Catégorie : Articles

Mes articles de réflexion : un mot, un concept, exploré au fil de mon métier d’expert judiciaire et de la vie. Du plus récent au plus ancien.

Assurance — citation d’Érasme : « Mieux vaut prévenir que guérir »
Articles

Assurance : 40 % des experts judiciaires ne sont pas couverts

Un jour, lors d’une réunion d’experts, j’ai demandé à un confrère s’il avait bien pensé à renouveler son attestation de RC Pro avant d’accepter de nouvelles missions. Il m’a regardé comme si je lui avais posé une question en chinois. Non seulement il ne voyait pas le rapport, mais il m’a demandé, avec un sourire un peu condescendant, si j’avais vraiment besoin de lui rappeler ce genre de chose. J’en ai connu un qui m’a répondu qu’il était assuré chez un de ses copains avec qui il chassait les week-ends… jusqu’au jour où je lui ai demandé de vérifier sa couverture par écrit… Quelques jours plus tard, il me rappelait pour me demander le nom de mon assureur… Je lui ai répondu que SOPHIASSUR proposait des contrats adaptés à nos missions. J’estime, après des années à présider une compagnie d’experts pluridisciplinaire, que près de quarante pour cent des experts inscrits sur les listes de Cours d’appel ne sont pas couverts par une assurance en responsabilité civile professionnelle. Quarante pour cent. Ce n’est pas une approximation alarmiste, c’est ce que j’ai observé sur le terrain. Les raisons varient : certains considèrent sincèrement que ce n’est pas nécessaire, d’autres trouvent la prime trop élevée au regard de ce qu’ils gagnent, d’autres encore ne savent tout simplement pas que ça les concerne. Ces trois raisons sont mauvaises. La troisième est la plus dangereuse, parce qu’elle ne se corrige qu’une fois qu’il est trop tard. Une responsabilité qui peut durer vingt ans Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’une partie peut attaquer un expert jusqu’à vingt ans après la diffusion de son rapport… Vingt ans !!! Le temps que la procédure s’emballe, que les recours s’accumulent, que quelqu’un décide de chercher un responsable, et l’expert peut se retrouver mis en cause pour un rapport rédigé à une époque où il dormait depuis longtemps sur ses deux oreilles. Et si l’expert n’est plus de ce monde à ce moment-là, ce sont ses ayants droit qui héritent de la dette, de la procédure, et du stress qui va avec. Ce n’est pas une hypothèse d’école… De plus en plus de tribunaux judiciaires et de commerce exigent désormais la copie de l’attestation d’assurance au moment même de l’acceptation de la mission. Certains confrères découvrent à ce moment précis qu’ils ne peuvent pas fournir ce document. C’est embarrassant. C’est surtout évitable. Traducteurs et interprètes ne sont pas à l’abri Les traducteurs et les interprètes se croient souvent à l’abri. Après tout, ils traduisent, ils n’expertisent pas. C’est une erreur de raisonnement qui peut coûter très cher. La raison de plus en plus invoquée par les avocats s’appelle la perte de chance. Une traduction qui prête à interprétation, un contrat mal rendu, une nuance juridique imperceptible pour quelqu’un qui n’est pas juriste, mais décisive pour le juge, et c’est une affaire perdue, un achat d’usine qui ne se fait pas, une fusion avortée au dernier moment. Les sommes en jeu deviennent rapidement exorbitantes, sans aucune commune mesure avec les honoraires perçus pour la prestation. Il existe des situations où le montant du préjudice réclamé représentait des années de chiffre d’affaires du professionnel mis en cause. Exercer une mission d’expert, de traducteur ou d’interprète, c’est prendre une responsabilité. Se couvrir par une RC Pro, c’est simplement assumer cette responsabilité jusqu’au bout, y compris dans le temps long, y compris pour ceux qu’on laissera derrière soi. Ce n’est pas un luxe, c’est une obligation morale autant que professionnelle. Erasme avait tout dit, il y a cinq cents ans : « Mieux vaut prévenir que guérir. »

Transparence — citation d’Oscar Wilde : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris »
Articles

