple : annoncez fièrement « 450 HV » et vous mentez déjà ; refaites l’essai juste à côté, sur la même pièce, et vous lirez 444, puis 455. La vraie réponse n’est jamais un point. En dureté, d’ailleurs, on n’impose jamais une valeur exacte : on fixe une limite, basse (une dureté supérieure à 400 HV) ou haute (inférieure à 550 HV), parfois les deux. Et l’on exige toujours plusieurs mesures. Toute mesure porte avec elle son incertitude, et un résultat, un chiffre sans son incertitude ne veut rien dire. C’est la première chose qu’on apprend dans un laboratoire, et la première qu’on oublie souvent quand on écoute les parties insatisfaites des résultats qu’elles obtiennent. Faut-il pour cela répéter aveuglément ? Dans bien des cas, il vaut mieux comprendre ce qui fait bouger le résultat. C’est là qu’intervient le plan d’expériences, cher à Taguchi. Au lieu de tout tester à l’aveugle, on organise quelques essais bien choisis pour démêler les facteurs qui comptent de ceux qui ne comptent pas, et surtout repérer ceux qui font varier le résultat sans qu’on les maîtrise, ce que Taguchi appelle le bruit. Car le vrai objectif n’est pas d’obtenir une belle valeur une seule fois, c’est d’obtenir un résultat qui tient bon quand les conditions indépendantes de notre volonté changent, quand l’exposition, la couleur ou la température ne sont plus les mêmes. Une mesure robuste, une conclusion robuste, c’est une réponse qui ne dégringole pas au premier écart. Tout cela sert à border le doute : à savoir jusqu’où je peux être affirmatif, et à partir d’où je n’ai plus de marge. Pour éclairer le juge, mon rôle n’est pas de donner un chiffre « sec » qui aurait l’air sûr, c’est de donner une valeur ou une conclusion avec son degré de fiabilité. Et cette idée de robustesse vaut bien sûr aussi pour l’expertise : une conclusion solide n’est pas celle qui brille quand tout l’environnement est parfait, c’est celle qui résiste quand on la malmène, quand le contradictoire l’a éprouvée. La robustesse, c’est de l’incertitude domptée, pas niée. La certitude qui ne doute jamais Ce qui tient au laboratoire vaut bien entendu ailleurs, et là je vais être très direct : méfiez-vous de ceux qui ne doutent absolument jamais. Prenez par exemple les complotistes. Ils sont sûrs de tout et ils ne prouvent rien. Leur certitude ne tient pas à des mesures ni à des faits, elle tient à une histoire qu’ils se racontent, où chaque détail vient en confirmer un autre, tout simplement parce qu’ils l’ont bâtie pour ça. C’est l’inverse de ce que les experts doivent faire. Moi par exemple, j’avance en doutant. Je mesure, je remesure, je passe tout au « tamis » de la contradiction, et je ne conclus qu’après. Le complotiste, lui, part de sa conclusion et ramasse en chemin ce qui l’arrange. Il n’éprouve rien, parce que sa théorie est faite pour qu’on ne puisse jamais la prendre en défaut. Et une construction que rien ne peut contredire, aussi maligne soit-elle, ne vaut rien. Un complotiste, c’est quelqu’un qui vous donne, le lendemain du tirage, les chiffres de l’EuroMillions en vous expliquant que tout cela n’est fait que pour favoriser tel ou tel. Il ne faut pas confondre tenir bon et s’entêter. On tient bon parce qu’on a été contredit, testé. On s’entête parce qu’on refuse l’épreuve. C’est toujours de la peur déguisée en certitude. Discerner, sans tout dissiper Alors, que peut-on faire de cette incertitude ? Il n’est pas possible de l’ignorer, et nous ne devrions pas nous enfermer dans des certitudes de pacotille. Revenons à l’origine du mot, cernere. Discerner, ce n’est pas tout savoir, c’est trier, c’est séparer ce qui est établi de ce qui ne l’est pas, pour décider quand même, mais avec la part de doute qui reste. C’est sans doute cela, la maturité, l’expérience, en expertise comme ailleurs : accepter de ne pas tout tenir pour certain, sans pour autant renoncer à conclure. Au fond, l’incertitude n’empêche pas de voir juste. Ce qui aveugle, c’est de croire qu’on sait déjà.

Affiche de l'article La preuve : citation d'Henri Poincaré sur fond bleu.
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La preuve

