Notes techniques

Ces notes ne sont pas des publications savantes. Elles cherchent à expliquer simplement, à celles et ceux qui ne sont pas du métier, des phénomènes techniques que l’on croise sans toujours les comprendre — un langage clair, des exemples concrets, pour rendre accessible ce qui semble réservé aux spécialistes.

Affiche « Point de rupture » sur fond bleu avec la maxime « Une cassure ne ment jamais » de Jean-Jacques Aernout
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Point de rupture

Tout a un point de rupture, une propriété, pas une menace. La question est de savoir comment il se manifeste et s’il est prévisible. Le métal prévient. Ou pas. L’acier ductile se déforme avant de rompre, nous donnant le temps de réagir. L’acier fragile, comme l’acier martensitique, casse sans prévenir. Le point de rupture est franchi lentement ou brutalement. Un acier ductile à température ambiante peut devenir fragile selon la température ou les sollicitations. Le point de rupture est une valeur évolutive, influencée par les circonstances. Mon analyse consiste à déterminer si la rupture a été lente ou brutale. Ce que raconte une cassure Je me souviens d’un accident hospitalier où une vieille dame a perdu la vie suite à la rupture d’une potence de perfusion. Le poids d’une bouteille ne pouvait pas la briser seule. J’ai dû examiner la cassure et la replacer dans le contexte d’une chambre d’hôpital. Un détail crucial : si la rupture était due au poids de la potence, la chute aurait été verticale. Or, elle présentait un écart de huit degrés, impossible selon Newton. Cet angle indiquait une force extérieure. Ces huit degrés manquaient au juge pour comprendre la mort de la femme. Pour l’expert, un point de rupture n’est pas une fin, mais une information. Une cassure ne ment jamais ; elle révèle l’instant et parfois la cause de la rupture. Il faut parfois rester longtemps seul, face à presque rien, pour comprendre ce presque rien. Nous repoussons nos ruptures Nous, hommes et femmes, cassons comme les métaux. Certains préviennent, on les voit se fatiguer, plier, et il est encore temps. D’autres cassent net, sans signe avant-coureur. Contrairement au métal, nous repoussons notre point de rupture par peur de l’après, de ce qu’il y aura ou n’y aura plus. Le piège est là : repousser la limite ne l’abolit pas, la déplace vers le pire. Le métal fatigué qui tient trop longtemps casse net. Notre part la plus humaine et fragile est peut-être de préférer tenir trop longtemps, quitte à rompre d’un coup, plutôt qu’avouer à temps que l’on va trop loin.

Affiche de la note technique : Pourquoi un acier « inoxydable » peut rouiller.
Notes techniques

Pourquoi un acier « inoxydable » peut rouiller

Le mot est trompeur. « Inoxydable » ne veut pas dire « qui ne rouille jamais » — il veut seulement dire « qui résiste bien à la corrosion, dans les conditions pour lesquelles il a été choisi ». La nuance a l’air mince ; elle explique pourtant la plupart des désordres que l’on me confie. Une peau invisible qui fait tout le travail Un acier inoxydable n’est pas protégé parce qu’il serait un métal noble — il ne l’est pas. Il l’est parce qu’il se recouvre spontanément d’un film d’oxyde de chrome extrêmement mince, de quelques nanomètres, invisible à l’œil. Cette « peau » se reconstitue toute seule au contact de l’air, à condition qu’il y ait assez de chrome (au moins 10,5 %) et un peu d’oxygène. Tant qu’elle est intacte, l’acier tient. Le jour où on la perce localement… et qu’elle ne parvient pas à se refermer…, la corrosion commence, là, en cet endroit précis. Ce qui perce cette peau… Trois familles d’agresseurs sont les principaux ennemis de l’acier inox. Les chlorures d’abord, le sel sous toutes ses formes : embruns marins, sel de déneigement, eau de Javel, acide chlorhydrique. L’ion chlorure ne « ronge » pas l’acier au sens courant ; il déstabilise le film passif et ouvre une brèche. Une fois la piqûre amorcée, elle s’entretient toute seule, creusant son propre nid. Les acides ensuite. On croit souvent que seul l’acide chlorhydrique attaque l’inox. C’est faux : des acides forts sans le moindre chlorure — sulfurique, phosphorique, certains détartrants et décapants — dissolvent eux aussi le film protecteur. C’est pourquoi les fabricants d’équipements en inox proscrivent, dans leurs notices, aussi bien le chlore que les produits acides. Les dépôts et la contamination, enfin. Sous un joint, un dépôt de calcaire ou une simple crasse, l’humidité stagne et se charge : c’est la corrosion caverneuse. Et la contamination par du « fer libre » — des particules d’acier ordinaire laissées par un outil, une meuleuse ou une brosse métallique — qui rouillent en surface et amorcent l’attaque, comme une écharde qui s’infecte. Bien choisir, bien entretenir Tous les inox ne se valent pas. Un 304, très courant, résiste bien en ambiance ordinaire mais reste sensible aux chlorures ; Un 316, qui contient du molybdène, tient beaucoup mieux en bord de mer ou en milieu chloré ; Un 430, sans molybdène, est le plus économique mais le plus vulnérable aux piqûres. Choisir la bonne nuance, c’est déjà éviter la moitié des ennuis. L’entretien fait le reste. Trois réflexes suffisent le plus souvent : bannir les produits chlorés et les décapants acides sur l’inox et à sa proximité ; rincer abondamment à l’eau claire après tout nettoyage ; et, en cas de contamination ou de première corrosion, décontaminer puis « repassiver » la surface pour lui rendre sa peau protectrice. En guise de conclusion… ce qu’il faut retenir Un acier inoxydable n’est pas indestructible : c’est un métal qui se protège tout seul, tant qu’on ne l’en empêche pas. La plupart des corrosions que l’on découvre ne viennent pas d’un défaut du métal, mais d’un chlorure de trop, d’un acide mal choisi ou d’un geste d’entretien contraire aux règles. Comprendre cette peau invisible, c’est comprendre presque toute la corrosion de l’inox.