Transparence : ce qu’elle coûte, protège et parfois perd

Il y a plus de vingt ans, j’ai passé une journée à Paris dans le cadre d’une sélection pour intégrer une formation réservée aux cadres « prometteurs » du groupe Usinor Sacilor appelé « CapUS ». Au programme, des avis de la hiérarchie bien sûr, des entretiens aussi, mais surtout une visite chez une dame qui se présentait comme psychanalyste. Un appartement plutôt cossu, un fauteuil en cuir, et moi en face, avec la ferme intention de donner la meilleure image possible de moi-même. Elle m’a regardé quelques minutes, posé quelques questions, et m’a dit très calmement que je ne devais surtout pas chercher à cacher qui j’étais, parce que j’étais transparent comme l’eau claire, comme une vitre. Je ne m’y attendais pas du tout ou plutôt pas si vite. J’avais pourtant l’impression de fournir des efforts considérables pour paraître le mieux possible. J’ai mis du temps à comprendre si c’était un compliment ou un avertissement… les deux, sans doute. La transparence n’a rien d’une stratégie, elle n’est pas le résultat d’un choix, c’est une nature, c’est ma nature. Et comme toute nature, elle a ses avantages et ses inconvénients. Elle inspire confiance, très souvent, elle dérange, parfois mais elle expose, toujours. Ce que la transparence coûte La transparence a pourtant ses excès. Le pire n’est pas d’être trop vu, c’est de ne plus l’être du tout. Devenir transparent pour ses proches, au sens littéral du terme, traversé du regard sans qu’il s’arrête, sauf quand on est utile et là, on redevient visible pour quelques minutes seulement. Ce que cette psychanalyste avait compris en quelques minutes, c’est que le masque me coûtait plus qu’il ne m’apportait. Faire semblant, dissimuler, c’est épuisant quand ce n’est pas dans votre nature. Et à la longue, ça ne tient pas… La vitre ou l’eau claire finit toujours par laisser voir ce qu’il y a derrière. Il faut cependant ne pas confondre transparence et impudeur. Ce n’est pas tout dire à tout le monde, en permanence, sans filtre ni discernement. C’est ne jamais construire une image de soi qui contredise fondamentalement ce qu’on est vraiment. La nuance est importante. L’un libère, l’autre épuise. La transparence dans l’expertise Dans mes missions d’expertise judiciaire, c’est le juge qui me désigne, et c’est à lui que je dois rendre des comptes. Être transparent sur mes conclusions, même quand elles vont à l’encontre de ce qui paraissait évident au départ, même quand elles bousculent les certitudes des parties, c’est parfois très inconfortable pour tout le monde, moi compris. Transparent sur les limites de ma mission, sur ce que je peux affirmer et sur ce que je ne peux pas. Transparent sur mes doutes, plutôt que de les noyer sous des formules qui font savant mais ne disent rien. En tant que président de compagnie d’experts, on m’a montré des rapports brillamment rédigés qui ne disaient rien de l’essentiel. Un rapport d’expertise n’est pas de la littérature, il doit éclairer le juge. La transparence n’est pas la naïveté, c’est ne jamais construire une image qui contredise ce qu’on est vraiment… C’est souvent moins confortable, mais infiniment moins fatigant et cela se gère plus facilement dans la durée. Oscar Wilde disait : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris. »

La mort — « La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en fait », Montaigne
Articles