En expertise, il ne se passe pas une mission sans qu’une partie s’avance, sûre d’elle : « J’ai la preuve. » La plus fréquente tient en deux temps. Avant, je travaillais avec un fournisseur, appelons-le A, et je n’avais aucun problème ; depuis que je suis passé au fournisseur B, je n’ai que ça. B est arrivé, les ennuis aussi, donc B est le coupable. La démonstration paraît imparable, mais elle ne prouve rien. Pour prouver, il faut éprouver Le métallurgiste que je suis encore a besoin d’analyser les phénomènes auxquels il fait face. De nombreux facteurs sont à prendre en compte quand on réalise des essais : la température, la vitesse, le type de sollicitation… Et certaines parties se cachent derrière des essais pour tenter de prouver qu’elles ont raison. Je me souviens, il y a très longtemps, alors que j’enseignais à l’ENIT de Tunis, d’une société qui voulait refuser une livraison, ou obtenir un rabais, en affirmant que les câbles livrés ne respectaient pas les caractéristiques exigées. Les essais qu’elle mettait en avant comme preuve avaient été réalisés à des vitesses sensiblement supérieures à celles de la norme. Il existe bien d’autres exemples, plus actuels. Un seul, compréhensible par tout un chacun : on teste les bardages de bâtiment au brouillard salin (BS), à 35 °C. Or, en période de fortes chaleurs (42 °C, comme cet été) et en plein soleil, les bardages sombres montent jusqu’à 90 °C, quand les teintes claires n’atteignent que 50 à 55 °C. Pourtant, une peinture n’est pas la même à 50 °C et à 90 °C : au-delà d’une certaine température, elle passe de « dure à molle » et laisse bien plus facilement entrer l’humidité. Et plus il fait chaud, plus la corrosion s’installe vite. Tester un bardage à 35 °C ne dit donc rien de ce qu’il subit à 90 °C en plein soleil. Si ces températures de sollicitation réelles ne sont pas prises en compte, on se « cache derrière son petit doigt » en affirmant que les tests au BS sont représentatifs de l’exposition réelle. Un nombre sur une feuille Ce dernier exemple est révélateur d’une nécessité absolue de contradiction dans tout raisonnement technique. La preuve doit être la mesure (ici, le nombre d’heures à garantir au BS), mais aussi le raisonnement qui la relie à la cause (ici, le fait que les teintes sombres réagissent plus au soleil que les teintes claires). Les 1 000, voire 1 440 heures exigées ne sont qu’un nombre sur une feuille si elles ne correspondent pas à un environnement réel. Et dans la vie ? Alors, me direz-vous, quid de la preuve dans la vie de tous les jours ? Cette preuve-là, c’est l’inverse de celle du laboratoire : plus on exige des preuves, moins on fait confiance. Réclamer sans cesse des preuves, c’est déjà avoir cessé de croire. Le complotisme qui noie la société en est le symptôme le plus criant : celui qui entre en disant « j’ai la preuve » a cessé de douter, et c’est précisément là qu’il se trompe. Le contraire de la preuve, ce n’est pas le mensonge, c’est la conviction qu’on n’a jamais éprouvée. L’acier comme l’homme ne se prouve pas, il s’éprouve. Henri Poincaré l’avait résumé : « Une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. »

Affiche de l'article Conditionnel : « La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent », Albert Camus.
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Conditionnel

Après « Empathie », ce mot inventé de toutes pièces au XXe siècle qui m’avait privé de racine à creuser, quel soulagement : en voici enfin un avec une vraie origine latine. « Conditionnel » vient de « condition », du latin condicio, de condicere : convenir, stipuler ensemble (con-, avec, et dicere, dire). À l’origine, une condition, c’est donc quelque chose que l’on dit et que l’on convient ensemble. C’est le fil rouge de cet article. Le temps des hypothèses En expertise, le conditionnel est un outil de tous les instants. C’est le temps des hypothèses, celles qui surgissent au fil des réunions. Il nourrit surtout le raisonnement par l’absurde : si tel événement était la cause, alors nous devrions observer telle chose ; or nous ne l’observons pas ; donc cette cause est à écarter. « Si… alors » : le conditionnel me permet de tester chaque piste, et le plus souvent d’en éliminer. Mais pas dans les conclusions Le conditionnel a pourtant une limite stricte : il n’a plus sa place au moment des réponses. Un juge me confie une mission, il me pose des questions. Répondre au conditionnel, ce serait ne pas répondre, et donc ne pas éclairer la justice. À un moment, l’expert doit se mouiller. La formule que j’emploie souvent est celle-ci : après avoir mené contradictoirement les analyses techniques, au cours de réunions sur site, et après avoir analysé les dires des différentes parties, selon mon avis d’expert, la cause est la suivante, et je propose que la ou les responsabilités qui en découlent soient celles-là. Pas de conditionnel. On tranche, on répond sincèrement, et la décision finale revient au juge du fond. On ne lui renvoie pas les questions techniques : on y répond. Cette exigence de répondre, je l’ai apprise brutalement. Nous avions un rendez-vous périodique avec le président de mon groupe. La veille, un accident terrible venait de frapper l’un de nos sites, à l’autre bout du monde : cinq morts, qui auraient sans doute été évités si les formations avaient été faites correctement et les procédures suivies. Le président exigea que le directeur du site soit licencié dans la journée. Mon responsable, son n-1, répondit qu’il comprenait, mais que si l’on renvoyait ce directeur, il fallait pouvoir le remplacer aussitôt, et qu’il n’avait pas de réponse immédiate à cette question. Le président lui répliqua que c’était lui qui posait les questions, et à mon responsable d’y répondre. Je me suis retrouvé, sans crier gare, envoyé à l’autre bout du monde pour trois ans. Instantanément. En fait, j’étais la réponse à la question qui n’aurait pas dû être posée… La liberté conditionnelle Le conditionnel est aussi un mot de justice. On parle de liberté conditionnelle : une liberté bien réelle, mais soumise à des conditions, et qui reste sous surveillance judiciaire. Cette liberté est là, bien sûr, mais à condition… Vivre au conditionnel Reste le versant le plus intime, celui qui nous concerne tous. Le conditionnel est peut-être le temps du désespoir. Dès qu’on se dit « si j’avais fait cela, j’aurais pu profiter de tel moment, vivre telle autre vie », on quitte le présent. Vivre au conditionnel, c’est vivre dans le « si seulement ». Et pourtant, ce « si » a du bon. C’est lui qui nous évite de refaire deux fois la même erreur. À analyser nos situations comme on le fait en expertise, on avance vers des moments de plus grande satisfaction. Ce conditionnel du regret dans lequel beaucoup s’enlisent peut devenir celui de l’apprentissage si on en prend conscience. J’ai d’ailleurs une réplique, que j’utilise rarement mais qui marque toujours. Quand un avocat use et abuse du « si » pour bloquer la progression normale de l’expertise, il m’est arrivé de lui répondre : « Si ma tante en avait… » Je laisse un blanc. Tout le monde, autour de la table, attend la suite que l’on connaît. Et j’enchaîne : « … des compétences techniques, elle aurait été expert judiciaire. » En général, cela clôt le dithyrambe, et l’on peut enfin passer à autre chose. Je ne peux pas m’empêcher, ici, de repenser à mon dernier article. Car le conditionnel est peut-être l’exact contraire de l’empathie. L’empathie vraie ne pose aucune condition : elle se donne, sans attendre de retour. Le conditionnel, lui, marchande : je te donne ceci si, et seulement si, tu me donnes cela, ou si tu me promets ceci. D’un côté, on donne, de l’autre, on négocie. Entre les deux, chacun choisit le temps qu’il conjugue : présent ou conditionnel. « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »Albert Camus

