Notes techniques

Ces notes ne sont pas des publications savantes. Elles cherchent à expliquer simplement, à celles et ceux qui ne sont pas du métier, des phénomènes techniques que l’on croise sans toujours les comprendre — un langage clair, des exemples concrets, pour rendre accessible ce qui semble réservé aux spécialistes.

Savoir et connaissance — citation de Rabelais (1532) : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »
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Savoir et connaissance

Il y a quelques années, lors d’une réunion d’expertise, j’ai eu en face de moi une partie qui savait tout sur tout. Elle refusait de répondre à mes questions. Elle les jugeait inutiles, dénuées de sens. Quand j’ai commencé à mettre en avant des éléments qui fissuraient sérieusement sa version, elle m’a demandé, avec un aplomb assez remarquable, si je connaissais vraiment quelque chose en métallurgie pour oser formuler des questions aussi stupides. Derrière cette assurance, il y avait des diplômes qu’elle n’avait pas, des expériences qu’elle n’avait jamais affrontées, et une version des faits qui craquait de partout. Son conseil, lui, ne maîtrisait pas grand-chose, ni sa cliente, ni le fond du dossier. Mais il avait compris dès le début des opérations que l’attitude de sa cliente la desservait gravement. Je le voyais à son regard, à sa façon de ne plus intervenir, de laisser le silence s’installer après chaque nouvelle sortie, voire même une fois de lever les épaules. J’ai même dû interrompre succinctement, me sentant mal et ne pouvant pas réagir à ces provocations. Devant un tel champ de ruines, il n’y avait pas grand-chose à faire. J’ai clos l’expertise au plus tôt, sur la base des faits. Pas des illusions. Ce jour-là, j’ai eu une illustration parfaite de la différence entre le savoir et la connaissance. Le savoir accumule, la connaissance se construit Le savoir s’accumule. Il se lit, s’écoute, se mémorise, se restitue. Il peut faire bonne impression, garnir avantageusement un CV, alimenter une conversation autour d’un café ou au restaurant. Il contribue essentiellement au paraître. La connaissance, elle, se construit de l’intérieur, par l’expérience, l’erreur assumée, le doute accepté, la remise en question permanente… la vie en fait. Elle contribue, elle, à l’être. On peut avoir beaucoup de savoir et très peu de connaissance ; l’inverse, en revanche, est très rare. Pour s’en convaincre, il suffit d’allumer une chaîne d’information en continu pour en avoir la démonstration quotidienne. Des pseudo-experts défilent. Ils n’ont de savoir que ce qu’ils ont lu, dans le meilleur des cas, ou simplement entendu et pas écouté. Ils ne comprennent pas vraiment ce qu’ils ont tenté de déchiffrer. Ils récitent des phrases toutes faites en se mélangeant les pinceaux. Et ils tiennent, jusqu’à la première contradiction sérieuse. Dès qu’on les questionne vraiment, le vernis craque. Ce qu’on découvre derrière, c’est ce que j’appelle un désert d’être. Comme il n’y a rien à défendre sur le fond, il ne reste plus que l’invective… l’invective pour faire illusion encore quelques secondes, quelques minutes, en fait jusqu’à la fin de l’émission… L’ego joue un rôle central dans tout ça. Il gonfle précisément là où la connaissance fait défaut. Celui qui sait vraiment n’a pas besoin d’étaler, de dominer, de disqualifier la question de l’autre. Il répond. Il explique. Il accepte d’être contredit, parce que la contradiction fait partie du chemin vers la vérité. La vraie connaissance rend humble Dans mes missions d’expertise, j’ai appris à me méfier de ceux qui répondent trop vite et trop sûrement. La vraie connaissance rend humble. Elle oblige à dire « je ne sais pas » quand c’est la vérité et aussi à oser faire appel à un sachant quand on atteint ses propres limites, à laisser les faits parler plutôt que les certitudes. C’est inconfortable mais c’est pourtant exactement ce qu’on attend d’un expert. Dans notre monde, celui qui parle le dernier et le plus fort l’emporte trop souvent. Peu importe la véracité, peu importe les faits. Goebbels, dont on ne peut que condamner la totalité de l’œuvre, avait cyniquement théorisé ce principe : plus le mensonge est gros, mieux il passe… et plus il est répété, plus il devient vérité aux yeux de ceux qui n’écoutent que pour entendre ce qu’ils veulent déjà croire. C’est le triomphe du savoir creux sur la connaissance, l’apogée du complotisme de toute nature. Le désert est habillé en certitude. Rabelais écrivait en 1532 : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » La CECAD, du temps de ma présidence, a fait de cette phrase le titre d’un colloque que nous avons organisé, « Science, Conscience et Justice ». Cinq cents ans plus tard, elle n’a pas pris une ride.