Affiche « La peur » — citation de Friedrich Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »
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La peur

Il y a deux peurs et elles sont très différentes l’une de l’autre. La première vous traverse sans vous en rendre compte. Vous agissez, vous réfléchissez, vous répondez et c’est l’urgence qui vous occupe. Ce n’est que bien plus tard, quand tout est terminé, que vous comprenez ce que vous avez vécu. Cette peur arrive en retard comme un paquet que vous avez commandé sur AliExpress… quand elle est là, elle vous rappelle à quel point vous aviez frôlé la catastrophe, voire la mort. L’autre est là, immédiate, elle vous prend aux tripes. Elle vous tombe dessus sans avoir eu le temps d’analyser quoi que ce soit. Comme beaucoup d’entre vous, j’ai connu les deux. La peur qui arrive après En Ukraine, on m’avait demandé de comprendre pourquoi les bilans en fer étaient aussi mauvais. À la demande de la direction, je suis parti sur le crassier avec le responsable sécurité de l’époque, un homme qui n’avait peur de rien ou plutôt de pas grand-chose. En arrivant sur ce crassier, une Mercedes ML nous y a rejoints. Quatre personnes dans la voiture, deux en sont descendues avec chacune une Kalachnikov. Le responsable de la société à qui avait été déléguée la gestion du crassier est sorti à son tour. Mon collègue m’a murmuré de ne rien dire, nous allions tenter de nous en sortir vivants. Il leur a parlé en russe. Il a dit que nous étions pressés, que j’avais un avion à prendre et que nous les recontacterions… et nous sommes repartis, vivants !!! Ce jour-là, je n’ai pas eu peur, j’étais en effet dans l’action, dans la réflexion, et sans aucun doute dans la survie. Nous avons ensuite fait appel à une société suisse, senseFly, qui avait développé des drones à voilure fixe dotés d’un appareil photo. Après quelques heures d’analyse d’images prises à une semaine d’intervalle, la réponse était là : des fonds de répartiteurs, entre deux et trois tonnes d’acier à chaque passage, étaient volés. La peur, elle, est arrivée après, quand j’ai eu le temps d’y penser, dès notre retour vers les bureaux de l’administration. La peur de l’instant L’autre peur est celle de l’instant, je l’ai rencontrée dans un ATR42 entre Lille et Lyon, du temps où cela s’appelait Air Inter. Un orage comme je n’en avais jamais vu ; l’avion nous bringuebalait… les passagers derrière moi pleuraient, hurlaient. Quant à moi, je me disais que le pilote était lui aussi dans l’avion, qu’il ferait tout pour nous amener à bon port et que c’était rassurant. Et puis il y a eu un trou d’air… mais pas un trou d’air normal, un de ceux qui vous font comprendre d’un coup pourquoi les hôtesses de l’air insistent sur les ceintures et sur le moment de les boucler, mais ne disent jamais pourquoi le faire… et là… l’hôtesse de l’air a hurlé. Quand l’hôtesse hurle, tout se désinhibe ; c’est elle qui était censée incarner la sérénité, le calme, l’assurance… et là, à cet instant précis, instantanément, ma résolution de ne pas réagir, de prendre sur moi, a disparu. À mon arrivée à Lyon, je devais repartir vers Marseille mais je suis rentré à Lille en train sans participer à mes réunions de travail. En expertise judiciaire, à ce jour, je n’ai jamais eu peur, ni de la première façon, ni de la seconde. Ce n’est absolument pas du courage mais c’est simplement parce que j’arrive toujours après. La peur par projection Mais, j’ose, je crois qu’il existe une troisième peur, je l’appelle la « peur par projection ». C’est cette peur que j’aurais dû ressentir si j’avais été là, quelques secondes avant l’accident. Quand je reconstitue les faits, quand j’établis la chronologie, quand je comprends ce qui s’est passé, je me pose toujours la même question : comment les « acteurs » de cet accident ne se sont-ils pas rendu compte de la situation dans laquelle ils s’étaient mis ? Comment n’ont-ils pas senti que l’accident était devenu quasi inéluctable ? L’habitude du risque, la confiance à toute épreuve dans les procédures, le poids du travail à réaliser dans un temps donné, penser à autre chose ne serait-ce qu’un instant, ou plus bêtement quelquefois la fatigue, toutes ces raisons existent bien sûr mais elles n’expliquent pas tout. Cette peur que les victimes auraient dû ressentir, qu’elles n’ont pas eu le temps ou la lucidité, l’esprit d’avoir, je la ressens pour elles, après coup, trop tard, à leur place. C’est peut-être la peur la plus étrange des trois, pas la mienne, pas celle de l’instant mais celle qu’on porte pour les autres, en silence, bien après les faits ; elle contribue à comprendre les situations. Nietzsche, dans « Le Crépuscule des idoles », donne à ces situations un caractère plus optimiste : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » La peur surmontée nourrit quelque part l’expérience et le vécu de chacun.