Affiche de l'article Empathie : « L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité », Simone Weil.
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Empathie

Tout d’abord, quelle a été ma surprise de découvrir que « Empathie » est un mot récent. J’ai eu beau chercher, pas de vieille racine grecque ou latine à frotter pour en tirer une étincelle. Il a été forgé (on reconnaît les mots du métallurgiste) sur l’allemand Einfühlung, puis adapté en anglais par le psychologue Edward Titchener, sur le grec em- (dans) et pathos (sentiment). Ce fut d’abord une déception, je ne pouvais pas faire une introduction du type de celle de « Cause » en jouant sur les mots… puis j’ai compris que Einfühlung disait précisément la chose : se sentir dedans, se « couler » dans une forme pour la comprendre de l’intérieur. Le sens du mot était en fait de se projeter dans une forme avant de se projeter dans un autre. Et là, un souvenir plus que cinquantenaire m’est revenu. Un moule de sable, à quinze ans C’était en cours de fonderie, au LTE d’Armentières, l’ancienne ENP, École Nationale Professionnelle. J’avais quinze ans et, à cet âge, presque aucune notion technique et pas encore d’iPhone. Devant nous, un moule de sable et à l’intérieur, une forme que personne ne voyait. Et pourtant, l’exercice consistait à imaginer la pièce qui en sortirait, à la deviner alors que nous n’avions presque rien pour cela. Pour y parvenir, il fallait faire une chose que je n’ai vraiment nommée que bien plus tard : se mettre à la place de l’aluminium liquide. Suivre en pensée le métal en fusion, entrer avec lui par le trou de coulée, se répandre dans les creux, gagner les recoins, épouser chaque forme du sable, sentir où il risquait d’en manquer, ou de solidifier trop tôt. De tout ce que nous connaissions de la vie, le seul point de contact avec ce monde fermé, c’était ce trou de coulée, et ce métal en fusion qui s’y engouffrait. J’avais fait le moule moi-même. En l’ouvrant, j’espérais retrouver la pièce que j’avais prévue. Mais la chose qui en sortait n’était pas toujours celle que j’attendais. C’est peut-être là ma première leçon d’empathie. On a beau se couler dans la forme de l’autre, on a beau l’imaginer, l’anticiper, allons-y, l’espérer, ce qu’on découvre en ouvrant le moule n’est presque jamais tout à fait ce qu’on avait prévu. Se mettre à la place de quelqu’un, ce n’est pas le deviner à coup sûr : c’est accepter d’être surpris par lui en bien comme en « moins bien ». Se mettre à la place des parties En expertise, l’empathie rejoint sa définition courante. Pour comprendre une situation, il faut très souvent se mettre à la place d’une partie, ou plutôt des parties. Analyser leurs motivations, comprendre leurs freins, mesurer leurs difficultés. Et comprendre aussi ce que chacune cherche à cacher, parfois pour tenter de contrôler l’expertise, et in fine la décision du juge si l’affaire va au fond. Se couler brièvement dans la position de l’autre, ce n’est pas l’approuver, ce n’est pas faire preuve de parti pris : c’est seulement voir ce qu’il voit, pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé. Là où la victime n’est plus là En expertise pénale, c’est tout autre chose. La victime a vécu son accident, et souvent, dans mes dossiers, elle n’est plus là pour le raconter. Elle a vécu les instants qui l’ont précédé, ceux qui, de façon presque irrémédiable, ont conduit au drame. Comprendre, c’est alors reconstituer ces instants en se mettant à sa place, et à celle des autres. Ce travail froid éclaire les circonstances, éclaire les moments et aussi les responsabilités de chacun. C’est ce que la justice attend de l’expert : qu’il l’éclaire. Grandir ensemble Pendant quatre années, j’ai présidé une compagnie d’experts, et l’empathie y était une nécessité de chaque jour. On m’appelait à presque n’importe quelle heure, le matin comme le soir, en semaine comme le week-end, pour poser une question, pour comprendre comment faire, pour savoir jusqu’où il ne faut jamais aller. Il m’arrivait souvent de ne pas connaître personnellement l’expert qui me parlait. Mes réponses n’avaient donc rien de la sympathie, et rien non plus de la compassion. Elles n’étaient que cela : me mettre à la place de l’expert pour l’aider à trouver la sienne. Les questions font toujours avancer la connaissance, plus encore que le savoir. Grandir ensemble par les échanges fut mon mantra durant ces quatre années à la tête de cette belle compagnie. Je sais que certains attendent une fin plus personnelle, qui aille au-delà de l’expertise et des experts. La voici. Je crois avoir, dans ma vie, fait preuve de beaucoup d’empathie. De cette empathie gratuite qui ne cherche aucun paradis futur, qui n’est pas « un emprunt à long terme pour s’assurer un bonheur éternel ». Je le fais naturellement, sans y penser. Je constate pourtant que la société en général, et aussi quelques autres, deviennent de plus en plus égocentriques, narcissiques. Je n’ai rien en retour, et j’ai fini par ne plus rien attendre en retour. Et pourtant, je continue… Encore… Mais jusqu’où, ou plutôt jusqu’à quand ? Peut-être Simone Weil m’a-t-elle déjà répondu : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »

Affiche de l'article Relaxation : « Ce qui n'a pas de repos par intervalles ne saurait durer », Ovide.
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Relaxation