La mort : ce sujet qu’on préfère ne pas regarder en face

Il y a plus de trente ans, ma mère a passé trois semaines dans un coma profond. Les médecins s’apprêtaient à la débrancher. Avec sa sœur, j’ai tenu à lui verser un peu de champagne dans la bouche, sans trop savoir pourquoi — et le lendemain matin, le médecin hospitalier m’a annoncé qu’elle était sortie de cet état. Sept années supplémentaires, qui lui ont permis de voir grandir ses petits-enfants, même si ce fut au prix d’une santé très diminuée. Je ne raconte pas cela pour en faire une belle histoire. Je le raconte parce que ça m’a appris que nous ne savons strictement rien de la mort — rien du tout — jusqu’au jour où elle nous concerne vraiment. Un tabou, alors qu’elle est partout La mort est partout, et pourtant elle reste un sujet tabou. Il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux ou une chaîne d’information continue pour n’y voir que guerres, crimes, catastrophes et accidents. Mais ce qui nous fait vraiment peur aujourd’hui, ce n’est plus tellement la mort : c’est la vieillesse qui la précède. Barbara chantait déjà cela avant 1968, dans « À mourir pour mourir ». Notre époque a mal à ses vieux : on ne meurt plus en famille, entouré des siens ; on meurt à l’hôpital, ou pire, dans des établissements où la dignité est très rarement au rendez-vous. Et pourtant, je me suis convaincu, au fil des années, que c’est la mort qui rend la vie si belle et si précieuse. Que vaudrait un moment de bonheur partagé avec quelqu’un qu’on aime, si l’on n’était pas, au fond, conscients qu’un jour on ne l’aura plus ? Ce que nous craignons vraiment Ce que nous craignons, ce n’est d’ailleurs pas vraiment la mort elle-même. Épicure l’avait déjà dit avant tout le monde : « La mort ne concerne ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les premiers, elle n’est point, et que les seconds ne sont plus. » Ce que nous craignons, c’est l’avant : cette période parfois très brève, mais aussi parfois interminable, faite de souffrance — la nôtre et celle de ceux qui nous accompagnent. Les philosophes se déchirent depuis toujours sur ce qui se passe après. Platon y voyait la séparation de l’âme et du corps, l’âme délivrée de sa prison charnelle. Marx, à l’inverse, n’y voyait qu’un phénomène naturel parmi d’autres, sans rien au-delà. Je n’ai pas définitivement tranché, et je ne suis pas sûr que ce soit vraiment nécessaire pour vivre bien. Face à la mort, dans mes expertises Dans mes missions d’expertise, il m’est souvent arrivé de traiter des scènes d’accident, d’avoir accès aux photos des médecins légistes, voire — une fois — d’assister à leur travail. Pour assurer une analyse critique des situations et éclairer la police scientifique, l’inspection du travail, le juge d’instruction ou le procureur, j’essaie systématiquement de déshumaniser la victime, afin de n’analyser que les circonstances de l’accident. Une fois, une seule, je n’ai pas réussi à conserver cette distance… il s’agissait d’un enfant. Pour finir sur une note plus pragmatique, Montaigne disait : « Si vous avez tiré profit de la vie, vous devez en être repu, allez-vous-en satisfait. La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en fait. » C’est sans doute la meilleure réponse que j’aie trouvée à ce sujet qui nous concerne tous, et qu’on préfère, en général, ne pas regarder en face.

La prestation de serment — « Le serment est le plus sacré des liens que les hommes aient inventés pour s’obliger les uns envers les autres », Cicéron
Articles

La prestation de serment de l’expert judiciaire

J’ai prêté serment quatre fois dans ma vie d’expert de justice : devant la Cour d’appel, devant la Cour de cassation, au Luxembourg et en Belgique. Chaque fois, le même rituel : les ors de la salle, les robes rouges du premier président et du procureur général, le silence qui s’installe avant qu’on appelle votre nom. On écoute, on se lève, on lève la main, on prête serment… Vu de l’extérieur, ça ne dure que quelques secondes et ça n’a rien de spectaculaire ; mais pour celui qui se lève, c’est tout autre chose. Quatre verbes qui disent tout La formule ne varie presque pas d’une juridiction à l’autre : « je jure d’apporter mon concours à la justice, d’accomplir ma mission, de faire mon rapport et de donner mon avis en mon honneur et en ma conscience ». Quatre verbes, et pourtant ils résument à peu près tout ce que ces missions exigent. Apporter son concours, ce n’est bien entendu jamais se mettre au service d’une partie. Accomplir sa mission, c’est aller jusqu’au bout, même quand le dossier traîne ou que personne ne facilite les choses. Faire son rapport et donner son avis en honneur et en conscience, c’est s’engager à ne jamais écrire autre chose que ce qu’on croit vrai, même quand la vérité dérange. Porter la voix de ses confrères J’ai aussi eu l’occasion, à quatre reprises, de prendre la parole dans ces mêmes enceintes, en tant que président d’une compagnie d’experts pluridisciplinaire. C’est un exercice différent : je ne jurais plus pour moi seul, mais je portais la voix de tous mes collègues — et de tous mes futurs collègues. Je peux vous assurer que c’est tout aussi inoubliable, sinon davantage. Un engagement, pas une formalité La prestation de serment a lieu une fois, lors d’une cérémonie de quelques minutes, et l’on est censé s’y tenir pour toute la durée de son inscription. Ce n’est pas une formalité administrative qu’on coche et qu’on oublie : c’est un engagement qu’on retrouve, sans s’en rendre compte, à chaque dossier qu’on ouvre, à chaque rapport qu’on signe. Cicéron disait : « Le serment est le plus sacré des liens que les hommes aient inventés pour s’obliger les uns envers les autres. » Vingt siècles plus tard, c’est très exactement ce qui me retient, certains soirs, de céder à la facilité plutôt qu’à la vérité. Un expert qui oublie son serment n’est déjà plus tout à fait un expert.

