Orange Farm. Afrique du Sud. 2012.

Je visitais des sites susceptibles de bénéficier des fonds de la fondation ArcelorMittal. Des lieux de pauvreté, de dénuement, mais aussi d’énergie, voire de résistance avec cette capacité qu’ont certaines communautés à tenir, à tenir debout, à tenir debout malgré tout.

Et puis il y a eu cette pièce sombre dans un espèce de baraquement…

Un enfant d’une douzaine d’années peut-être, couché sur un lit, déficient mental et physique… Et ses joues, je cherche encore aujourd’hui comment écrire cela sans trahir ni la réalité ni le respect que je dois à cet enfant, ses joues avaient été partiellement dévorées par des rats dans son sommeil.

Je suis resté là debout, sans bouger, sans rien dire parce qu’il n’y avait rien à dire !

De retour en Europe, quand j’en ai parlé autour de moi, la première question qu’on m’a posée était : “Tu as des photos ?”

Je ne m’y attendais pas. Et pourtant, j’aurais peut-être dû m’y attendre tant la société est devenue celle de l’image et non plus celle de l’émotion.

Cette question m’a presque davantage choqué que tout ce que j’avais vu là-bas. Pas par malveillance de celui qui la posait ; j’ose ou plutot je veux vraiment le croire, mais parce qu’elle dit quelque chose de profondément dérangeant sur notre rapport à la souffrance des autres : le besoin de voir pour croire, de documenter pour ressentir, de partager pour que cela existe vraiment aux yeux du monde.

Je n’avais bien sûr pas pris de photos, je n’en aurais jamais pris : braquer un appareil sur cet enfant dans cet état m’aurait paru d’une indécence absolue. Je n’ai pas besoin de cette image, je la conserve à jamais dans ma tête. Elle y est encore et elle y sera toujours. C’est là et seulement là qu’elle doit rester.

C’est peut-être cela aussi, la dignité : refuser de transformer la souffrance d’autrui en contenu.

Dans mes missions d’expertise judiciaire, je suis régulièrement appelé sur des accidents du travail, parfois sur la voie publique. J’ai appris très tôt, et parfois douloureusement, à concentrer mon regard sur les conditions qui ont mené à l’accident, les causes, les mécanismes, la chaîne des défaillances, et à ne pas regarder les victimes.

J’en ai vu un très grand nombre, voire un trop grand nombre. Que ce soit des personnes ensevelies sur des chantiers, d’autres happées par des engins, d’autres encore écrasées entre une charge et un mur, voire un ouvrier tombé d’un échafaudage de très grande hauteur. Il s’agit dans ce cas d’accidents que l’on reconstruit patiemment, que l’on tente d’expliquer pour que cela ne se reproduise pas, pour que cette mort-là, au moins, serve à quelque chose.

Mais il y en a d’autres qui ne part pas. Quand c’est un enfant…

Pour l’un de ces cas-là, je suis allé déposer une rose sur le lieu de l’accident, à la date anniversaire, comme d’autres le font, comme beaucoup le font. Parce que certaines choses ne se traitent pas, elles s’accompagnent.

Ce mot, horreur, je l’entends aujourd’hui utilisé à toutes les sauces. Un incident lors d’une manifestation qui tourne mal, un accident de voiture, une décision politique jugée inacceptable ; “l’horreur absolue”, disent certains journalistes, avec une facilité qui m’exaspère.

Je ne les accuse pas, mais il faut se souvenir que les mots ont un poids. Quand on les use trop vite, trop souvent, trop facilement, ils se vident, ils perdent leur tranchant, leur importance, leur vérité. Et quand on en a vraiment besoin, ils ne sont plus là.

L’horreur, la vraie, ne se commente pas. Elle se tait, longtemps ; et quand on en parle enfin, c’est avec des mots choisis, lents, presque insuffisants, parce qu’on sait d’avance qu’aucun ne sera vraiment à la hauteur de ce qu’on a vu.

Elie Wiesel avait traversé ce que peu d’êtres humains ont traversé. Survivant d’Auschwitz et de Buchenwald, Prix Nobel de la Paix, témoin pour ceux qui ne pouvaient plus l’être — il savait mieux que quiconque ce que ce mot recouvre vraiment. Il a écrit :

« Il y a des choses que l’on ne peut pas dire. Mais il y a des choses que l’on ne peut pas taire non plus. »

C’est entre le silence et la parole que se tient le témoignage. Et c’est là aussi, je crois, que se tient la responsabilité de ceux qui ont vu, ne pas banaliser ce mot, ne pas le laisser se vider, le réserver à ce qui le mérite vraiment.

L’enfant d’Orange Farm le méritait, il est là et restera là très, très longtemps.

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