Au milieu des années quatre-vingt, on m’a confié pour mon troisième cycle un sujet qui m’a marqué : la détermination de l’énergie d’activation dans la relaxation des fils d’armatures de précontrainte. Dans l’acier, la relaxation est calculable et prévisible, et peut mettre en péril des barrages hydrauliques ou des ponts. Mais chez les hommes et dans nos missions d’expertise, c’est l’inverse : la relaxation est nécessaire. Se relâcher soi-même Comme les fils d’armature de précontrainte, nous vivons souvent sous tension extrême. Contrairement à l’acier, qui relâche sa tension doucement, nous ne pouvons pas tenir indéfiniment sans lâcher prise. Si nous ne relâchons pas, nous risquons le burn-out, l’épuisement causé par une tension prolongée. Se relâcher n’est ni un luxe ni une faiblesse, c’est essentiel pour éviter la rupture. Savoir baisser sa tension à temps, c’est se préserver. Faire retomber la pression en expertise Dans une réunion d’expertise, la tension monte vite, elle monte de plus en plus vite ces derniers temps. Elle ne monte pas qu’en réunion, elle monte aussi dans les dires et les notes que s’échangent les avocats avec l’expert, où le ton se durcit d’un courrier à l’autre. Or le conflit ne règle rien. Il ne fait qu’exacerber les tensions, jusqu’à ce que plus personne n’entende l’autre, l’écoute disparaît, il ne reste que des monologues… Dans ces moments, le rôle de l’expert n’est pas d’ajouter de la contrainte, mais d’en retirer : calmer les échanges directs, apaiser le ton d’un dire par une réponse rationnelle, ramener chacun aux faits et rien qu’aux faits. Contrairement aux fils d’armature de précontrainte, relâcher la tension, ici, va dans le bon sens. C’est même souvent la condition pour que la cause finisse par apparaître. Voilà le paradoxe de ce mot que j’ai étudié dans ma vingtaine. Dans l’acier d’un pont ou d’un barrage hydraulique, il faut retenir, conserver, assurer une tension minimale, car elle contribue à la pérennité de l’ouvrage, alors que chez les hommes, il faut au contraire savoir la relâcher, car retenue trop longtemps, elle finit par tout rompre. « Ce qui n’a pas de repos par intervalles ne saurait durer. »Ovide

Affiche de l'article La cause : « Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre », proverbe français.
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La cause

Quand on me demande ce que je fais, je réponds expert judiciaire, et je vois bien que le mot n’évoque pas grand-chose à part la série américaine « Expert à Miami ». Très rapidement, on imagine que je ne sers qu’à constater, relever des désordres, mesurer, décrire, comme le font les commissaires de justice, mais aussi à « valider les préjudices » de celui qui les subit. C’est une partie de mes missions, et elle compte beaucoup. Mais ce n’est pas là le plus important. Pour faire « le malin », rien de tel que de faire un peu d’étymologie : le mot « cause » en dit long. En latin, causa, c’était à la fois la raison d’un fait et l’affaire que l’avocat plaide devant le juge. Chercher la cause, plaider une cause : un même mot, et l’ensemble de mes activités et de ses objectifs tient dans ce mot de cinq lettres seulement. Constater ne suffit pas Un expert constate les désordres, et la plupart du temps il donne son avis sur les préjudices pour éclairer le juge. Il va de fait bien au-delà de cela, et c’est essentiel. Et pour cause… c’est la cause, justement, qui permet le reste. C’est elle qui autorise à mettre en cause une partie et à en mettre une autre hors de cause, qui permet au juge de trancher en connaissance de cause, pour que celui qui le mérite obtienne gain de cause. Et c’est surtout elle qui permet à celui qui a subi les désordres d’y remédier pour de bon, afin que cela ne recommence pas. À réparer un dégât sans en comprendre l’origine, c’est une quasi-certitude que cela recommencera. Indépendance Il y a une chose que je conserve toujours à l’esprit. Chercher la cause, ce n’est pas prendre fait et cause pour l’un contre l’autre. L’expert n’a jamais de camp, il est et doit rester indépendant malgré les pressions, toutes les pressions. Il suit les faits, et jamais les intérêts. Le métal ne cache rien En matière d’industrie, la cause n’est jamais une affaire d’opinion. Elle est souvent écrite dans la matière. Une pièce qui a rompu porte sur le faciès de rupture l’histoire de ce qui l’a brisée. La fatigue, la propreté inclusionnaire, une zone affectée par la chaleur, de la corrosion sous contrainte, de la corrosion galvanique…, chacune donne des éclairages sur ce qui s’est passé et pourquoi cela s’est passé. Une fracture ne ment jamais ; dire que la pièce a cassé, tout le monde le voit, il n’y a pas besoin d’expert pour cela. Mon objectif, c’est de dire pourquoi. Le désordre saute aux yeux de chacun, alors que la cause, il faut aller la chercher. Lors des accédits… Et aller la chercher, c’est toujours un moment tendu : les parties se retrouvent, et le ton monte très rapidement. Les uns reprochent à l’autre une mauvaise gestion, et très souvent des personnels non suffisamment formés ; les autres répliquent qu’on a mal étudié l’environnement industriel, le cahier des charges, les besoins des clients finaux… Chacun arrive évidemment avec sa version, et c’est du « pain béni » pour l’expert : c’est de ces discussions, quand on respecte le contradictoire, que la vraie cause finit presque toujours, voire toujours, par se dégager. En vingt ans, j’en ai vu des centaines, de ces discussions, plus ou moins virulentes (en fait de plus en plus virulentes, avec de moins en moins de respect de l’expert et des autres parties). Aucun de ces moments n’est identique à un autre… mais la question au fond reste la même : jamais se résoudre à « qu’est-ce qui s’est passé », mais « pourquoi cela s’est passé ». Cause toujours !!! Sauf quand quelqu’un décide de ne plus écouter. Il y a pour ça une expression familière, brève et sans appel : « Cause toujours. » Parle tant que tu veux, je ne t’écoute pas. Le jour où une partie s’y installe, la discussion s’arrête, et la recherche de la cause avec elle. Le plus drôle, c’est que causer, au sens de parler, vient du même latin causari, soit discuter une cause. Même pour envoyer l’autre sur les roses (encore une expression familière), on utilise une nouvelle fois le mot cause. La langue est sournoise, elle garde de fait trace de ce qu’on refuse. J’ai appris qu’on ne trouve pas la cause seul, dans son coin, contre l’autre ou même contre tous. On ne la trouve qu’en écoutant, y compris celui qu’on aimerait faire taire. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Et qu’est-ce que ça dit de nous Au fond, dans nos vies, on fait rarement ce que la mission d’expertise oblige à faire. Une dispute, un échec, une chose qui revient sans cesse : on constate, on se plaint, et on cherche rarement ce qui l’a provoquée. Pourtant on ne se débarrasse durablement que de ce qu’on a compris ; tout le reste revient toujours, il faut apprendre de ses échecs et en comprendre les causes ultimes. Soulager le symptôme, cela fait du bien un moment, mais ce moment est court. Remonter à la cause, c’est plus long, cela demande souvent un peu de courage, d’introspection, mais c’est la seule façon de ne pas revivre demain ce qu’on subit aujourd’hui. Constater, c’est nommer le mal, alors qu’en comprendre la cause, c’est commencer à s’en débarrasser.