Reconnaissance — citation d’Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent »
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Reconnaissance

Il y a quelques jours, dans un train en gare de Lille, j’ai vu une jeune femme qui tentait de descendre avec une poussette, un enfant dedans, un sac sur l’épaule, et personne autour qui semblait avoir remarqué. Je me suis pressé. Ça a pris moins de trente secondes. En me quittant sur le quai, elle m’a souri. Pas un merci poli, un vrai sourire, le genre qu’on ne fabrique pas. J’ai pensé à autre chose deux minutes plus tard, mais ce sourire, lui, est resté quelque part, longtemps. Il y a trois semaines, dans une agence bancaire, j’ai vu un monsieur âgé qui attendait debout depuis un bon moment, sans rien pour s’asseoir, les mains crispées sur son dossier. Je lui ai proposé ma chaise. Il a refusé une fois, accepté la deuxième, avec cette pudeur des gens qui n’ont pas l’habitude qu’on fasse attention à eux. En partant, même chose : un sourire, presque gêné. Ce sourire-là aussi, je l’ai gardé. Ce genre de reconnaissance ne s’achète pas et ne se planifie pas. Elle surgit au coin d’un quai ou d’un guichet, elle dure trois secondes, et elle vaut souvent plus que bien des compliments soigneusement construits. La reconnaissance qui ressemble à une drogue Il existe pourtant une autre forme de reconnaissance, celle qu’on traque sans vraiment ou plutôt sans jamais se l’avouer. Celle qui ressemble à une drogue. Celle qui s’assimile à un carburant qu’on brûle. On obtient une validation, une approbation, et aussitôt on court après la suivante. Cette reconnaissance-là, celle qu’on consomme sans jamais être vraiment rassasié, ne comble rien. Elle occupe, elle épuise, et le vide qu’elle était censée remplir est toujours là le lendemain matin. Il y a aussi la reconnaissance qu’on offre sans en attendre le moindre retour. Pas la générosité au sens religieux du terme, qui calcule en secret, pour, qui sait, bénéficier d’un au-delà radieux, mais celle qui part simplement parce qu’on a vu quelqu’un, vraiment vu, au bon moment. C’est peut-être la forme la plus rare et la plus précieuse. La reconnaissance dans l’expertise Dans mes missions, la reconnaissance professionnelle ne se décrète pas. Elle circule par le bouche-à-oreille, d’avocat à avocat, de magistrat à magistrat, lentement, discrètement. Tel expert a rendu un rapport solide sans chercher à épater la galerie et dans un délai raisonnable. Tel autre a su reconnaître ses limites et faire appel à un sachant plutôt que de s’aventurer hors de son domaine. C’est comme ça qu’une réputation se construit, pas à coups de certitudes affichées ni de diplômes étalés sur une carte de visite. Dans une famille, on ne félicite pas, on ne remercie pas, parce qu’on fait confiance. C’est une façon d’aimer qui ne s’exprime pas beaucoup. Je le comprends. Je ne l’ai pas toujours bien vécu. Alors quand un inconnu sourit trente secondes sur un quai de gare, ça compte. Peut-être plus qu’on ne voudrait l’admettre. Albert Camus écrivait : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. »

Écoute — citation de Lao Tseu : « Savoir écouter, c’est presque répondre »
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Écoute