Décider — citation d’André Gide : « Choisir, c’est renoncer »
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Décider

C’était un dimanche tout à fait normal à Prague ou ma famille habitait à l’époque. Mon fils, Alex, levait les yeux vers le ciel, regardait la traînée blanche d’un avion, et me disait avec le naturel désarmant des enfants : « Regarde, c’est Papa. » J’avais les pieds sur terre ce jour-là mais il avait raison. La plupart du temps, j’étais là-haut. Kazakhstan, Ukraine, Afrique du Sud, Russie quelque fois, semaine après semaine, aéroport après aéroport, décalage horaire après décalage horaire. Mes enfants m’appelaient le soir qui était souvent la nuit là où je me trouvais. Parfois je ne pouvais pas répondre et ils avaient appris à me « reconnaître dans les traces que les avions laissent dans le ciel ». Le 10 novembre 2013, au lieu de prendre mon vol pour Astana ou Dnipropetrovsk, j’ai bouleversé mon planning, je suis rentré à Luxembourg et j’ai annoncé que je ne voulais plus de cette vie-là. Pas de négociation, pas de délai de réflexion, cette décision était vitale et on ne peut pas plus définitive. Décider, c’est renoncer. Je ne mesurais pas encore l’étendue de ce à quoi je disais adieu. La dimension internationale, les grands projets sur plusieurs continents, une certaine idée de moi-même construite à l’international… tout ça, je le coupais. Mais je savais avec certitude à quoi je refusais de continuer à renoncer : être là et simplement là, quand mes enfants levaient les yeux. Chaque décision est une amputation Il y a dans le verbe décider une violence qu’on n’avoue pas toujours. Décider vient du latin decidere qui signifie trancher ou couper ainsi chaque vraie décision agit comme une amputation, on abandonne des chemins qu’on ne prendra plus jamais, des versions de soi-même qu’on ne sera pas ou qu’on ne sera plus. La décision ne crée rien mais elle élimine, et c’est précisément pour ça qu’elle coûte. J’ai appris ça aussi à la CECAD. On m’avait poussé à en devenir président. Mais une fois en position, j’ai décidé, librement, et souvent contre certaines résistances. Ma conviction était simple : sans changement, on allait mourir à petit feu, devenir invisibles pour les experts, pour les avocats, pour les magistrats, ne plus être écoutés du tout en fait. À chaque désaccord, j’écoutais puis je posais une seule question : qu’as-tu à me proposer ? En l’absence de réponse, j’avançais. Un logo, un site, des colloques, des forums, une part de philosophie dans un monde froid. Ces décisions m’ont coûté cher en investissement personnel mais je ne les regrette pas. Pour donner un seul exemple, il n’y a pas trop de 12 mois et d’un solide réseau relationnel pour préparer un colloque … Le thème de février 2027 sera d’ailleurs consacré au « Temps ». En tant qu’expert judiciaire, c’est pareil. Rédiger ses conclusions, c’est trancher, c’est aussi et surtout fermer des hypothèses qu’on aurait pu laisser ouvertes. C’est aussi et surtout abandonner le confort du peut-être. Chaque mot du rapport est une décision, et chaque décision renonce à ce qu’on ne dira pas. On tranche seul Beaucoup évitent de vraiment décider. On temporise, on attend que les circonstances choisissent à notre place. On appelle ça de la prudence. Décider, c’est accepter qu’on ne peut pas tout faire et c’est toujours solitaire. Même entouré, même soutenu, on tranche seul et personne ne peut le faire à votre place. Certaines décisions sont cependant plus difficiles à prendre que d’autres, surtout les décisions très personnelles. Pour conclure cet article, ce dimanche à Prague, mon fils ne savait pas qu’il m’aidait à décider, pas avec des reproches (c’est venu après …) mais avec cinq mots et un regard vers le ciel. Les enfants ne savent pas toujours ce qu’ils font mais parfois ils font exactement ce qu’il faut. André Gide l’avait résumé : « Choisir, c’est renoncer. »