Affiche de la note technique : Recycler ? Oui, mais avec intelligence.
Notes techniques

Recycler ? Oui… mais avec intelligence

Ce que la matière n’oublie pas On me demande souvent si le recyclage est une bonne chose. Ma réponse tient en deux temps. Oui, et mille fois oui : refondre un métal coûte une fraction de l’énergie qu’il faut pour le produire à partir du minerai, il contribue à la fois à une diminution très sensible des gaz à effet de serre, et notre planète, elle, n’aura pas besoin de se dégarnir d’un produit dont les stocks ne sont pas inépuisables. Mais, car il y a un mais, le métal recyclé n’est pas tout à fait le même que celui d’origine, que le métal primaire. Et, pour paraitre toujours et encore plus vert, cette nuance est, presque toujours passée sous silence, et c’est ce qui nous sépare la réussite d’un sinistre. Le métal, en effet, se souvient ; à chaque refonte, il garde un peu de tout ce qu’on a fondu avec lui. Les métallurgistes ont un joli mot pour ces intrus : les éléments résiduels ou vagabonds. Ainsi pour l’aluminium, le fer, le zinc, le cuivre s’invitent sans carton au bain de fusion, ils s’y installent, et ne repartent plus. Certains ne les voient pas, certains ferment les yeux en expliquant qu’ils sont en très faibles quantités et sont acceptables selon les normes en vigueur, on les oublie, et un jour ils se rappellent à nous, sans crier gare et souvent au plus mauvais moment. 1. Refondre n’est pas purifier Contrairement à une idée répandue, la refonte ne nettoie pas la matière. Ce traitement ne sait faire qu’une chose : oxyder. Ainsi, les éléments qui s’oxydent plus volontiers que le métal de base migrent dans le laitier ; les autres, plus nobles, restent et restent pour de bon. Le cuivre est le champion de cette « obstination », que ce soit dans l’aluminium ou dans l’acier. Dans l’aluminium recyclé, on le décrit sans détour comme le facteur limitant du recyclage1 ; le fer, une fois entré, ne fait plus que s’accumuler. Côté acier, le cuivre et l’étain jouent la même partition, rejoints par le zinc des tôles galvanisées. Comme on ne sait pas les retirer, il ne reste qu’un recours : les diluer avec du métal neuf pour rester sous un seuil tolérable, acceptable. C’est certes efficace, mais c’est aussi un aveu de faiblesse ; on utilise des métaux primaires pour diluer des produits qui le sont moins. 2. Des invités qui détériorent le domicile Ces éléments ne sont pas du tout de simples spectateurs. Chacun, à sa manière, dégrade quelque chose : la tenue à la corrosion, la solidité, l’aptitude à être mis en forme, coulé ou soudé. L’acier offre l’exemple le plus significatif. Au-delà d’une teneur pourtant faible, le cuivre, que l’étain aggrave, provoque ce qu’on appelle la « fragilité à chaud ». Au laminage, ce cuivre trop noble refuse de s’oxyder, se concentre juste sous la calamine et, fondu localement, s’infiltre dans les joints de grains. La surface se détériore2. Aucun traitement ultérieur ne réparera cela : le mal est fait à chaud, et une fois pour toutes. Le fer, dans l’aluminium, est plus sournois mais tout aussi fidèle : il cristallise en plaquettes dures et cassantes qui amorcent les fissures, rabotent la ductilité et compliquent la coulée3. Je pourrais allonger la liste : chaque élément a sa signature. Mais la morale ne change pas : un ingrédient qu’on n’a pas choisi finit toujours par se rappeler à l’usage. 3. La corrosion, une condamnation prononcée dès la coulée L’aluminium illustre le versant corrosion, le plus insidieux, parce qu’il se voit tard. Une part du cuivre se rassemble en minuscules particules plus nobles que le métal alentour. Chacune se comporte comme une pile : elle devient cathode, l’aluminium autour devient anode et se sacrifie4. Ajoutez un peu d’humidité et une pincée de sel, et la micro-pile se met en marche. Nous sommes à l’échelle du micron, et pourtant tout est déjà joué, bien avant la moindre couche de peinture. Le pire, c’est que l’attaque s’auto-alimente : l’aluminium qui se dissout acidifie son voisinage, les chlorures s’y concentrent, et la corrosion creuse patiemment sa propre galerie. Sous la peinture, elle avance en fins filaments : c’est la corrosion filiforme, la hantise des menuiseries laquées en bord de mer. Et la règle est implacable : plus le métal est chargé en cuivre, plus les foyers sont nombreux. Et cette sensibilité n’a rien d’un accident ; elle est écrite dans la composition, un peu comme l’ADN du produit. 4. Ni le vernis ni la peinture n’effacent l’ardoise Alors on se rassure : un traitement de surface, une belle laque, et le tour est joué, on ne voit plus rien, tout est sous le tapis. Ce n’est qu’une illusion. Les traitements modernes sont devenus si fins (quelques dizaines de nanomètres) qu’ils ne peuvent tout simplement pas recouvrir une particule de plusieurs microns5 : pour donner une image, c’est vouloir cacher un pavé sous une feuille de papier à cigarette. Quant à la peinture, elle ne supprime rien : elle diffère, elle ajourne. Et c’est là que le temps devient trompeur. Selon le type de laquage, son épaisseur, son exposition, le défaut se déclenchera dans quelques mois ou dans quelques années, mais il se déclenchera, parce que sa cause n’est pas dans le revêtement, elle est dans le métal, dans le support. Un produit peut réussir tous ses essais et se dégrader ensuite, tranquillement, sur la façade d’une maison. La peinture qui cloque n’est jamais la coupable : elle est le témoin visible d’un procès plaidé bien plus bas. 5. Recycler, oui, mais en connaissance de cause Qu’on me comprenne bien : le recyclage n’est pas l’ennemi. L’ennemi, c’est de traiter un métal recyclé comme s’il était primaire, vierge. Tous les industriels sérieux le savent, et ils ajustent : ils connaissent la composition réelle de chaque coulée (Cu, Fe, Zn, Sn…), au lieu de se fier à une nuance « en principe » ; ils choisissent des alliages tolérants et diluent