Il y a trente ans, je dirigeais une équipe d’une vingtaine d’ingénieurs que l’on appelait RTC, soit Relation Technique Clientèle, qui se déplaçaient dans des entreprises à travers toute l’Europe pour aider les clients à la mise en œuvre mais aussi, quelques fois, pour traiter des réclamations. Avant chaque visite, je leur donnais une consigne que beaucoup trouvaient déconcertante au départ : notez les questions que vous posez et les remarques que le client vous fait, pas les réponses que vous lui donnez. Certains me regardaient avec l’air de quelqu’un à qui on vient de demander d’écrire de la main gauche. On apprend infiniment plus des informations qu’on reçoit que de celles qu’on dispense. Il m’a fallu du temps pour les en convaincre. Les plus récalcitrants ne l’ont jamais vraiment admis, et ça transpirait dans leurs comptes rendus. C’est pourtant la leçon la plus utile que j’aie tirée de cette époque, et elle m’accompagne encore aujourd’hui dans mes missions d’expert judiciaire. La vraie compétence n’est pas de tout savoir Si un expert vous affirme qu’il maîtrise tout dans sa spécialité, méfiez-vous sérieusement. Les rubriques et spécialités couvrent des domaines bien plus larges que ce qu’un seul individu peut prétendre connaître parfaitement. La vraie compétence d’un expert ne réside pas dans l’étendue de son savoir, elle réside dans sa capacité à écouter, à analyser, à vérifier, et à savoir faire appel à un sachant quand c’est nécessaire, sans en avoir honte. Une semaine ordinaire dans ma pratique, c’est parfois le lundi sur un centre de lavage, le mardi sur un site de découpe de verre, le mercredi dans une fromagerie, et le vendredi sur des problèmes d’oxydation d’huisseries métalliques. Des univers radicalement différents, quatre vocabulaires, quatre logiques industrielles, quatre façons de voir un problème, des approches des parties très disparates. Personne ne peut prétendre tout maîtriser. Ce qu’on peut faire, c’est arriver avec un cerveau ouvert, sans certitudes toutes faites, écouter toutes les parties et leurs conseils, noter les remarques plutôt que ses propres réponses, analyser, chercher les sources, répondre aux dires par écrit, puis rédiger des comptes rendus qui restituent fidèlement ce qu’on a compris et vérifié. Et en aucun cas ce qu’on croyait savoir avant d’entrer dans la salle ou sur le site de production. Et une chose primordiale, il faut accepter de changer d’avis compte tenu des éléments nouveaux versés au dossier, mais il faut l’expliquer. Entendre ce qui ne se dit pas L’écoute en expertise, c’est aussi entendre ce qui ne se dit pas clairement. Une hésitation, une réponse qui arrive trop vite, une formulation qui tente de changer de sujet. Les parties ont leurs intérêts, leurs conseils aussi, et parfois leurs non-dits en disent plus long que leurs conclusions écrites. L’expert qui n’écoute que pour confirmer ce qu’il pensait avant la réunion ne sert personne, ni les parties, ni le juge qu’il est censé éclairer. Écouter, c’est accepter d’être parfois surpris, dérangé, obligé de revoir ce qu’on croyait acquis. C’est quelques fois inconfortable et c’est sûrement exactement pour ça que si peu de gens le font vraiment. Il y a plus de 2500 ans, Lao Tseu pensait : « Savoir écouter, c’est presque répondre. »

Assurance — citation d’Érasme : « Mieux vaut prévenir que guérir »
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Assurance : 40 % des experts judiciaires ne sont pas couverts

Un jour, lors d’une réunion d’experts, j’ai demandé à un confrère s’il avait bien pensé à renouveler son attestation de RC Pro avant d’accepter de nouvelles missions. Il m’a regardé comme si je lui avais posé une question en chinois. Non seulement il ne voyait pas le rapport, mais il m’a demandé, avec un sourire un peu condescendant, si j’avais vraiment besoin de lui rappeler ce genre de chose. J’en ai connu un qui m’a répondu qu’il était assuré chez un de ses copains avec qui il chassait les week-ends… jusqu’au jour où je lui ai demandé de vérifier sa couverture par écrit… Quelques jours plus tard, il me rappelait pour me demander le nom de mon assureur… Je lui ai répondu que SOPHIASSUR proposait des contrats adaptés à nos missions. J’estime, après des années à présider une compagnie d’experts pluridisciplinaire, que près de quarante pour cent des experts inscrits sur les listes de Cours d’appel ne sont pas couverts par une assurance en responsabilité civile professionnelle. Quarante pour cent. Ce n’est pas une approximation alarmiste, c’est ce que j’ai observé sur le terrain. Les raisons varient : certains considèrent sincèrement que ce n’est pas nécessaire, d’autres trouvent la prime trop élevée au regard de ce qu’ils gagnent, d’autres encore ne savent tout simplement pas que ça les concerne. Ces trois raisons sont mauvaises. La troisième est la plus dangereuse, parce qu’elle ne se corrige qu’une fois qu’il est trop tard. Une responsabilité qui peut durer vingt ans Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’une partie peut attaquer un expert jusqu’à vingt ans après la diffusion de son rapport… Vingt ans !!! Le temps que la procédure s’emballe, que les recours s’accumulent, que quelqu’un décide de chercher un responsable, et l’expert peut se retrouver mis en cause pour un rapport rédigé à une époque où il dormait depuis longtemps sur ses deux oreilles. Et si l’expert n’est plus de ce monde à ce moment-là, ce sont ses ayants droit qui héritent de la dette, de la procédure, et du stress qui va avec. Ce n’est pas une hypothèse d’école… De plus en plus de tribunaux judiciaires et de commerce exigent désormais la copie de l’attestation d’assurance au moment même de l’acceptation de la mission. Certains confrères découvrent à ce moment précis qu’ils ne peuvent pas fournir ce document. C’est embarrassant. C’est surtout évitable. Traducteurs et interprètes ne sont pas à l’abri Les traducteurs et les interprètes se croient souvent à l’abri. Après tout, ils traduisent, ils n’expertisent pas. C’est une erreur de raisonnement qui peut coûter très cher. La raison de plus en plus invoquée par les avocats s’appelle la perte de chance. Une traduction qui prête à interprétation, un contrat mal rendu, une nuance juridique imperceptible pour quelqu’un qui n’est pas juriste, mais décisive pour le juge, et c’est une affaire perdue, un achat d’usine qui ne se fait pas, une fusion avortée au dernier moment. Les sommes en jeu deviennent rapidement exorbitantes, sans aucune commune mesure avec les honoraires perçus pour la prestation. Il existe des situations où le montant du préjudice réclamé représentait des années de chiffre d’affaires du professionnel mis en cause. Exercer une mission d’expert, de traducteur ou d’interprète, c’est prendre une responsabilité. Se couvrir par une RC Pro, c’est simplement assumer cette responsabilité jusqu’au bout, y compris dans le temps long, y compris pour ceux qu’on laissera derrière soi. Ce n’est pas un luxe, c’est une obligation morale autant que professionnelle. Erasme avait tout dit, il y a cinq cents ans : « Mieux vaut prévenir que guérir. »