Travestir — « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu », François de La Rochefoucauld
Articles

Travestir : Quand on se dit « expert judiciaire » sans l’être

Un de mes confrères, expert national, me raconte cette histoire qui pourrait sembler drôle si elle n’était pas inquiétante. Il refait son site internet et, à cette occasion, questionne ChatGPT en lui posant cette fameuse question : « Dis-moi, mon beau ChatGPT, qui, dans ma spécialité, est l’expert le plus beau de ma belle ville de Lille ? »… Et quelle ne fut pas sa déception ! Son nom ne s’afficha même pas dans ce beau miroir. Plus inquiétant : c’est le nom d’un illustre inconnu de la liste des experts près la Cour d’appel de Douai qui se présente comme expert judiciaire à Lille, mais aussi dans plein d’autres villes et départements — tantôt en « valeur vénale », tantôt en « immobilier », tantôt en « pathologie », tantôt en « finance » ou en « finance de marché ». Bref, expert en tout et vraiment partout… Clairement, la question de la tromperie du consommateur se pose. L’expert judiciaire bénéficie d’un statut dont l’appellation est strictement réservée aux personnes inscrites sur une liste de cour d’appel ou sur la liste nationale de la Cour de cassation. Ce professionnel se présente comme expert judiciaire et utilise ce titre de manière tout à fait abusive et trompeuse pour le grand public. Sur son site internet, son papier à en-tête et probablement sur son cachet, il affiche fièrement le titre d’expert judiciaire, sans plus de précision. Pas de mention de la cour d’appel, pas de ressort précis : juste le titre, comme une sorte de carte de visite permanente. « Expert judiciaire » : un titre qui ne s’invente pas Le hic, c’est que ce titre n’existe pas comme ça. En réalité, on est expert judiciaire près d’une cour d’appel spécifique, et de celle-là seulement. Et si, en plus, on n’est pas inscrit sur la liste des experts d’une cour d’appel, une fois l’expertise confiée par un tribunal terminée, on devient expert tout court, ou expert de partie, ou expert d’assurance. Ce n’est pas du tout honteux, mais ce n’est pas la même chose qu’expert judiciaire. Quant au statut national, il est réservé aux experts agréés par la Cour de cassation. Ce n’est pas le cas de ceux qui ne sont inscrits que sur une liste de cour d’appel, et encore moins de ceux qui ne sont inscrits sur aucune liste. Bien sûr, les experts près d’une cour d’appel peuvent se voir confier et accepter des missions en dehors de leur ressort, mais ce n’est pas la même chose. La loi protège d’ailleurs ce titre : son usurpation — ou l’emploi d’une dénomination prêtant à confusion — est pénalement sanctionnée (article 4 de la loi du 29 juin 1971 relative aux experts judiciaires). Travestir, ce n’est pas mentir J’ai longtemps pensé que mentir était un acte isolé, une phrase qu’on regrette — ou pas. Travestir, c’est vraiment différent. C’est un verbe qui implique une certaine continuité. Pour que ça fonctionne, il faut l’entretenir partout : sur le site (ou plutôt la demi-douzaine de sites… au moins), le papier à en-tête, les enveloppes, les cachets, et l’adapter au fil des missions qu’on obtient ou qu’on perd. C’est une vraie démarche, pas un simple raccourci. Ce qui me chagrine, ce n’est pas tant l’erreur elle-même que la façon dont elle est gérée. On ne se lance pas dans l’écriture sur dix supports différents avec un titre dont on connaît pourtant les limites. On choisit de l’étendre, car cela peut impressionner un client, rassurer un assureur, ou permettre de décrocher une mission qui aurait été difficile à obtenir autrement — voire, dans quelques cas, d’être invité par une radio nationale. Dans mes missions — il va sans dire, uniquement dans le cadre d’expertises de partie — j’ai déjà eu l’occasion de refuser de déformer un fait pour influencer une expertise en faveur de celui qui me rémunérait. Je n’aurais jamais imaginé qu’il serait un jour nécessaire de rappeler la même exigence concernant son propre titre. Au fond, déformer un fait ou travestir sa fonction revient à considérer que la vérité est négociable lorsqu’elle dérange. Comme le disait si bien François de La Rochefoucauld : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Ceux qui se présentent comme experts judiciaires sans l’être sont conscients de la valeur de ce titre… C’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’ils l’utilisent.

