J’arrosais mes plantes à la fenêtre. Mon voisin sortait l’un de ses chiens, avec son joint, pas du tabac, mais de la beuh, comme disent les jeunes. D’ailleurs, il n’est pas si jeune que ça, mon voisin. Il a tourné la tête, on a échangé quelques blagues, médit sur certains de nos autres voisins … comme d’habitude, ce genre de conversation qui ne dure pas deux ou trois  minutes et qui, ce soir-là, m’a fait penser à ce mot. 

Addiction. Et à la façon dont il nous concerne tous, d’une façon ou d’une autre, bien au-delà de ce qu’on imagine.

Parce que l’addiction, ce n’est pas forcément ce qu’on croit.

Ce qui est nettement moins discutable, en revanche, c’est l’addiction des plus jeunes aux écrans. J’ai des ados, 15 et 17 ans, je les observe, le téléphone posé sur la table, repris dans la seconde. La série qu’on regarde encore un épisode, juste un, encore 15 minutes et qui ne se termine pas après une heure. L’incapacité à rester dans une pièce sans vérifier quelque chose qui n’avait aucune urgence. Pas un seul mot échangé, même après 5 heure en voiture … Je les observe, je me dis que les algorithmes de TikTok ou d’Instagram, les échanges sur Snapchat sont devenus des dealers infiniment plus pernicieux que tout ce qu’on a connu jusqu’alors. Et puis je regarde mon propre téléphone, lit rapidement les derniers posts sur Bluesky ou LinkedIn et … je range cette critique des jeunes très vite… jusqu’au lendemain…

Mais l’addiction qui m’interroge le plus, et que personne ne signale dans aucune étude, c’est l’addiction à la réflexion.

Je m’endors en pensant à un dossier. Je me réveille avec une hypothèse qui n’était pas là la veille. Il y a quelques semaines, je bloquais sur un dossier de corrosion depuis très voire trop longtemps. Réunions d’expertise réalisées, analyses faites, données relues dans tous les sens … Rien ne tenait vraiment… Jusqu’au jour, en discutant avec un confrère d’un tout autre sujet, dans une conversation qui n’avait strictement rien à voir, quelque chose a cliqué. Une piste nouvelle qui n’est peut-être pas la bonne ; il faudra qu’elle mûrisse, qu’elle se confronte aux faits, qu’elle résiste au contradictoire. Mais elle n’aurait jamais émergé si quelque chose n’avait pas continué à tourner en arrière-plan pendant tout ce temps, sans que je lui aie rien demandé.

Cet article lui-même m’est venu comme ça. D’une fenêtre, d’un arrosoir, d’un voisin qui promenait son chien.

On attribue à Michel Audiard cette phrase dans laquelle il avait sa version des choses : « Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche. »

Ce soir-là, entre celui qui sortait son chien et celui qui pensait à sa fenêtre avec son arrosoir, je ne suis pas sûr de savoir lequel des deux était le plus accro.

L’addiction, au fond, n’est jamais tout à fait ce qu’elle semble être.

 

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