Transparence — citation d’Oscar Wilde : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris »
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Transparence : ce qu’elle coûte, protège et parfois perd

Il y a plus de vingt ans, j’ai passé une journée à Paris dans le cadre d’une sélection pour intégrer une formation réservée aux cadres « prometteurs » du groupe Usinor Sacilor appelé « CapUS ». Au programme, des avis de la hiérarchie bien sûr, des entretiens aussi, mais surtout une visite chez une dame qui se présentait comme psychanalyste. Un appartement plutôt cossu, un fauteuil en cuir, et moi en face, avec la ferme intention de donner la meilleure image possible de moi-même. Elle m’a regardé quelques minutes, posé quelques questions, et m’a dit très calmement que je ne devais surtout pas chercher à cacher qui j’étais, parce que j’étais transparent comme l’eau claire, comme une vitre. Je ne m’y attendais pas du tout ou plutôt pas si vite. J’avais pourtant l’impression de fournir des efforts considérables pour paraître le mieux possible. J’ai mis du temps à comprendre si c’était un compliment ou un avertissement… les deux, sans doute. La transparence n’a rien d’une stratégie, elle n’est pas le résultat d’un choix, c’est une nature, c’est ma nature. Et comme toute nature, elle a ses avantages et ses inconvénients. Elle inspire confiance, très souvent, elle dérange, parfois mais elle expose, toujours. Ce que la transparence coûte La transparence a pourtant ses excès. Le pire n’est pas d’être trop vu, c’est de ne plus l’être du tout. Devenir transparent pour ses proches, au sens littéral du terme, traversé du regard sans qu’il s’arrête, sauf quand on est utile et là, on redevient visible pour quelques minutes seulement. Ce que cette psychanalyste avait compris en quelques minutes, c’est que le masque me coûtait plus qu’il ne m’apportait. Faire semblant, dissimuler, c’est épuisant quand ce n’est pas dans votre nature. Et à la longue, ça ne tient pas… La vitre ou l’eau claire finit toujours par laisser voir ce qu’il y a derrière. Il faut cependant ne pas confondre transparence et impudeur. Ce n’est pas tout dire à tout le monde, en permanence, sans filtre ni discernement. C’est ne jamais construire une image de soi qui contredise fondamentalement ce qu’on est vraiment. La nuance est importante. L’un libère, l’autre épuise. La transparence dans l’expertise Dans mes missions d’expertise judiciaire, c’est le juge qui me désigne, et c’est à lui que je dois rendre des comptes. Être transparent sur mes conclusions, même quand elles vont à l’encontre de ce qui paraissait évident au départ, même quand elles bousculent les certitudes des parties, c’est parfois très inconfortable pour tout le monde, moi compris. Transparent sur les limites de ma mission, sur ce que je peux affirmer et sur ce que je ne peux pas. Transparent sur mes doutes, plutôt que de les noyer sous des formules qui font savant mais ne disent rien. En tant que président de compagnie d’experts, on m’a montré des rapports brillamment rédigés qui ne disaient rien de l’essentiel. Un rapport d’expertise n’est pas de la littérature, il doit éclairer le juge. La transparence n’est pas la naïveté, c’est ne jamais construire une image qui contredise ce qu’on est vraiment… C’est souvent moins confortable, mais infiniment moins fatigant et cela se gère plus facilement dans la durée. Oscar Wilde disait : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris. »

