Séoul. Il y a plus de trente cinq ans, dans une autre vie professionnelle… j’étais arrivé de Paris à cinq heures du matin après près de quatorze heures de vol, le temps de récupérer mes bagages, de passer les douanes, de rejoindre l’hôtel, de prendre une douche et un petit déjeuner. A neuf heures j’étais déjà en réunion. En face de moi, cinq personnes, pour négocier une réclamation d’un montant énorme. Des choses pour le moins inhabituelles à grignotter, du thé en quantité, des échanges nourris, des silences pesants. La réunion ne s’est terminée qu’à dix-neuf heures après une négociation fructueuse.

Quand je me suis levé de ma chaise, je me suis effondré. Pas métaphoriquement mais physiquement, au sol, les larmes à l’oeil.

Mon interlocuteur coréen, qui aurait pu considérer que son travail était terminé, a exigé que je reste sur place trois jours supplémentaires pour me remettre. Je n’ai jamais oublié cet instant. Et depuis lors, je n’ai plus jamais traversé une telle situation, je sais désormais ou sont les limites et je me l’interdis consciemment.

La fatigue, ce jour-là, m’avait rattrapé sans prévenir… Comme elle le fait toujours.

Elle ne prévient pas ; elle s’accumule en silence, se cache derrière l’adrénaline, la concentration, le sentiment d’être le seul à devoir traiter cette affaire… et puis, à un moment, elle présente la note.

Dans nos missions d’expertise, la fatigue prend des formes bien sûr moins spectaculaires. Il y a d’abord la fatigue physique, celle des réunions qui s’éternisent, des déplacements enchaînés, des journées sur sites suivies de nuits sur les documents.

Cette fatigue-là, on la connaît, on la gère, plus ou moins bien en fonction des personnalités.

Et puis il y a l’autre, celle dont on parle moins : la fatigue de l’attention.

Une réunion qui s’enlise. Des phrases qui ne servent à rien, qui tournent en rond, qui occupent le temps. Des questions essentielles qui restent sans réponse, esquivées avec une élégance quelques fois remarquable. Des procédés dilatoires de conseils qui savent très bien que l’épuisement de l’adversaire que ce soit parties ou expert, est une stratégie comme une autre.

Le danger est réel. Parce que c’est précisément dans ces moments-là, quand l’attention faiblit, quand la concentration s’ammenuise, qu’on peut passer à côté de quelque chose d’important. Un détail technique primordial glissé dans une réponse confuse, une contradiction à peine perceptible, une nuance qui, relue le lendemain avec un esprit reposé, aurait tout changé.

La fatigue, en expertise, n’est pas seulement un problème de confort, c’est surtout un risque pour la qualité du travail, et donc pour la justice que ce travail est censé servir.

J’ai appris à la reconnaître, à demander un arrêt de la réunion d’expertise quand je la sens venir, à accepter, parfois, de dire : nous poursuivrons cela lors d’une autre réunion à programmer.

Ce n’est en aucun cas de la faiblesse. C’est de l’honnêteté, de la connaissance de ses propres limites

Mon interlocuteur coréen l’avait compris bien mieux que moi ce soir-là à Séoul. Il m’avait offert trois jours et je lui en suis encore reconnaissant.

Pour ceux qui ont fait le Chemin de Compostelle et aussi dans la pensée coréenne : « Le repos fait aussi partie du chemin. »

Ce soir-là, le président de la société coréenne me l’avait enseigné sans le dire.

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