Affiche « Le contradictoire » sur fond bleu avec la maxime « Ce qui n’a pas été discuté n’a pas été prouvé » de Jean-Jacques Aernout
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Le contradictoire

La contradiction est souvent confondue avec dispute, et pourtant, en expertise judiciaire, « le contradictoire » n’est en rien une querelle : c’est une règle sacrée, c’est même la règle sacrée. Une conclusion que les parties n’ont pas pu discuter ne vaut rien même si elle est juste. L’expert peut avoir raison et n’être que le seul qui croit avoir raison. Ce qui compte, ce n’est pas la conviction de l’expert mais c’est ce qui tient encore après avoir été contesté. Rien ne se conclut sans avoir été discuté Le principe du contradictoire est simple, et il est au cœur de l’expertise judiciaire : chaque partie doit pouvoir voir et contester les pièces et les arguments de l’autre ou des autres parties. Sur un plan très concret, cela veut dire que tout le monde est convoqué aux réunions, que l’ensemble des pièces sont communiquées à tous, il en est de même pour le pré-rapport (que certains appellent note de synthèse), mais aussi des « dires » des avocats auxquels l’expert doit répondre contradictoirement avant de conclure. L’expert qui travaille seul à son bureau et qui rend une conclusion que personne n’a pu débattre ne rend pas service à la justice : il trahit même sa prestation de serment. J’ai eu connaissance, il y a peu, d’une affaire qui illustre tout ce que le contradictoire n’est pas. Un expert y a déposé son rapport « en l’état ». Jusque-là, rien d’anormal, cela arrive souvent quand il y a absence de versement de consignation complémentaire ou quand les parties ont décidé de trouver un accord. Mais dans ce cas précis, l’expert en question a répondu à toutes les questions du tribunal et rendu ses conclusions, sans que la partie défenderesse ait jamais pu discuter le moindre de ses éléments. Ces conclusions unilatérales sont bien sûr polluées d’imprécisions. C’est précisément ce que le contradictoire interdit : conclure sur des analyses que l’autre n’a pas pu contester ! Il arrive parfois qu’un rapport soit incomplet mais il ne peut pas, il ne peut jamais être unilatéral. En plus de vingt ans d’expertise, je n’ai déposé de rapports « en l’état » que lorsque les parties s’étaient entendues, ou lorsque le demandeur mettait lui-même fin à la mesure… mais jamais pour trancher, seul, ce qui n’avait pas été débattu. C’est là que l’habit ne fait pas le moine ou plutôt que le titre « expert de justice » ne fait pas toujours l’expert : certains le portent et en trahissent l’esprit… Livrer des conclusions sans assurer le respect du contradictoire, ce n’est pas expertiser ; c’est tenter « au moins de décider à la place du juge », en privant l’autre partie de sa défense. Ce qui résiste à la contradiction Le métallurgiste que je suis ne raisonne pas autrement devant une pièce. J’ai un exemple en tête d’une soudure … quand bien même elle paraît saine, elle doit passer au contrôle avant qu’on la déclare bonne. Ce qui n’a jamais été mis à l’épreuve n’est pas solide, cela sert seulement à rassurer en attendant la prochaine rupture. Il doit en être de même dans nos missions, les objections des parties formalisées dans les dires des conseils que l’on redoute souvent, ne fragilisent pas le rapport ; au contraire elles le renforcent. Comme le revenu qui suit la trempe rend l’acier moins fragile, le contradictoire retire au rapport son apparente fragilité. Un rapport qui a traversé les objections et qui résiste malgré tout est un rapport sur lequel un juge pourra s’appuyer. Quand la contradiction déborde l’expertise La contradiction déborde largement l’expertise judiciaire, elle nous fait grandir, partout. Celui qui ne s’entoure que de gens qui l’approuvent ne teste jamais ses idées ; il ne fait que les caresser, et les défendre avec une conviction encore plus importante. Dans ce cadre, notre époque a inventé quelque chose de tout à fait redoutable. Les réseaux sociaux sont, par construction, l’opposé du contradictoire. Ils ne sont pas faits pour nous confronter, mais pour nous plaire : leurs algorithmes nous servent, encore et encore, ce qui confirme ce que nous pensons déjà, et nous épargnent méticuleusement ce qui pourrait nous déranger, aller contre nos idées, nos opinions. Chacun finit enfermé dans sa bulle, persuadé que le monde entier lui donne raison, parce qu’il n’entend plus que ce qu’il a envie d’entendre, un peu comme un écho dans une église ou un tunnel. Le résultat est terrible : une conviction, même fausse, s’y trouve renforcée à chaque visite sur Facebook, X, Instagram ou TikTok. On prête à Goebbels une phrase devenue connue de tous : « un mensonge répété mille fois finit par devenir une vérité » et l’ironie est que personne n’a jamais pu lui attribuer cette phrase dans ses écrits : cette citation est par nature ce qu’elle décrit ! Au-delà du personnage on ne peut plus ignoble, l’idée, pourtant, n’a jamais été aussi actuelle : répétée dans un espace clos, le plus souvent numérique, toute contre-vérité prend des airs d’assurance, et le volume et le nombre d’approbations finissent par ressembler à une preuve, à la preuve, à la vérité que les autres, tous les autres, en particulier, le pouvoir dit occulte ou le « deep state » comme dit le 47ème président des États-Unis, veulent cacher. Le nombre ou le statut de ceux qui pensent une chose ne l’a jamais rendue vraie. Là où l’expertise force la contradiction pour approcher le vrai, le réseau social la tue pour fabriquer de la satisfaction, du confort, or le confort n’a jamais rien prouvé. S’il fallait un exemple tout à fait actuel, ce n’est pas en répétant « tous les autres matins » qu’un cessez-le-feu avec l’Iran est sur le point d’être signé que le détroit d’Ormuz est rouvert. Revenons à notre vie de tous les jours, un couple, une amitié, une équipe sont plus solides quand le désaccord peut se dire et s’entendre, non quand on étouffe ce désaccord sous les « j’aime » ensemencés de post

