Pourquoi un acier « inoxydable » peut rouiller
Le mot est trompeur. « Inoxydable » ne veut pas dire « qui ne rouille jamais » — il veut seulement dire « qui résiste bien à la corrosion, dans les conditions pour lesquelles il a été choisi ». La nuance a l’air mince ; elle explique pourtant la plupart des désordres que l’on me confie. Une peau invisible qui fait tout le travail Un acier inoxydable n’est pas protégé parce qu’il serait un métal noble — il ne l’est pas. Il l’est parce qu’il se recouvre spontanément d’un film d’oxyde de chrome extrêmement mince, de quelques nanomètres, invisible à l’œil. Cette « peau » se reconstitue toute seule au contact de l’air, à condition qu’il y ait assez de chrome (au moins 10,5 %) et un peu d’oxygène. Tant qu’elle est intacte, l’acier tient. Le jour où on la perce localement… et qu’elle ne parvient pas à se refermer…, la corrosion commence, là, en cet endroit précis. Ce qui perce cette peau… Trois familles d’agresseurs sont les principaux ennemis de l’acier inox. Les chlorures d’abord, le sel sous toutes ses formes : embruns marins, sel de déneigement, eau de Javel, acide chlorhydrique. L’ion chlorure ne « ronge » pas l’acier au sens courant ; il déstabilise le film passif et ouvre une brèche. Une fois la piqûre amorcée, elle s’entretient toute seule, creusant son propre nid. Les acides ensuite. On croit souvent que seul l’acide chlorhydrique attaque l’inox. C’est faux : des acides forts sans le moindre chlorure — sulfurique, phosphorique, certains détartrants et décapants — dissolvent eux aussi le film protecteur. C’est pourquoi les fabricants d’équipements en inox proscrivent, dans leurs notices, aussi bien le chlore que les produits acides. Les dépôts et la contamination, enfin. Sous un joint, un dépôt de calcaire ou une simple crasse, l’humidité stagne et se charge : c’est la corrosion caverneuse. Et la contamination par du « fer libre » — des particules d’acier ordinaire laissées par un outil, une meuleuse ou une brosse métallique — qui rouillent en surface et amorcent l’attaque, comme une écharde qui s’infecte. Bien choisir, bien entretenir Tous les inox ne se valent pas. Un 304, très courant, résiste bien en ambiance ordinaire mais reste sensible aux chlorures ; Un 316, qui contient du molybdène, tient beaucoup mieux en bord de mer ou en milieu chloré ; Un 430, sans molybdène, est le plus économique mais le plus vulnérable aux piqûres. Choisir la bonne nuance, c’est déjà éviter la moitié des ennuis. L’entretien fait le reste. Trois réflexes suffisent le plus souvent : bannir les produits chlorés et les décapants acides sur l’inox et à sa proximité ; rincer abondamment à l’eau claire après tout nettoyage ; et, en cas de contamination ou de première corrosion, décontaminer puis « repassiver » la surface pour lui rendre sa peau protectrice. En guise de conclusion… ce qu’il faut retenir Un acier inoxydable n’est pas indestructible : c’est un métal qui se protège tout seul, tant qu’on ne l’en empêche pas. La plupart des corrosions que l’on découvre ne viennent pas d’un défaut du métal, mais d’un chlorure de trop, d’un acide mal choisi ou d’un geste d’entretien contraire aux règles. Comprendre cette peau invisible, c’est comprendre presque toute la corrosion de l’inox.