La mort — « La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en fait », Montaigne
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La mort : ce sujet qu’on préfère ne pas regarder en face

Il y a plus de trente ans, ma mère a passé trois semaines dans un coma profond. Les médecins s’apprêtaient à la débrancher. Avec sa sœur, j’ai tenu à lui verser un peu de champagne dans la bouche, sans trop savoir pourquoi — et le lendemain matin, le médecin hospitalier m’a annoncé qu’elle était sortie de cet état. Sept années supplémentaires, qui lui ont permis de voir grandir ses petits-enfants, même si ce fut au prix d’une santé très diminuée. Je ne raconte pas cela pour en faire une belle histoire. Je le raconte parce que ça m’a appris que nous ne savons strictement rien de la mort — rien du tout — jusqu’au jour où elle nous concerne vraiment. Un tabou, alors qu’elle est partout La mort est partout, et pourtant elle reste un sujet tabou. Il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux ou une chaîne d’information continue pour n’y voir que guerres, crimes, catastrophes et accidents. Mais ce qui nous fait vraiment peur aujourd’hui, ce n’est plus tellement la mort : c’est la vieillesse qui la précède. Barbara chantait déjà cela avant 1968, dans « À mourir pour mourir ». Notre époque a mal à ses vieux : on ne meurt plus en famille, entouré des siens ; on meurt à l’hôpital, ou pire, dans des établissements où la dignité est très rarement au rendez-vous. Et pourtant, je me suis convaincu, au fil des années, que c’est la mort qui rend la vie si belle et si précieuse. Que vaudrait un moment de bonheur partagé avec quelqu’un qu’on aime, si l’on n’était pas, au fond, conscients qu’un jour on ne l’aura plus ? Ce que nous craignons vraiment Ce que nous craignons, ce n’est d’ailleurs pas vraiment la mort elle-même. Épicure l’avait déjà dit avant tout le monde : « La mort ne concerne ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les premiers, elle n’est point, et que les seconds ne sont plus. » Ce que nous craignons, c’est l’avant : cette période parfois très brève, mais aussi parfois interminable, faite de souffrance — la nôtre et celle de ceux qui nous accompagnent. Les philosophes se déchirent depuis toujours sur ce qui se passe après. Platon y voyait la séparation de l’âme et du corps, l’âme délivrée de sa prison charnelle. Marx, à l’inverse, n’y voyait qu’un phénomène naturel parmi d’autres, sans rien au-delà. Je n’ai pas définitivement tranché, et je ne suis pas sûr que ce soit vraiment nécessaire pour vivre bien. Face à la mort, dans mes expertises Dans mes missions d’expertise, il m’est souvent arrivé de traiter des scènes d’accident, d’avoir accès aux photos des médecins légistes, voire — une fois — d’assister à leur travail. Pour assurer une analyse critique des situations et éclairer la police scientifique, l’inspection du travail, le juge d’instruction ou le procureur, j’essaie systématiquement de déshumaniser la victime, afin de n’analyser que les circonstances de l’accident. Une fois, une seule, je n’ai pas réussi à conserver cette distance… il s’agissait d’un enfant. Pour finir sur une note plus pragmatique, Montaigne disait : « Si vous avez tiré profit de la vie, vous devez en être repu, allez-vous-en satisfait. La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en fait. » C’est sans doute la meilleure réponse que j’aie trouvée à ce sujet qui nous concerne tous, et qu’on préfère, en général, ne pas regarder en face.

La prestation de serment — « Le serment est le plus sacré des liens que les hommes aient inventés pour s’obliger les uns envers les autres », Cicéron
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La prestation de serment de l’expert judiciaire