Étincelle — citation de Pasteur : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés »
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Étincelle

En 2000, j’ai vu Erin Brockovich trois fois. La première pour Julia Roberts. La seconde pour le film. Et la troisième parce que, cette fois-là, je ne regardais plus l’histoire : je regardais l’avenir de « mon industrie ». Le film raconte comment une femme sans formation juridique établit qu’un industriel a contaminé la nappe phréatique d’une petite ville de Californie. Le coupable : le chrome hexavalent. Pendant deux heures, on suit une bataille de preuves, de causalité, de dommages, et surtout la pugnacité de celle qu’incarne Julia Roberts. Et à un moment, sans crier gare, quelque chose a germé. Ce n’était pas une réflexion, pas un raisonnement, pas une conclusion, mais une étincelle. Le chrome hexavalent, nous en mettions nous aussi — comme l’ensemble de nos concurrents — dans nos peintures et nos traitements de surface. Quelques jours plus tard, je suis allé voir le PDG de notre entreprise et je lui ai dit qu’il fallait le supprimer de nos aciers, qu’il s’agissait là d’une bombe à retardement. — Pourquoi ?— Si vous me permettez, il faut voir Erin Brockovich pour comprendre. Je lui ai expliqué les risques auxquels nous allions inévitablement faire face si nous n’étions pas proactifs. — OK. Allez-y. Et revenez me voir régulièrement à propos des avancées sur ce sujet. Ce « Allez-y » a été très largement contesté par de nombreux autres acteurs de la société, mais le message venait d’en haut… et nous y sommes allés contre vents et marées. Pas de business case, pas d’étude de marché, à l’époque pas une ligne de réglementation qui nous y obligeait encore, mais juste un homme qui accepte qu’une idée puisse venir d’un film américain. Nous avons lancé le programme, et j’en ai publié les premiers résultats au colloque ECCA en 2002. Je repense souvent à cette réponse. Une étincelle ne sert à rien si personne ne la laisse brûler. L’étincelle qui révèle Le métallurgiste connaît bien d’autres étincelles : celles des trous de coulée des hauts fourneaux, celles des aciéries, mais aussi celles que chacun d’entre nous connaît de l’acier passé sous une meule — et dont la gerbe dit, à l’œil exercé, ce que l’acier a dans le ventre. Cette étincelle de 2000 n’a rien inventé non plus. Le lien entre une nappe phréatique californienne et nos lignes de traitement existait déjà bien avant la sortie de ce film. Il attendait simplement que quelqu’un le voie et tire des similitudes entre cette petite ville des États-Unis et notre industrie. C’est peut-être ça, une étincelle : pas une création, mais une révélation. Et il y a celle qui détruit. Dans mes missions, l’étincelle est quelquefois le point de départ d’un sinistre : un défaut électrique qui met le feu à une ferme entière dans la Somme. La genèse d’accidents, c’est ma mission, et j’arrive toujours après. Après le feu, après l’accident, après les morts, après le silence. Pour une fois, en 2000, l’étincelle m’avait permis d’arriver avant. L’étincelle qu’on allume Il y a enfin celle qu’on provoque. Celle qu’on jette volontairement dans une forêt, à Fontainebleau par exemple, dans un entrepôt, dans une usine. Physiquement, c’est la même étincelle, la même énergie, la même gerbe, les mêmes traces. Ce qui change tout, c’est que cette étincelle a été volontaire — et là, cela relève de la justice. Cette frontière-là, je la longe dans les dossiers au pénal. Mon travail s’arrête à une ligne précise : je dis l’origine, l’énergie, la chronologie, ce qui est compatible avec les faits et ce qui ne l’est pas, mais je ne dis jamais qui a voulu quoi. L’expert établit en effet l’étincelle, alors que le juge établit l’intention. Confondre les deux serait une faute pour l’expert : seul le juge dit le droit. Ce sont les mêmes lois de la physique qui éclairent la découverte et l’incendie criminel. L’étincelle ne prévient pas, mais elle ne tombe pas n’importe où : il lui faut un terrain. Une atmosphère explosive… ou trente ans de métier et un patron qui vous dit « allez-y ». Pasteur l’avait dit avant tout le monde : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. »

