
L’incertitude
Pour faire cultivé, quelques mots d’étymologie : incertitude vient du latin incertitudo, de incertus, soit « non décidé ». Ce mot est de la même famille que cernere, d’où sont issus le verbe discerner et decernere, qui a donné le mot décret. Comme quoi, quand on choisit un mot pour alimenter une réflexion autour de l’expertise judiciaire, on tombe sur la loi et la justice. Quand je reçois une ordonnance de référé me missionnant pour une expertise judiciaire et que je lis l’exposé du litige et les motifs de la décision, après avoir vérifié ma disponibilité, mon indépendance et l’adéquation avec mes compétences, mon incertitude est totale : quant à la manière dont l’expertise va se dérouler, et quant aux difficultés que je vais nécessairement rencontrer. Aucune mesure n’est un point Mon premier bouclier contre l’incertitude, c’est mon parcours et mon expérience : mesurer. N’imaginez pas que mesurer supprime l’incertitude, ça ne fait que l’organiser. Prenez une dureté par exemple : annoncez fièrement « 450 HV » et vous mentez déjà ; refaites l’essai juste à côté, sur la même pièce, et vous lirez 444, puis 455. La vraie réponse n’est jamais un point. En dureté, d’ailleurs, on n’impose jamais une valeur exacte : on fixe une limite, basse (une dureté supérieure à 400 HV) ou haute (inférieure à 550 HV), parfois les deux. Et l’on exige toujours plusieurs mesures. Toute mesure porte avec elle son incertitude, et un résultat, un chiffre sans son incertitude ne veut rien dire. C’est la première chose qu’on apprend dans un laboratoire, et la première qu’on oublie souvent quand on écoute les parties insatisfaites des résultats qu’elles obtiennent. Faut-il pour cela répéter aveuglément ? Dans bien des cas, il vaut mieux comprendre ce qui fait bouger le résultat. C’est là qu’intervient le plan d’expériences, cher à Taguchi. Au lieu de tout tester à l’aveugle, on organise quelques essais bien choisis pour démêler les facteurs qui comptent de ceux qui ne comptent pas, et surtout repérer ceux qui font varier le résultat sans qu’on les maîtrise, ce que Taguchi appelle le bruit. Car le vrai objectif n’est pas d’obtenir une belle valeur une seule fois, c’est d’obtenir un résultat qui tient bon quand les conditions indépendantes de notre volonté changent, quand l’exposition, la couleur ou la température ne sont plus les mêmes. Une mesure robuste, une conclusion robuste, c’est une réponse qui ne dégringole pas au premier écart. Tout cela sert à border le doute : à savoir jusqu’où je peux être affirmatif, et à partir d’où je n’ai plus de marge. Pour éclairer le juge, mon rôle n’est pas de donner un chiffre « sec » qui aurait l’air sûr, c’est de donner une valeur ou une conclusion avec son degré de fiabilité. Et cette idée de robustesse vaut bien sûr aussi pour l’expertise : une conclusion solide n’est pas celle qui brille quand tout l’environnement est parfait, c’est celle qui résiste quand on la malmène, quand le contradictoire l’a éprouvée. La robustesse, c’est de l’incertitude domptée, pas niée. La certitude qui ne doute jamais Ce qui tient au laboratoire vaut bien entendu ailleurs, et là je vais être très direct : méfiez-vous de ceux qui ne doutent absolument jamais. Prenez par exemple les complotistes. Ils sont sûrs de tout et ils ne prouvent rien. Leur certitude ne tient pas à des mesures ni à des faits, elle tient à une histoire qu’ils se racontent, où chaque détail vient en confirmer un autre, tout simplement parce qu’ils l’ont bâtie pour ça. C’est l’inverse de ce que les experts doivent faire. Moi par exemple, j’avance en doutant. Je mesure, je remesure, je passe tout au « tamis » de la contradiction, et je ne conclus qu’après. Le complotiste, lui, part de sa conclusion et ramasse en chemin ce qui l’arrange. Il n’éprouve rien, parce que sa théorie est faite pour qu’on ne puisse jamais la prendre en défaut. Et une construction que rien ne peut contredire, aussi maligne soit-elle, ne vaut rien. Un complotiste, c’est quelqu’un qui vous donne, le lendemain du tirage, les chiffres de l’EuroMillions en vous expliquant que tout cela n’est fait que pour favoriser tel ou tel. Il ne faut pas confondre tenir bon et s’entêter. On tient bon parce qu’on a été contredit, testé. On s’entête parce qu’on refuse l’épreuve. C’est toujours de la peur déguisée en certitude. Discerner, sans tout dissiper Alors, que peut-on faire de cette incertitude ? Il n’est pas possible de l’ignorer, et nous ne devrions pas nous enfermer dans des certitudes de pacotille. Revenons à l’origine du mot, cernere. Discerner, ce n’est pas tout savoir, c’est trier, c’est séparer ce qui est établi de ce qui ne l’est pas, pour décider quand même, mais avec la part de doute qui reste. C’est sans doute cela, la maturité, l’expérience, en expertise comme ailleurs : accepter de ne pas tout tenir pour certain, sans pour autant renoncer à conclure. Au fond, l’incertitude n’empêche pas de voir juste. Ce qui aveugle, c’est de croire qu’on sait déjà.