Affiche « Trempe » sur fond bleu avec la maxime d’Ernest Hemingway : « Le monde brise tout le monde. Et ensuite, certains sont plus forts là où ils ont été brisés. »
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Trempe

Il y a des mots qui ont plusieurs visages : Trempe est de ceux-là. J’avais douze ans, et avec mes copains, on avait découvert que le père de l’un d’entre nous, qui était paysan, faisait sauter des souches. La recette était simple : un désherbant historique puissant, du sucre glace, un peu de charbon de bois, et enfin une mèche lente dans une corde à lieuse trempée dans du fuel de tracteur. On avait envie d’essayer, histoire de se sentir plus grands… Une espèce de tunnel dans la zone de l’ancienne gare désaffectée, toute proche du village et à moins de cent mètres de chez mes grands-parents, nous avait semblé l’endroit idéal. Heureusement, on s’était tous éloignés, et quand ça a explosé, tout le village l’a entendu, tant le bruit était sourd ! Mon grand-père a tout de suite compris ce qui s’était passé, et je me suis pris une trempe que je n’ai jamais oubliée. Après ça, il m’a dit, calmement, que cette trempe-là n’était rien comparée à ce que j’aurais pris si j’avais été plus près mais pas de lui… Il avait bien raison, c’est sûr ! Quelques mois plus tard, j’ai vécu une autre expérience marquante, mais dans un contexte très différent, alors que j’étais en sixième dans un CEG de la région. Chez mes grands-parents, on parlait essentiellement flamand, et le français, oral comme écrit, n’était pas vraiment ma langue maternelle. Au début, c’était un obstacle, mais avec le recul, cela s’est avéré être une véritable richesse, me permettant de vivre une quasi double culture. Je me souviens encore d’un professeur de français, dont je préfère ne pas mentionner le nom, car il « mange probablement les pissenlits par les racines » comme disait mon père. Il m’a soulevé de ma chaise en me prenant par les joues et m’a annoncé un zéro en dictée jusqu’à la fin de l’année, alors que nous n’étions qu’en octobre. Au lieu de m’effondrer, j’ai senti quelque chose en moi se renforcer et depuis, j’écris, j’écris beaucoup, des rapports d’expertise, des notes techniques mais aussi des articles, dans ce dernier cas, probablement, pour laisser une trace. La trempe de l’acier Parlons désormais un peu de métallurgie, et plus précisément de la trempe de l’acier. Comme la vie nous le montre souvent, la trempe durcit aussi l’acier, mais attention, elle le rend « aussi » fragile. On chauffe l’acier à haute température, on l’austénitise, puis on le plonge rapidement dans un bain d’eau, d’huile, ou autre. Ce choc thermique lui donne une structure martensitique, dure et résistante à l’usure mais cette structure est aussi fragile. La trempe offre à l’acier le meilleur de lui-même, mais elle crée aussi une extrême faiblesse. C’est pourquoi il est important de procéder à un revenu, un traitement plus doux et long, pour lui redonner de la souplesse et éviter qu’il ne casse. Avec les hommes, c’est pareil… Avoir de la trempe, c’est savoir faire preuve de détermination tout en restant flexible. C’est aller jusqu’au bout de ses objectifs, mais aussi savoir s’adapter aux imprévus et changer de cap si nécessaire. Dans mes missions d’ingénieur au contact avec des clients pour traiter des difficultés de mise en œuvre de nos aciers, certains collègues m’avaient affublé du surnom de Félix. Je n’ai jamais vraiment compris la raison de ce surnom ¯\_(ツ)_/¯, mais je l’ai toujours pris avec plaisir. En expertise, avoir de la trempe, c’est avoir le courage d’explorer des pistes que personne d’autre n’envisage, et de chercher des réponses là où d’autres voient une perte de temps. Et souvent ou plutôt parfois, cette approche peut révéler des causes cachées qui n’étaient pas apparentes au départ. La gifle, la sanction, l’humiliation — elles ne construisent rien en elles-mêmes. Ce qui nous forge vraiment, c’est ce qu’on en fait ensuite. Mon grand-père, par ses gestes et ses explications, m’a appris beaucoup. Le professeur, sans le vouloir, a aussi contribué à mon parcours, en me donnant une ténacité. C’est un peu l’austénitisation de l’acier avant la plongée dans un bain : ça peut être inconfortable au début, mais ça nous rend plus forts. Hemingway, dans son roman « Adieu aux armes » avait résumé cet article ainsi : « Le monde brise tout le monde. Et ensuite, certains sont plus forts là où ils ont été brisés. ». Les difficultés surmontées peuvent laisser une cicatrice qui devient une zone de force et de résistance.