Fierté — citation de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas »
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Fierté

Je vais vous avouer quelque chose : je fais un exercice depuis plus de trente ans et je l’ai conservé pour moi. Si vous aviez vingt secondes avant de disparaître, quels seraient les cinq moments de votre vie dont vous voudriez vous souvenir ? Pas vos enfants, pas votre famille, car ça, c’est trop simple, trop évident. Je veux les vrais moments, ceux que vous n’avez jamais racontés, ceux qui sont et restent personnels. La fierté que personne ne voit La fierté, je sais, c’est très laid comme sentiment ; en effet, quand elle s’affiche, elle agace, on repère de loin celui qui se regarde dans le miroir avec admiration. Cette fierté-là, je l’associe à l’ego. Mais il y a une autre fierté que personne ne voit, celle qui est intérieure, silencieuse, un peu douloureuse quelquefois, douloureuse souvent. Elle agit presque comme une blessure parce qu’on ne peut rien en faire. On la porte, on la garde, et parfois on se demande ce qu’on en ferait si on pouvait la partager. Mes cinq moments à moi, je vais vous les décrire sans vous les raconter, bien sûr. Aucun n’est une récompense, aucun ne figure sur un CV. Dans l’un, j’ai fait quelque chose sans savoir pourquoi, et je ne le comprends toujours pas. Dans un autre, quelqu’un m’a dit des mots que je n’attendais pas et qui m’ont suivi partout. Dans d’autres encore, j’ai été choisi, pas pour mes compétences, pas pour mon titre, pour être là à un moment où être là comptait tout. Ce qui me trouble, c’est que ces gens-là, les acteurs et actrices de ces moments, ne savent pas. Ils ont vécu ces moments de leur côté, à leur façon ; certains ont très certainement oublié ou ne sont plus là. Et moi je porte ça depuis des années, seul, avec quelque chose de précieux et d’impossible à nommer. C’est peut-être ça, la fierté intérieure : quelque chose qu’on ne peut offrir à personne parce que personne d’autre ne peut en comprendre le poids. Trente ans que je fais cet exercice et je pensais que la liste allait changer. Que l’âge, les expériences, les rencontres allaient rebattre les cartes… en fait, presque pas. Quelques petits déplacements, mais les mêmes moments reviennent toujours. Ce qui nous a construits est têtu. Ces moments-là, en expertise En expertise judiciaire, il existe aussi ces moments-là, essentiellement dans les affaires au pénal. Il m’est arrivé de visiter un site d’accident et de voir autre chose que ce que tous les autres acteurs voient. Un faciès de rupture qui prouve que le mouvement n’était pas naturel, sauf à considérer que la gravité est une abstraction. Une autre fois où j’ai tenté et réussi à écrire entre les lignes un fait important pour éclairer le juge, même si l’écriture de ces 3 ou 4 lignes m’a pris plus de 2 heures. Ces moments-là aussi ne s’oublient pas. Faites l’exercice. Vingt secondes, cinq moments, sans tricher, et vous verrez ce qui remonte. Vous serez peut-être surpris par ce que vous gardez depuis si longtemps sans le savoir. Et vous vous demanderez, comme moi, si ces moments vous ont choisi ou si c’est vous qui les avez choisis. Je ne suis toujours pas sûr. J’ai expliqué cela à quelques-unes de mes connaissances et… elles m’en veulent souvent, quelquefois, car cela hante leurs nuits jusqu’à ce que ces cinq moments soient définis. Pascal a mis en mots ce que je n’arrive pas à formuler autrement : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Responsabilité — citation de Dostoïevski : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres »
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Responsabilité