Citation : « Le travail fatigue même les ânes. » — Mateo Alemán (1599)
Articles

Travail : Tout contribue à faire qui l’on est…

J’ai été employé d’abattoir à la pire des fonctions, chauffeur de poids lourd, puis chauffeur de bus. Trois métiers qui ne brillent pas sur un CV, mais qui m’ont sans doute appris plus de choses utiles que n’importe quel diplôme qu’on accrochait au mur. À l’abattoir, on comprend vite que le travail n’a rien d’un jeu, l’odeur ne s’oublie pas, ni le froid à trois heures du matin. Depuis Adam, beaucoup vivent le travail comme ça, une malédiction qu’on se refile de génération en génération sans trop se poser de questions. Ambrose Bierce, dans son Dictionnaire du diable, définissait le travail comme « l’un des processus par lesquels A accroît la propriété de B ». Mark Twain résumait ça plus simplement dans Tom Sawyer : « Le travail, c’est tout ce qu’on est obligé de faire ; le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé. » Et pourtant, entre six et soixante-cinq ans, on aura passé près de la moitié de notre vie éveillée au travail. Quand on le voit que comme une peine, c’est se garantir cinquante ans de mauvaise humeur. Le travail, autre chose qu’une corvée Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que le travail pouvait être autre chose qu’une corvée à supporter. Chaque métier m’a appris ce que le précédent n’avait pas pu m’apprendre. L’odeur du sang, à l’abattoir, qui s’incruste dans la peau et résiste à toutes les douches, ce qui n’est pas franchement un atout quand on a dix-huit ans et qu’on va rencontrer une fille qui vous plaît le weekend. L’endurance, sur la route, des nuits entières à se partager le volant entre les trois chauffeurs sur des très longues distances. La patience et le sens du service, derrière le volant d’un car, où on apprend à sourire même au passager qui parle fort juste derrière votre siège. J’y ajoute huit années de pompier volontaire, qui m’ont sans doute beaucoup appris sur la valeur qu’on doit à la Société. Et puis il y a eu quatre années à la présidence de la CECAD, où j’ai découvert une autre façon de travailler, celle où on ne porte plus seulement sa propre charge mais celle d’un collectif tout entier. Faire grandir une compagnie d’experts, organiser, transmettre, fédérer, ça use une patience que ni le car ni le camion n’avaient jamais sollicitée à ce point. C’est sans doute le travail qui m’a le plus transformé, justement parce qu’il ne dépendait plus seulement de moi. Le travail bien fait On peut très bien paraître érudit en faisant semblant, restituer un savoir comme un perroquet sans jamais en saisir le sens profond. Milosz, poète lituanien, parlait de ce savoir mal digéré comme de « poussières tombées d’un livre dans un crâne vide ». Le travail, le vrai, n’est pas seulement utile à accumuler du savoir, il est l’instrument nécessaire à la connaissance. Le savoir s’apprend en surface, la connaissance se travaille en profondeur, et je ai tenté de ne jamais confondre les deux. Confucius disait que l’ouvrier qui veut bien faire son travail doit d’abord aiguiser ses instruments. Dans mes missions d’expertise, c’est devenu une habitude installée, avant chaque dossier, je reprends mes outils, ma méthode, mes repères. Je ne pars jamais en me fiant seulement à l’expérience acquise ; je lis l’ensemble des pièces qui m’ont été transmises (contradictoirement, il en va de soi) et en fais une note de lecture que je communique avant la première réunion. Je n’arrive jamais les « mains dans les poches… » Le travail, pour moi, n’est pas une malédiction. C’est devenu une forme de responsabilité, et même, par moments, d’élévation. Il ne s’agit pas seulement de produire un résultat, mais de se construire un peu soi-même en construisant ce qu’on nous demande. Mateo Alemán, écrivain espagnol , écrivait dans son oeuvre Guzmán de Alfarache, à la toute fin du seizième siècle : « Le travail fatigue même les ânes. » Quatre cents vingt-sept ans plus tard, je ne suis pas certain qu’on ait trouvé mieux pour le dire. Fatigués ou pas, ânes ou hommes, on en redemande, parce que c’est aussi ce qui nous construit.

