Le Kilimandjaro…

J’aurais vraiment aimé le gravir. J’ai des amis sud africains qui l’ont fait, pas des jeunes, pas des très sportifs voire pas sportif du tout. Et pourtant…, je me suis toujours dit que c’était hors de mes limites. Sans doute faussement. Mais cela reste, au moins dans mon esprit, du domaine de l’inaccessible.

Et pourtant… Dans nos missions d’expertise judiciaire, la limite n’est pas une impression du matin. C’est une réalité professionnelle, éthique, parfois inconfortable.

On nous confie des missions précises. Répondre à toutes, sans en esquiver une seule, mais rien qu’à celles-là. Sauf que parfois, en avançant dans un dossier, on voit qu’une question importante n’a pas été posée.

Quelque chose qui éclairerait utilement le tribunal. Dans ce cas, soit on demande une extension de mission, soit on l’écrit dans le corps du rapport, entre les lignes pour ceux qui voudront bien comprendre, mais pas dans les réponses aux missions. Ce n’est pas contourner la limite. C’est la respecter tout en servant la justice.

La limite de compétence, elle, est plus simple à formuler et plus difficile à avaler.

J’ai refusé beaucoup de missions parce qu’elles étaient hors de mon domaine. À chaque fois, j’ai proposé un autre expert au tribunal — après m’être assuré qu’il avait le temps et les compétences. Pour ne pas laisser le greffe dans la mouïse. Certains juges chargés du contrôle des experts se reconnaitront.

Appeler un sapiteur qui fait tout à votre place, ce n’est pas une solution. C’est un mensonge. En revanche, s’entourer d’un ou plusieurs sapiteurs qui complètent votre analyse là où vos connaissances trouvent leurs frontières est souvent nécessaire. La nuance entre les deux dit beaucoup sur celui qui expertise.

Et puis il y a la limite du temps.

J’ai en tête une expertise en cours sur un site placé sous scellés ; je suis cette expertise au civil. Aussi longtemps que les scellés ne sont pas levés, je ne peux pas avancer. Alors je demande des extensions, avec les vraies raisons, documentées, expliquées. Cela dure presque trois ans. Ce n’est pas un échec. C’est la réalité d’une mission qui se heurte à une contrainte qui n’est pas la mienne.

Le Kilimandjaro m’a appris quelque chose d’utile sans que je l’aie jamais gravi. Regarder lucidement ce qui est à ma portée — et ce qui ne l’est pas. Pas encore, du moins.

Montaigne posait la question “Que sais-je ?” au XVIe siècle. Elle reste la plus honnête qu’un expert puisse se poser avant d’accepter une mission.

Savoir où se trouve sa limite … et l’assumer… c’est peut-être ce qui distingue un bon expert d’un expert qui se croit bon.

Cette dernière phrase n’est pas de Kant ou de Hugo mais de Aernout …

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Articles récents