Hier, il faisait chaud, mais vraiment chaud. Le thermomètre affichait 33 °C ; il m’a regardé avec la patience qu’on réserve aux anciens et il m’a expliqué posément que non, il ne faisait que 27 °C parce que son iPhone l’avait dit. Apple savait, lui !!! Le thermomètre, lui, était « has been ». J’ai regardé le thermomètre ; il a regardé l’écran… et j’ai compris que la bataille était perdue d’avance, qu’il était tout à fait inutile de discuter, d’argumenter. Je n’aurais jamais pu faire ça avec mon père (né en 1934), et encore moins avec mon grand-père (né en 1907), pas parce qu’ils avaient toujours raison, mais parce que ça n’était tout simplement pas envisageable. On n’arrivait pas en brandissant une information glanée au coin d’un trottoir puis plus tard au coin d’un bar pour leur expliquer qu’ils étaient dépassés, ça ne se faisait pas. J’avais dix-sept ans il y a cinquante ans ; je sais, le monde a changé, c’est très peu de le dire. Une responsabilité qui a grossi et s’est ramifiée La responsabilité a changé avec lui. Elle a grossi, elle s’est ramifiée, elle est devenue souvent sournoise. Avant, on savait à peu près ce dont on était responsable ; c’était parfois lourd, mais au moins c’était lisible. Aujourd’hui, elle est partout, elle surgit là où on ne l’attendait pas, sans prévenir. Quelques exemples. Responsabilité climatique : je prends ma voiture et je me demande si j’aurais pu prendre le train, le vélo, et mieux, ne pas me déplacer. Je commande une côte à l’os et je pense au CO₂ que cela a déjà produit, à l’eau que cela a déjà consommé… Ce n’est pas une blague, c’est la réalité d’une époque où chaque geste est pesé, mesuré, et surtout potentiellement reproché. C’est nouveau, c’est lourd, et ce n’est clairement pas fini, cela ne fait que commencer. Responsabilité politique ensuite. On a vu ce que produit l’inaction citoyenne il y a 85 ans. On a vu ce qu’il en coûte de se taire, de détourner le regard, de laisser faire, de suivre celui qui parle le plus fort pour cacher ses mensonges. Alors on s’engage, ou du moins on essaie, on essaie parce qu’on a fini par comprendre que ne rien faire est aussi un choix, et qu’on en répondra un jour devant quelqu’un. Responsabilité individuelle aussi. Nos mots, ou nos maux comme je les appelle parfois, peuvent être retournés contre nous à tout moment. Une phrase sortie de son contexte, voire dont le sens pris au second degré peut blesser, un mail mal interprété, un message transféré sans permission… On écrit, on relit, on réécrit, on hésite, on envoie, et parfois on regrette. Ce que l’on dit engage bien plus loin et bien plus longtemps qu’on ne le croit. La responsabilité de l’expert Et puis il y a la responsabilité professionnelle. Celle que je connais le mieux. En tant qu’expert judiciaire, je dois éclairer la justice, bien sûr de façon indépendante, avec neutralité, sans chercher à plaire à qui que ce soit, sans craindre la réaction de l’une ou l’autre des parties. Dire ce que j’ai vu, ce que j’ai mesuré, ce que j’ai compris, même quand ce n’est pas ce qu’on espérait entendre et surtout dans ce cas. Cette responsabilité-là ne se délègue pas. Elle ne s’allège pas avec le temps. Elle vous suit vingt ans après avoir déposé votre rapport ; cette responsabilité fait partie de l’héritage que vous laissez à vos ayants droit. La responsabilité n’est pas quelque chose qu’on choisit d’endosser un matin en se levant. Elle s’impose, elle évolue, elle prend des dimensions auxquelles personne n’avait pensé il y a cinquante ans. On peut faire semblant de ne pas la voir, mais elle est patiente et finit toujours par se rappeler à vous. Dostoïevski l’avait compris bien avant nous : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. »

Erreur — citation de Sénèque : « Errare humanum est, perseverare diabolicum »
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Erreur