Affiche de la note technique : Le plan d'expériences, tester moins pour comprendre mieux.
Notes techniques

Le plan d’expériences ou « tester moins pour comprendre mieux »

Devant un problème industriel, que ce soit un procédé qui dérive, une pièce qui casse ou un défaut qui revient sans prévenir, la tentation est toujours la même : multiplier les essais, encore et encore. On change un réglage, on regarde ; on change le suivant, on regarde encore et ainsi de suite. C’est très intuitif, c’est aussi rassurant… et c’est souvent voire toujours le plus mauvais chemin. Le plan d’expériences propose l’inverse : tester peu, mais réaliser les bons essais, tester juste. Voici pourquoi j’utilise souvent et propose l’un des outils les plus rentables de l’ingénieur et pourquoi les travaux de Genichi TAGUCHI lui ont donné une dimension nouvelle. La méthode « instinctive » consiste à faire varier un paramètre en gardant tous les autres fixes. On appelle cela « un facteur à la fois ». Cette méthode paraît rigoureuse alors que, dans les faits, elle est très souvent, trop souvent, trompeuse. D’abord, elle a un coût, elle coûte cher, très cher : avec cinq ou six paramètres et plusieurs niveaux chacun, le nombre d’essais explose. Par ailleurs, et c’est très grave, elle ne permet pas de comprendre les interactions. Il arrive qu’un réglage n’ait d’effet que si un autre est présent : la température ne compte que si le temps de maintien est long, tel traitement n’agit que sur telle nuance… et en bougeant les facteurs un par un, on ne verra jamais ces combinaisons. On croit conclure et de bonne foi alors qu’on ne fait que caresser la surface du problème qu’on cherche, qu’on doit résoudre. L’idée du plan d’expériences Un plan d’expériences renverse cette logique : au lieu d’isoler un facteur, on organise les essais de sorte que chacun renseigne sur tous les paramètres à la fois. Les essais sont répartis selon une grille, une « table orthogonale » construite pour que les effets ne se mélangent pas et se lisent par simples moyennes. L’économie est spectaculaire. Prenons quatre facteurs à trois niveaux : la méthode exhaustive demanderait 3⁴ = 81 combinaisons. Une table de Taguchi bien choisie, la fameuse L9, n’en demande que neuf. Ces neuf essais nous permettent de classer l’influence de chaque facteur et prédire le meilleur réglage. À noter que le gain n’est pas seulement du temps et de l’argent : c’est de la clarté. Dès les neuf essais réalisés, on sait quel est le facteur le plus important et aussi quel est son impact. L’apport de TAGUCHI : permettre de viser la robustesse et pas seulement l’optimum C’est ici que TAGUCHI apporte sa marque. Un plan classique cherche le réglage qui maximise une performance. TAGUCHI permet de savoir si ce réglage tiendra dans « la vraie vie », par exemple quand des facteurs non contrôlables tels que la température ambiante, l’humidité ou l’usure viendront tout perturber. TAGUCHI distingue donc deux familles de paramètres. D’une part, les facteurs de commande ou ceux que l’on maîtrise et, d’autre part, les facteurs de bruit, ceux que l’on subit. L’objectif n’est plus seulement d’être le meilleur possible, mais aussi et surtout d’être insensible au bruit : on cherche le réglage qui donne un bon résultat et le donne de façon stable, quelles que soient les perturbations que l’on ne peut pas contrôler. TAGUCHI mesure cela par un « rapport signal/bruit » : plus il est élevé, plus le procédé résiste aux aléas. À ce rapport s’ajoute une fonction de perte. Pour TAGUCHI, la qualité n’est pas d’être dans les tolérances mais c’est rester au plus près de la cible. Tout écart, même admis par le cahier des charges, engendre un coût pour l’utilisateur, pour l’usage, pour la réputation. Une pièce « seulement dans les clous » n’est pas une bonne pièce ; c’est une pièce qui commence à générer des coûts. Pourquoi c’est précieux, y compris dans le cadre d’une expertise judiciaire ? On pourrait croire que cette méthode est réservée au bureau des méthodes ou à la R&D alors que son intérêt est bien plus large. Pour un industriel, un plan d’expériences bien mené transforme un réglage à tâtons en décision fiable et documentée : on ne « pense », on ne présage plus que tel paramètre est en cause, on le démontre après seulement quelques essais. Pour la fiabilité, la recherche nécessaire de robustesse évite un piège très courant : un produit parfait au laboratoire est en fait défaillant sur le terrain. C’est exactement la limite des essais menés sur éprouvettes idéales : optimiser dans des conditions trop propres, c’est se préparer de mauvaises surprises dès que le réel reprend la main. En expertise judiciaire, la logique est la même à l’envers. Quand une pièce a cassé, il faut retrouver, parmi une foule de causes possibles, celles qui ont réellement pesé. Raisonner « un facteur à la fois » conduit à s’entêter sur une hypothèse alors que penser « plan d’expériences » oblige à hiérarchiser les causes et à traquer leurs combinaisons. C’est une discipline mentale autant qu’une technique éprouvée. Il faut cependant savoir que ce n’est qu’un outil et pas une baguette magique Il faut savoir rester honnête. La force des tables orthogonales, qui est de condenser beaucoup d’information dans peu d’essais, a aussi une contrepartie : certaines interactions se retrouvent « confondues », impossibles à séparer sans essais supplémentaires. La méthode de TAGUCHI, très efficace dans la plupart des cas, a d’ailleurs été discutée : d’autres statisticiens lui préfèrent, pour l’étude fine des interactions, les plans factoriels classiques, mais cela a un coût en euros et en jours voire en mois. Un plan d’expériences ne dispense donc jamais de réfléchir : il faut choisir les bons facteurs, les bons niveaux, la bonne table, et savoir lire ce que les chiffres disent mais aussi ce qu’ils occultent. En conclusion, l’esprit demeure, et c’est lui qui compte : mieux vaut quelques essais bien pensés que cent essais accumulés au hasard, voire, pour certains, pas d’essai du tout parce que la décision est prise en dépit des faits qui tordent l’hypothèse privilégiée. Si