J’ai prêté serment quatre fois dans ma vie d’expert de justice : devant la Cour d’appel, devant la Cour de cassation, au Luxembourg et en Belgique. Chaque fois, le même rituel : les ors de la salle, les robes rouges du premier président et du procureur général, le silence qui s’installe avant qu’on appelle votre nom. On écoute, on se lève, on lève la main, on prête serment… Vu de l’extérieur, ça ne dure que quelques secondes et ça n’a rien de spectaculaire ; mais pour celui qui se lève, c’est tout autre chose. Quatre verbes qui disent tout La formule ne varie presque pas d’une juridiction à l’autre : « je jure d’apporter mon concours à la justice, d’accomplir ma mission, de faire mon rapport et de donner mon avis en mon honneur et en ma conscience ». Quatre verbes, et pourtant ils résument à peu près tout ce que ces missions exigent. Apporter son concours, ce n’est bien entendu jamais se mettre au service d’une partie. Accomplir sa mission, c’est aller jusqu’au bout, même quand le dossier traîne ou que personne ne facilite les choses. Faire son rapport et donner son avis en honneur et en conscience, c’est s’engager à ne jamais écrire autre chose que ce qu’on croit vrai, même quand la vérité dérange. Porter la voix de ses confrères J’ai aussi eu l’occasion, à quatre reprises, de prendre la parole dans ces mêmes enceintes, en tant que président d’une compagnie d’experts pluridisciplinaire. C’est un exercice différent : je ne jurais plus pour moi seul, mais je portais la voix de tous mes collègues — et de tous mes futurs collègues. Je peux vous assurer que c’est tout aussi inoubliable, sinon davantage. Un engagement, pas une formalité La prestation de serment a lieu une fois, lors d’une cérémonie de quelques minutes, et l’on est censé s’y tenir pour toute la durée de son inscription. Ce n’est pas une formalité administrative qu’on coche et qu’on oublie : c’est un engagement qu’on retrouve, sans s’en rendre compte, à chaque dossier qu’on ouvre, à chaque rapport qu’on signe. Cicéron disait : « Le serment est le plus sacré des liens que les hommes aient inventés pour s’obliger les uns envers les autres. » Vingt siècles plus tard, c’est très exactement ce qui me retient, certains soirs, de céder à la facilité plutôt qu’à la vérité. Un expert qui oublie son serment n’est déjà plus tout à fait un expert.

Travestir — « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu », François de La Rochefoucauld
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Travestir : Quand on se dit « expert judiciaire » sans l’être

Un de mes confrères, expert national, me raconte cette histoire qui pourrait sembler drôle si elle n’était pas inquiétante. Il refait son site internet et, à cette occasion, questionne ChatGPT en lui posant cette fameuse question : « Dis-moi, mon beau ChatGPT, qui, dans ma spécialité, est l’expert le plus beau de ma belle ville de Lille ? »… Et quelle ne fut pas sa déception ! Son nom ne s’afficha même pas dans ce beau miroir. Plus inquiétant : c’est le nom d’un illustre inconnu de la liste des experts près la Cour d’appel de Douai qui se présente comme expert judiciaire à Lille, mais aussi dans plein d’autres villes et départements — tantôt en « valeur vénale », tantôt en « immobilier », tantôt en « pathologie », tantôt en « finance » ou en « finance de marché ». Bref, expert en tout et vraiment partout… Clairement, la question de la tromperie du consommateur se pose. L’expert judiciaire bénéficie d’un statut dont l’appellation est strictement réservée aux personnes inscrites sur une liste de cour d’appel ou sur la liste nationale de la Cour de cassation. Ce professionnel se présente comme expert judiciaire et utilise ce titre de manière tout à fait abusive et trompeuse pour le grand public. Sur son site internet, son papier à en-tête et probablement sur son cachet, il affiche fièrement le titre d’expert judiciaire, sans plus de précision. Pas de mention de la cour d’appel, pas de ressort précis : juste le titre, comme une sorte de carte de visite permanente. « Expert judiciaire » : un titre qui ne s’invente pas Le hic, c’est que ce titre n’existe pas comme ça. En réalité, on est expert judiciaire près d’une cour d’appel spécifique, et de celle-là seulement. Et si, en plus, on n’est pas inscrit sur la liste des experts d’une cour d’appel, une fois l’expertise confiée par un tribunal terminée, on devient expert tout court, ou expert de partie, ou expert d’assurance. Ce n’est pas du tout honteux, mais ce n’est pas la même chose qu’expert judiciaire. Quant au statut national, il est réservé aux experts agréés par la Cour de cassation. Ce n’est pas le cas de ceux qui ne sont inscrits que sur une liste de cour d’appel, et encore moins de ceux qui ne sont inscrits sur aucune liste. Bien sûr, les experts près d’une cour d’appel peuvent se voir confier et accepter des missions en dehors de leur ressort, mais ce n’est pas la même chose. La loi protège d’ailleurs ce titre : son usurpation — ou l’emploi d’une dénomination prêtant à confusion — est pénalement sanctionnée (article 4 de la loi du 29 juin 1971 relative aux experts judiciaires). Travestir, ce n’est pas mentir J’ai longtemps pensé que mentir était un acte isolé, une phrase qu’on regrette — ou pas. Travestir, c’est vraiment différent. C’est un verbe qui implique une certaine continuité. Pour que ça fonctionne, il faut l’entretenir partout : sur le site (ou plutôt la demi-douzaine de sites… au moins), le papier à en-tête, les enveloppes, les cachets, et l’adapter au fil des missions qu’on obtient ou qu’on perd. C’est une vraie démarche, pas un simple raccourci. Ce qui me chagrine, ce n’est pas tant l’erreur elle-même que la façon dont elle est gérée. On ne se lance pas dans l’écriture sur dix supports différents avec un titre dont on connaît pourtant les limites. On choisit de l’étendre, car cela peut impressionner un client, rassurer un assureur, ou permettre de décrocher une mission qui aurait été difficile à obtenir autrement — voire, dans quelques cas, d’être invité par une radio nationale. Dans mes missions — il va sans dire, uniquement dans le cadre d’expertises de partie — j’ai déjà eu l’occasion de refuser de déformer un fait pour influencer une expertise en faveur de celui qui me rémunérait. Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait un jour nécessaire de rappeler la même exigence concernant son propre titre. Au fond, déformer un fait ou travestir sa fonction revient à considérer que la vérité est négociable lorsqu’elle dérange. Comme le disait si bien François de La Rochefoucauld : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Ceux qui se présentent comme experts judiciaires sans l’être sont conscients de la valeur de ce titre… C’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’ils l’utilisent.