Mon père avait une façon bien à lui de dire les choses importantes : il n’y avait pas de grands discours mais juste quelques mots, toujours les mêmes, mais dits avec une voix qui n’admettait pas la discussion. Quand tu as raison, tu argumentes, tu démontres, tu prouves, et ce, quelles que soient les difficultés auxquelles tu dois ou devras faire face. Mais quand tu as fait une erreur, alors tu l’acceptes, mais sans courber l’échine pour te faire battre. J’avais peut-être douze ou treize ans la première fois qu’il me l’a dit et j’ai mis du temps à vraiment comprendre. Maintenant, plus de 50 ans plus tard, je lui en suis toujours reconnaissant. Admettre qu’on s’est trompé, cela n’a rien de naturel car l’ego, si petit soit-il, résiste toujours. La peur du jugement sert d’épouvantail. Alors on préfère chercher une explication très souvent vaseuse, déplacer la faute sur un autre, en clair, noyer le poisson. On tente de tenir bon malgré la tempête, on défend des positions qui ne tiennent pas, par fierté, par crainte, parfois par simple flemme. Et à un moment, l’erreur n’est plus vraiment l’erreur, elle change de dimension et cela devient insupportable, on refuse même de la voir. On ne perd pas la confiance des gens en se trompant mais on la perd en niant. Le droit à l’erreur, en expertise Moi, je revendique le droit à l’erreur. Dans tous mes comptes rendus de réunion d’expertise, dans toutes mes notes aux parties, je le précise systématiquement : « Les informations et analyses sont celles issues de l’analyse du dossier à l’issue de la réunion d’expertise. Des informations complémentaires postérieures peuvent conduire à des analyses différentes. » Certains trouvent ça étrange mais, moi, je trouve ça honnête. Un expert qui prétend ne jamais se tromper m’inspire plus de méfiance que de confiance. La mission d’un expert n’est pas d’avoir raison à tout prix, mais de chercher ce qui est juste, avec ce qu’il a, au moment où il l’a. Rien de plus, mais rien de moins. Il m’arrive, en tant qu’expert de partie, d’assister à des réunions d’expertise judiciaire, et d’y voir des experts missionnés par un juge s’arc-bouter sur des positions que ni la logique ni les faits ne soutiennent. On leur montre, on démontre… mais rien à faire, pas question de bouger. Ce n’est plus de l’expertise, c’est de l’orgueil. Il m’arrive même de penser à du parti pris pour telle ou telle partie… mais là, je deviens médisant… ¯\_(ツ)_/¯ Ce n’est pas l’erreur, c’est le délai Dans la vie personnelle, c’est exactement pareil. Les erreurs, tout le monde en fait. Ce n’est pas ça le problème ; le problème, c’est le délai. Plus on tarde à reconnaître, plus le délai lui-même devient un grief. On vous reproche l’erreur, et en plus on vous reproche le temps. J’ai vu des amitiés se défaire, des relations se fracasser, non pas à cause de la faute, mais à cause du silence qui a suivi et, dans quelques cas, de l’excuse tardive. L’erreur est humaine. Elle ne fait pas de discrimination : que tu sois faible ou puissant, pauvre ou riche, instruit ou non, personne n’y échappe. Ce qui différencie les gens, c’est ce qu’ils font quand elle arrive. La vérité absolue, si elle existait, ne pourrait être que divine. Et comme mes convictions en la matière sont, disons, limitées, je me contenterai d’être humain, avec tout ce que ça implique. Sénèque l’a formulé avec un talent que je lui envie : « Errare humanum est, perseverare diabolicum. » L’erreur est humaine. S’y obstiner est diabolique.

Transmission — citation d’André Malraux : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert »
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Transmission

Elle s’appelait Madame Chapeau. C’est le nom commun qui lui avait été donné à cause du chapeau qu’elle portait en toutes circonstances. Elle passait devant chez mes grands-parents, à Rexpoëde, vêtue de sacs de jute. Tout le monde riait, les adultes et les enfants. Moi aussi, parfois, mais ma grand-mère me rappelait alors, sans élever la voix, qu’on ne se moque pas… que cette femme valait autant que n’importe qui et que ce n’est pas parce qu’on est dans le besoin qu’on perd sa dignité. À son décès, on a découvert une véritable fortune en lingots d’or dans sa chambre. J’ai été élevé par Mémaine, contraction de Germaine, une femme née au XIXe siècle qui avait déjà élevé ma mère, puis par mes grands-parents nés en 1907 et 1908. Des gens qui n’expliquaient pas mais qui montraient. Ils ne me parlaient pas de bienveillance, de respect ou d’honneur, ils les vivaient, devant moi, dans les choses de tous les jours. C’est ça, la transmission : ce n’est pas ce qu’on dit, c’est ce qu’on fait quand on croit que personne ne regarde. J’essaie à mon tour avec mes enfants et ce n’est vraiment pas toujours facile. Les réseaux asociaux font souvent plus d’audience que le daron. Il faut l’accepter, sans baisser les bras ; on plante des graines sans savoir lesquelles vont germer. La transmission, ce n’est pas du savoir La transmission, ce n’est pas du savoir. C’est quelque chose de plus profond. Elle travaille sur la connaissance, celle qui ne se dépose pas dans la mémoire mais dans l’être. Un étudiant de l’École des Mines de Douai me l’a dit un jour, en fin de cours. Il m’a dit que j’étais différent des autres et… je m’attendais au pire… et puis il a continué : les autres enseignants lui apprenaient à apprendre alors que moi, je lui apprenais à réfléchir. Je n’ai pas trouvé quoi répondre ! C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse dire à quelqu’un qui enseigne. La transmission en expertise En expertise judiciaire, c’est pareil. Un rapport n’est pas qu’un document technique. C’est une tentative de faire voir à un juge ce qu’il n’a pas vu, de lui transmettre une réalité qu’il n’a pas vécue avec clarté, rigueur et honnêteté. Ce que j’ai observé, calculé, parfois longuement hésité à conclure, doit parvenir intact. Si la transmission est approximative, la décision qui en découle peut l’être aussi. Et les conséquences, elles, ne le sont pas. Il y a quelques mois, j’ai remis la présidence de la CECAD à mon successeur. Une cérémonie, un discours, une poignée de main. C’était fait. Je ne sais pas ce que j’ai réellement transmis. D’ailleurs, on ne le sait jamais vraiment. Les choses les plus importantes passent sans qu’on s’en rende compte. On les vit, on s’y tient, et un jour quelqu’un vous dit « j’ai appris ça de vous »… et là, on réalise qu’on ne savait même pas qu’on enseignait. La voix qui a accompagné Jean Moulin au Panthéon a résumé ça d’une formule : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. »