Atolérance — citation de Montaigne : « Le voyage nous frotte et lime notre cervelle contre celle d’autrui »
Articles

Atolérance : faut-il tolérer jusqu’à l’intolérable…

J’ai vécu en Tunisie au début des années quatre-vingt. Les femmes y portaient ce qu’elles voulaient, voile, jupe, rien sur la tête, sans que personne ne trouve à redire.  Je me souviens d’un souk à Sousse où une femme voilée négociait fermement le prix avec une autre en minijupe, devant le même étal d’épices.  C’est resté gravé en moi.  Pour moi, la vraie tolérance, c’est vivre à côté de ce qui n’est pas soi sans avoir besoin de le ramener à soi. J’ai inventé le mot « atolérance » pour désigner cela. Ce n’est pas l’intolérance franche, mais une forme plus sournoise.  C’est ne plus vouloir juger par confort ou lassitude, ce qui finit par tout excuser. On se croit ouvert d’esprit, mais on a surtout arrêté d’exiger quoi que ce soit de soi-même et des autres. Je n’oublie pas. Un tiers des jeunes adultes ignorent le génocide de plus de dix millions de personnes dont six millions de Juifs pendant la dernière guerre. On a égorgé un enseignant, abattu des journalistes, écrasé des gens lors d’un feu d’artifice chez nous, pas si loin, pas il y a si longtemps.  Et je vois des gens qui n’ont jamais ouvert un livre d’histoire débiter leurs certitudes sur les réseaux sociaux, sur les chaines d’info en continue voire dans certains journaux papier. Certains affirment même que la liberté est mieux garantie dans certaines dictatures qu’en Europe, alors qu’ils n’ont jamais vécu ailleurs qu’en France voire dans leur village. La tolérance n’est pas faiblesse Ça ne me fait plus rire. Le Marquis de Sade avait raison au moins sur un point : la tolérance n’est pas la vertu du faible. La tolérance demande de la force et de la maîtrise de soi.  Elle consiste à écouter l’autre et à comprendre sa vérité sans le juger.  Mais cela ne signifie pas tout accepter.  Certaines choses restent intolérables, comme le mensonge systématique. Le savoir ne contredit pas la tolérance, il la renforce. Devant une thèse à la limite du complotisme affirmé émanant d’un expert de partie et qui n’acceptait pas l’évidence scientifique, j’ai rétorqué « Vous savez, Monsieur l’expert, la terre n’est pas plate« . Grand moment de solitude… Je refuse de tolérer l’intolérable. Ma grand-mère Jeanne disait : « Pour se faire entendre et rester crédible, il faut d’abord avoir les fesses propres. » Beaucoup de ceux qui nous font la morale aujourd’hui auraient véritablement besoin d’une bonne douche. La tolérance dans l’expertise Dans mes missions d’expertise, j’écoute bien sûr chaque partie et vérifie les faits avant de décider comment éclairer le juge.  C’est une forme de tolérance que j’ai apprise et que j’apprécie.  Mais elle s’arrête devant un mensonge destiné à influencer une expertise.  Je ne tolère pas cela, et je ne m’en excuse pas. Montaigne disait que « le voyage nous frotte et lime notre cervelle contre celle d’autrui » et aussi « qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine« . C’est ce que le souk de Sousse m’a appris il y a plus de quarante ans, sans que je le réalise à l’époque.