Citation : « Le travail fatigue même les ânes. » — Mateo Alemán (1599)
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Travail : Tout contribue à faire qui l’on est…

J’ai été employé d’abattoir à la pire des fonctions, chauffeur de poids lourd, puis chauffeur de bus. Trois métiers qui ne brillent pas sur un CV, mais qui m’ont sans doute appris plus de choses utiles que n’importe quel diplôme qu’on accrochait au mur. À l’abattoir, on comprend vite que le travail n’a rien d’un jeu, l’odeur ne s’oublie pas, ni le froid à trois heures du matin. Depuis Adam, beaucoup vivent le travail comme ça, une malédiction qu’on se refile de génération en génération sans trop se poser de questions. Ambrose Bierce, dans son Dictionnaire du diable, définissait le travail comme « l’un des processus par lesquels A accroît la propriété de B ». Mark Twain résumait ça plus simplement dans Tom Sawyer : « Le travail, c’est tout ce qu’on est obligé de faire ; le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé. » Et pourtant, entre six et soixante-cinq ans, on aura passé près de la moitié de notre vie éveillée au travail. Quand on le voit que comme une peine, c’est se garantir cinquante ans de mauvaise humeur. Le travail, autre chose qu’une corvée Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que le travail pouvait être autre chose qu’une corvée à supporter. Chaque métier m’a appris ce que le précédent n’avait pas pu m’apprendre. L’odeur du sang, à l’abattoir, qui s’incruste dans la peau et résiste à toutes les douches, ce qui n’est pas franchement un atout quand on a dix-huit ans et qu’on va rencontrer une fille qui vous plaît le weekend. L’endurance, sur la route, des nuits entières à se partager le volant entre les trois chauffeurs sur des très longues distances. La patience et le sens du service, derrière le volant d’un car, où on apprend à sourire même au passager qui parle fort juste derrière votre siège. J’y ajoute huit années de pompier volontaire, qui m’ont sans doute beaucoup appris sur la valeur qu’on doit à la Société. Et puis il y a eu quatre années à la présidence de la CECAD, où j’ai découvert une autre façon de travailler, celle où on ne porte plus seulement sa propre charge mais celle d’un collectif tout entier. Faire grandir une compagnie d’experts, organiser, transmettre, fédérer, ça use une patience que ni le car ni le camion n’avaient jamais sollicitée à ce point. C’est sans doute le travail qui m’a le plus transformé, justement parce qu’il ne dépendait plus seulement de moi. Le travail bien fait On peut très bien paraître érudit en faisant semblant, restituer un savoir comme un perroquet sans jamais en saisir le sens profond. Milosz, poète lituanien, parlait de ce savoir mal digéré comme de « poussières tombées d’un livre dans un crâne vide ». Le travail, le vrai, n’est pas seulement utile à accumuler du savoir, il est l’instrument nécessaire à la connaissance. Le savoir s’apprend en surface, la connaissance se travaille en profondeur, et je ai tenté de ne jamais confondre les deux. Confucius disait que l’ouvrier qui veut bien faire son travail doit d’abord aiguiser ses instruments. Dans mes missions d’expertise, c’est devenu une habitude installée, avant chaque dossier, je reprends mes outils, ma méthode, mes repères. Je ne pars jamais en me fiant seulement à l’expérience acquise ; je lis l’ensemble des pièces qui m’ont été transmises (contradictoirement, il en va de soi) et en fais une note de lecture que je communique avant la première réunion. Je n’arrive jamais les « mains dans les poches… » Le travail, pour moi, n’est pas une malédiction. C’est devenu une forme de responsabilité, et même, par moments, d’élévation. Il ne s’agit pas seulement de produire un résultat, mais de se construire un peu soi-même en construisant ce qu’on nous demande. Mateo Alemán, écrivain espagnol , écrivait dans son oeuvre Guzmán de Alfarache, à la toute fin du seizième siècle : « Le travail fatigue même les ânes. » Quatre cents vingt-sept ans plus tard, je ne suis pas certain qu’on ait trouvé mieux pour le dire. Fatigués ou pas, ânes ou hommes, on en redemande, parce que c’est aussi ce qui nous construit.

