La déclaration d’impôts qui attend depuis trois semaines dans un onglet du navigateur voire à formaliser avant le 31 décembre et que l’on commence à traiter à 23h20. Puis le mail de l’Urssaf qu’on a vu arriver, dont on a lu l’objet, et qu’on n’a délibérément pas ouvert, non pas par manque de temps, non pas par oubli, mais parce qu’on préfère, au fond, ne pas savoir, ou plutôt pas encore. On se dit que ça peut attendre, que ça ne sera sans doute pas si grave, que demain on sera mieux disposé. Et puis un matin, il n’y a plus le choix, il faut sauter. Ce moment-là, ce saut, c’est, dans sa version la plus personnelle et la plus universelle, ce n’est qu’une toute petite histoire de courage.

Ce mot-là, le courage, on le met volontiers sur le compte des grandes figures, des soldats, des lanceurs d’alerte, de ceux qui s’opposent à des régimes qui les écrasent. Et ils ont bien raison de le porter. Mais le courage du quotidien, celui qui ne fait pas la une, mérite qu’on s’y arrête.

J’ai observé, au fil des années, quelque chose de frappant dans la façon dont les hommes et les femmes abordent les tâches qui leur pèsent.

Les hommes, et je m’inclus sans aucune fierté dans ce groupe, ont une tendance assez naturelle à la procrastination ; à commencer par ce qui est agréable, à repousser ce qui est désagréable, à espérer que le problème se réglera un peu tout seul si on lui laisse le temps.

Les femmes, elles, ont souvent l’instinct inverse : faire d’abord ce qui ennuie pour finir par ce qui fait plaisir. Ce n’est pas une règle absolue, ce n’est pas non plus un compliment de circonstance. C’est ce que j’ai vu, assez régulièrement, pour me dire que quelque chose d’intéressant se passe là, dans ce rapport différent à l’effort et à l’inconfort.

Parce que le courage, dans sa forme la plus banale, c’est exactement ça : faire ce qu’il faut faire, quand il faut le faire, même quand on n’en a pas envie.

Et puis il y a le courage de l’expertise. Celui-là est d’une autre nature, mais il engage les mêmes ressources intérieures.

Dans nos missions, la tentation de la facilité est permanente. Elle prend des formes douces, presque invisibles : arrondir une conclusion qui dérange, éviter une piste parce qu’elle va compliquer la vie de tout le monde, formuler une réponse suffisamment ambiguë pour ne froisser personne. C’est confortable. C’est aussi, à mon sens, une forme de lâcheté professionnelle.

Le courage en expertise, c’est d’abord oser dire ce qu’on a trouvé, même quand c’est inconfortable pour celui qui lit. C’est explorer des hypothèses qui vont à rebours des thèses en présence, même si elles vont déplaire ; non seulement par goût de la provocation, mais parce que la vérité technique ne se négocie pas avec les attentes des parties, quelle que soit la partie.

C’est aussi avoir le courage de l’incertitude : écrire “je ne sais pas” ou “les données ne permettent pas de conclure” quand c’est le cas, plutôt que de construire un édifice qui tient debout mais qui repose sur du sable.

J’ai en mémoire une affaire dans laquelle j’avais identifié une piste qui allait profondément compliquer le dossier de tout le monde — des deux côtés. Une piste technique, solide, documentée, mais que personne ne voulait voir. J’aurais pu l’écarter d’un mot. J’ai choisi de la développer, de l’argumenter, de la soumettre au contradictoire. Cela a rallongé la mission de près de 18 mois. Mais c’était, je crois, ce pour quoi on m’avait missionné : éclairer le tribunal.

Ce courage-là n’est pas spectaculaire. Il ne sauve personne d’un incendie, mais il protège quelque chose d’essentiel : la confiance que le juge place dans l’expert, et la qualité de la décision qui en découlera.

Jean Jaurès disait : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » (1)

La formule est belle. Elle est juste. Elle vaut pour l’expertise comme pour la vie publique, et l’on se permettra de noter, avec une légère pointe d’ironie, que celui qui l’a écrite fut, dans les premières années de l’affaire Dreyfus, l’un de ceux qui tardèrent à se ranger du côté de la vérité.

Ce qui prouve, si besoin était, que le courage hésite parfois, se trompe, et peut aussi, heureusement, se corriger.

Une leçon que l’expert, comme l’homme politique, ferait bien de garder en mémoire.

(1) suivi de “c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.”

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