Citation : « Le silence est un ami qui ne trahit jamais… » — Confucius
Articles

Silence

Beaucoup me reproche d’être bavard, vraiment bavard. J’ai toujours aimé les mots, les jeux de langage, les répliques qui partent un peu vite. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était une force. En réalité, c’était surtout une façon de ne jamais laisser personne regarder de trop près ce qu’il y avait derrière. L’humour, chez moi, a toujours servi à amortir les choses avant qu’elles ne me touchent vraiment. Chris Marker avait trouvé la formule : « L’humour est une politesse du désespoir. » Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi cette phrase me parle autant. Il y a quelques années, j’ai fait une retraite silencieuse, seulement quelques jours sans dire un mot. Je m’étais préparé à souffrir du silence des autres. C’est le mien qui m’a posé problème. Sans mots pour exister, pour combler, pour faire rire, je me suis retrouvé face à moi-même, sans grand-chose pour me protéger… Les premières heures, ce silence m’a paru tout à fait insupportable, comme un vide à combler à tout prix… Et puis j’ai compris qu’il n’était pas vide du tout : c’était plutôt un champ qu’on laisse reposer avant de lancer la récolte. Le silence ne pardonne rien. Il déshabille, la blague, la pirouette, et il ne reste que ce qu’on est vraiment. Sénèque disait : « Le silence est la vertu des forts. » Pythagore, lui, imposait cinq ans de silence à ses élèves avant de les autoriser à parler. Cinq ans. Au bout de de ces trois jours, j’étais déjà très fier de moi. Je n’ai pas changé de nature pour autant. J’aime toujours les mots et les vannes qui partent vite souvent trop vite. Mais j’ai appris à m’en servir autrement, non plus comme une armure, mais comme une passerelle. Voltaire avait raison : « Un bon mot ne prouve rien. » Le silence ne prouve rien non plus, d’ailleurs. Ce silence ouvre un temps que le bon mot referme presque aussitôt. Dans mes missions d’expertise, j’ai retrouvé la même leçon. Il y a ce silence qui suit une question gênante, et qu’il ne faut surtout pas se presser de combler. Celui qui en dit souvent plus long qu’une réponse toute faite. Et puis il y a celui que j’ai fini par préférer : quand je me tais, ce sont souvent les plus vulnérables, les moins sûrs d’eux, ceux qui sont sur leurs gardes depuis le début de la réunion, qui osent enfin se défendre. Mon silence leur fait alors de la place. Le reste du temps, j’écoute ce qui ne se dit pas autant que ce qui se dit, le geste, la posture, le regard qui fuit. Confucius avait résumé tout cela bien avant moi : « Le silence est un ami qui ne trahit jamais. »

Articles

Intégrité …

D’abord, permettez-moi d’être précis : ce qui suit concerne uniquement mon rôle d’expert de partie et en aucun cas celui d’expert judiciaire nommé par le tribunal. Ce sont deux missions très différentes, deux postures très différentes, et la confusion entre les deux fait beaucoup de mal à l’ensemble des experts de justice inscrit sur des listes de cour d’appel. On m’a demandé en effet, plus d’une fois, de travestir la réalité. Bien entendu pas brutalement, en fait jamais brutalement, souvent suggéré avec des mots choisis, des formulations habiles, tout en douceur « Vous pourriez peut-être mettre davantage en valeur cet aspect » ou « ce point-là n’est peut-être pas utile à mentionner ». Des suggestions, en apparence anodines, qui visent toutes le même résultat : faire pencher la balance. Je me souviens d’une société qui sollicitait un agrément auprès de l’Autorité des Marchés Financiers. Deux jours d’audit, deux jours seulement, et voilà qu’on me demande de signer un rapport couvrant l’ensemble de l’activité, comme si j’avais tout examiné. « Le reste est similaire à ce que vous avez audité et ne présente pas de difficultés », m’a-t-on dit, avec ce visage de celui qui pense que la chose va de soi. J’ai refusé ! Pas avec un discours, j’ai d’ailleurs renoncé au remboursement des frais que j’avais engagés pour couper au plus court cette situation on ne peu pas plus délicate. Je représente un intérêt et c’est mon rôle, c’est connu, c’est légitime… mais représenter un intérêt ne signifie pas mentir pour le défendre. Il y a là une ligne jaune que je ne franchis pas. Je suis prêt à ne pas mettre en avant tel ou tel fait qui pourrait desservir la partie que je représente, c’est la nuance et elle est importante. Mais inventer, orienter, travestir, je m’y refuse. Dans ce cas précis, signer ce que je n’ai pas vérifié moi-même, jamais ! Ce refus a un prix parfois. Des missions perdues, des sociétés qui ne reviennent pas, des relations qui se tendent. J’en suis conscient, je le sais et je l’accepte. Je sais que je suis loin d’être la règle. Beaucoup d’experts de partie, et notamment certains experts d’assurance qui n’ont pas à figurer sur une liste de Cour d’appel, sont beaucoup moins regardants sur cette ligne-là. Je ne les juge pas mais je ne les suis pas. Ce n’est pas de la naïveté. Ce n’est pas non plus de la vertu affichée. C’est une certaine idée de ce qu’on est, et de ce qu’on reste, quand personne ne regarde. Camus écrivait : « L’intégrité n’a pas besoin de règles. » On ne résiste pas à la pression parce qu’une règle l’exige. On résiste parce qu’on ne se voit pas faire autrement. Il faut pouvoir se regarder dans le miroir, disait mon père.

Articles

Horreur !!!