Atolérance — citation de Montaigne : « Le voyage nous frotte et lime notre cervelle contre celle d’autrui »
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Atolérance : faut-il tolérer jusqu’à l’intolérable…

J’ai vécu en Tunisie au début des années quatre-vingt. Les femmes y portaient ce qu’elles voulaient, voile, jupe, rien sur la tête, sans que personne ne trouve à redire.  Je me souviens d’un souk à Sousse où une femme voilée négociait fermement le prix avec une autre en minijupe, devant le même étal d’épices.  C’est resté gravé en moi.  Pour moi, la vraie tolérance, c’est vivre à côté de ce qui n’est pas soi sans avoir besoin de le ramener à soi. J’ai inventé le mot « atolérance » pour désigner cela. Ce n’est pas l’intolérance franche, mais une forme plus sournoise.  C’est ne plus vouloir juger par confort ou lassitude, ce qui finit par tout excuser. On se croit ouvert d’esprit, mais on a surtout arrêté d’exiger quoi que ce soit de soi-même et des autres. Je n’oublie pas. Un tiers des jeunes adultes ignorent le génocide de plus de dix millions de personnes dont six millions de Juifs pendant la dernière guerre. On a égorgé un enseignant, abattu des journalistes, écrasé des gens lors d’un feu d’artifice chez nous, pas si loin, pas il y a si longtemps.  Et je vois des gens qui n’ont jamais ouvert un livre d’histoire débiter leurs certitudes sur les réseaux sociaux, sur les chaines d’info en continue voire dans certains journaux papier. Certains affirment même que la liberté est mieux garantie dans certaines dictatures qu’en Europe, alors qu’ils n’ont jamais vécu ailleurs qu’en France voire dans leur village. La tolérance n’est pas faiblesse Ça ne me fait plus rire. Le Marquis de Sade avait raison au moins sur un point : la tolérance n’est pas la vertu du faible. La tolérance demande de la force et de la maîtrise de soi.  Elle consiste à écouter l’autre et à comprendre sa vérité sans le juger.  Mais cela ne signifie pas tout accepter.  Certaines choses restent intolérables, comme le mensonge systématique. Le savoir ne contredit pas la tolérance, il la renforce. Devant une thèse à la limite du complotisme affirmé émanant d’un expert de partie et qui n’acceptait pas l’évidence scientifique, j’ai rétorqué « Vous savez, Monsieur l’expert, la terre n’est pas plate« . Grand moment de solitude… Je refuse de tolérer l’intolérable. Ma grand-mère Jeanne disait : « Pour se faire entendre et rester crédible, il faut d’abord avoir les fesses propres. » Beaucoup de ceux qui nous font la morale aujourd’hui auraient véritablement besoin d’une bonne douche. La tolérance dans l’expertise Dans mes missions d’expertise, j’écoute bien sûr chaque partie et vérifie les faits avant de décider comment éclairer le juge.  C’est une forme de tolérance que j’ai apprise et que j’apprécie.  Mais elle s’arrête devant un mensonge destiné à influencer une expertise.  Je ne tolère pas cela, et je ne m’en excuse pas. Montaigne disait que « le voyage nous frotte et lime notre cervelle contre celle d’autrui » et aussi « qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine« . C’est ce que le souk de Sousse m’a appris il y a plus de quarante ans, sans que je le réalise à l’époque.