J’ai deux images qui me reviennent quand j’entends ce mot.

La première : Tunis, le 1er octobre 1985. J’étais là quand les avions de chasse israéliens ont bombardé le quartier général de l’OLP. Je les ai vus passer au-dessus de ma tête. Ce jour-là, j’ai compris physiquement ce que le mot voulait dire.

La deuxième : l’Ukraine, au début des événements du Donbass. Le même sentiment — que quelque chose de lourd venait de basculer, et que les mots habituels ne suffisaient plus.

Et pourtant… Le conflit que je rencontre dans mes missions d’expertise judiciaire n’a évidemment rien de tout cela. Pas d’avions, pas de fracas. Mais une réalité qui lui ressemble sur un point essentiel : quand l’expert arrive, quelque chose est déjà cassé.

Si les parties avaient pu s’entendre, elles n’auraient pas eu besoin d’un juge. Et si le juge avait eu les éléments techniques pour trancher seul, il n’aurait pas nommé un expert. L’expert arrive donc toujours dans un environnement fracturé. Les positions sont arrêtées, les avocats sont “chauffés”, les parties ont souvent perdu beaucoup : de l’argent, du temps, parfois plus à commencer par l’égo.

La réunion d’expertise n’a rien d’une table ronde. C’est un champ de bataille mais avec des règles.

Il y a quelques années, dans une affaire qui avait déjà une longue histoire, j’ai vécu l’une de mes réunions les plus tendues.

Deux avocats. Des échanges verbaux qui montaient, qui durcissaient. Et puis, à un moment, l’un d’eux s’est levé — de façon très brutale. J’ai fermé mon dossier, pas pour protester, pas pour menacer mais simplement parce que je n’avais pas à devenir l’arbitre d’une situation qui m’échappait. Ce n’est pas mon rôle. Ce n’est pas ce pour quoi j’ai prêté serment.

Le calme est réapparu comme instantanément… Je ne sais toujours pas si cette situation était voulue; s’il s’agissait d’une tactique, d’une mise en scène destinée à déstabiliser, ou si c’était sincère. Dans les deux cas, ma réponse aurait été la même.

Quoi qu’il en soit, cette affaire s’est terminée par un accord, avant même d’aller au fond. Je ne saurais pas dire si mon calme y a contribué. Mais je sais que céder à l’agitation n’aurait rien arrangé.

L’expert est là pour éclairer techniquement, factuellement, sereinement.

Sun Tzu l’avait écrit bien avant que les tribunaux existent :

« La victoire suprême est de vaincre sans combattre. »

Ce jour-là, personne n’a vraiment combattu. Et pourtant, quelque chose s’est résolu.

 

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