La joie — citation de Tolstoï : « Si tu veux être heureux, sois-le »
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La joie

En l’an 2000, un homme était censé disserter sur un mot qui n’était pas dans son vocabulaire : la joie. J’ai assisté à Paris à une conférence donnée par un très vieil homme, environ quatre-vingt-dix ans, d’origine russe. Il avait fui Petrograd en 1917 avec sa famille, laissant derrière lui une vie très confortable pour arriver en France dans un dénuement important. Il avait grandi dans une culture russe, parlé russe à la maison, eu du mal au début à trouver sa place dans ce pays qui n’était pas le sien. Quand la France est entrée en guerre contre l’Allemagne nazie, il s’est engagé aux côtés des Français. Ce fut pour lui une déception profonde de voir dans un premier temps ses terres d’origine liées à l’Allemagne par un pacte. Quand Staline a rejoint les forces alliées et alors que certains de ses compatriotes avaient choisi de rejoindre l’URSS, lui a décidé de continuer à défendre son pays d’adoption. Sitôt après la guerre, il est parti à Moscou pour tenter de retrouver sa culture, ses racines. Ce voyage s’était terminé dans un goulag, où il a passé de nombreuses années. À cinq reprises, il s’était retrouvé devant un peloton d’exécution. À cinq reprises, il en était revenu vivant, pendant que d’autres tombaient à côté de lui. Ils n’en abattaient qu’un sur cinq. La joie, une discipline quotidienne Ce monsieur était censé nous parler de joie. Il avait commencé sa présentation en disant qu’il ne comprenait pas vraiment ce sujet, parce que ce mot n’avait longtemps pas eu de place dans son vocabulaire. Puis il a dit, très simplement, que la joie, c’était peut-être ça : être vivant. Encore. Même après cinq pelotons d’exécution. Il a ensuite expliqué, avec une sérénité qui m’a profondément frappé, que la joie est selon lui un carburant nécessaire au bonheur. Pas un état qu’on reçoit, mais quelque chose qu’on cultive, jour après jour, consciemment. Il connaissait des gens jeunes qui n’avaient jamais été heureux et ne le seraient jamais. Il connaissait aussi des gens très âgés, au soir de leur vie, qui continuaient à l’être, parce qu’ils avaient fait de la joie une discipline quotidienne. Je suis ressorti de cette conférence très différent de comment j’y étais entré. La joie dans l’expertise Dans mes missions d’expertise, la joie n’est vraiment pas le premier mot qui vient. Les dossiers, en particulier au pénal, sont lourds, les délais sont contraints, les faits paraissent parfois accablants. Et pourtant, il y a cette satisfaction particulière à comprendre un événement dans un domaine qu’on ne connaissait pas, à dénouer ce qui semblait inextricable, à rendre un rapport qui éclaire réellement le juge. C’est une forme de joie discrète, professionnelle, mais réelle. Elle se cultive elle aussi, et contribue probablement à une certaine forme de bonheur. Au Luxembourg, j’ai très souvent des retours sur les expertises que j’ai rendues, expliquant comment mes rapports ont été utiles à la procédure. Il est dommage que ce soit si rarement le cas en France. Ce retour-là aussi, quand il arrive, ressemble à de la joie. Tolstoï disait : « Si tu veux être heureux, sois-le. » Facile à dire pour quelqu’un qui n’a pas connu cinq pelotons d’exécution. Et pourtant, c’est exactement ce que ce vieil homme de Petrograd nous avait dit, avec ses propres mots, ce soir-là à Paris.