Orange Farm. Afrique du Sud. 2012. Je visitais des sites susceptibles de bénéficier des fonds de la fondation ArcelorMittal. Des lieux de pauvreté, de dénuement, mais aussi d’énergie, voire de résistance avec cette capacité qu’ont certaines communautés à tenir, à tenir debout, à tenir debout malgré tout. Et puis il y a eu cette pièce sombre dans un espèce de baraquement… Un enfant d’une douzaine d’années peut-être, couché sur un lit, déficient mental et physique… Et ses joues, je cherche encore aujourd’hui comment écrire cela sans trahir ni la réalité ni le respect que je dois à cet enfant, ses joues avaient été partiellement dévorées par des rats dans son sommeil. Je suis resté là debout, sans bouger, sans rien dire parce qu’il n’y avait rien à dire ! De retour en Europe, quand j’en ai parlé autour de moi, la première question qu’on m’a posée était : « Tu as des photos ? » Je ne m’y attendais pas. Et pourtant, j’aurais peut-être dû m’y attendre tant la société est devenue celle de l’image et non plus celle de l’émotion. Cette question m’a presque davantage choqué que tout ce que j’avais vu là-bas. Pas par malveillance de celui qui la posait ; j’ose ou plutot je veux vraiment le croire, mais parce qu’elle dit quelque chose de profondément dérangeant sur notre rapport à la souffrance des autres : le besoin de voir pour croire, de documenter pour ressentir, de partager pour que cela existe vraiment aux yeux du monde. Je n’avais bien sûr pas pris de photos, je n’en aurais jamais pris : braquer un appareil sur cet enfant dans cet état m’aurait paru d’une indécence absolue. Je n’ai pas besoin de cette image, je la conserve à jamais dans ma tête. Elle y est encore et elle y sera toujours. C’est là et seulement là qu’elle doit rester. C’est peut-être cela aussi, la dignité : refuser de transformer la souffrance d’autrui en contenu. Dans mes missions d’expertise judiciaire, je suis régulièrement appelé sur des accidents du travail, parfois sur la voie publique. J’ai appris très tôt, et parfois douloureusement, à concentrer mon regard sur les conditions qui ont mené à l’accident, les causes, les mécanismes, la chaîne des défaillances, et à ne pas regarder les victimes. J’en ai vu un très grand nombre, voire un trop grand nombre. Que ce soit des personnes ensevelies sur des chantiers, d’autres happées par des engins, d’autres encore écrasées entre une charge et un mur, voire un ouvrier tombé d’un échafaudage de très grande hauteur. Il s’agit dans ce cas d’accidents que l’on reconstruit patiemment, que l’on tente d’expliquer pour que cela ne se reproduise pas, pour que cette mort-là, au moins, serve à quelque chose. Mais il y en a d’autres qui ne part pas. Quand c’est un enfant… Pour l’un de ces cas-là, je suis allé déposer une rose sur le lieu de l’accident, à la date anniversaire, comme d’autres le font, comme beaucoup le font. Parce que certaines choses ne se traitent pas, elles s’accompagnent. Ce mot, horreur, je l’entends aujourd’hui utilisé à toutes les sauces. Un incident lors d’une manifestation qui tourne mal, un accident de voiture, une décision politique jugée inacceptable ; « l’horreur absolue », disent certains journalistes, avec une facilité qui m’exaspère. Je ne les accuse pas, mais il faut se souvenir que les mots ont un poids. Quand on les use trop vite, trop souvent, trop facilement, ils se vident, ils perdent leur tranchant, leur importance, leur vérité. Et quand on en a vraiment besoin, ils ne sont plus là. L’horreur, la vraie, ne se commente pas. Elle se tait, longtemps ; et quand on en parle enfin, c’est avec des mots choisis, lents, presque insuffisants, parce qu’on sait d’avance qu’aucun ne sera vraiment à la hauteur de ce qu’on a vu. Elie Wiesel avait traversé ce que peu d’êtres humains ont traversé. Survivant d’Auschwitz et de Buchenwald, Prix Nobel de la Paix, témoin pour ceux qui ne pouvaient plus l’être — il savait mieux que quiconque ce que ce mot recouvre vraiment. Il a écrit : « Il y a des choses que l’on ne peut pas dire. Mais il y a des choses que l’on ne peut pas taire non plus. » C’est entre le silence et la parole que se tient le témoignage. Et c’est là aussi, je crois, que se tient la responsabilité de ceux qui ont vu, ne pas banaliser ce mot, ne pas le laisser se vider, le réserver à ce qui le mérite vraiment. L’enfant d’Orange Farm le méritait, il est là et restera là très, très longtemps.