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Mes articles de réflexion : un mot, un concept, exploré au fil de mon métier d’expert judiciaire et de la vie. Du plus récent au plus ancien.

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Lumière

Éclairer le juge. Voilà l’objectif de toute mission d’expertise, et de l’expert qui la mène. Quoi de mieux que la lumière pour faire cela ? La lumière rasante En métallurgiste que je suis, quand j’examine une pièce cassée, la première chose que je fais n’est pas de la regarder mais c’est de choisir ma lumière. En effet, sous un éclairage droit, une surface de rupture semble plate et est désespérément muette, on ne voit rien. Il suffit alors d’incliner la lampe, de faire raser la lumière presque à l’horizontale, et tout change. Des reliefs apparaissent, des lignes voire quelques marches, des zones plus mates ou plus brillantes et … la pièce se dévoile. En métallurgie, cette exercice porte un nom simple, analyser en lumière rasante. À la verticale, la lumière écrase en effet les reliefs alors qu’en rasant la surface, chaque aspérité projette une ombre, et le relief redevient lisible. Il y a aussi quelque fois l’analyse des couleurs. Quand on chauffe un acier, sa surface change de teinte selon la température atteinte. Jaune paille, puis or, puis brun, puis violet, puis bleu. Ces couleurs racontent, rien qu’à l’œil, l’histoire « thermique » d’une pièce. Il y a pourtant des cas où la lumière ne suffit pas, même si elle reste indispensable à l’analyse. Les métallurgistes, et j’en suis, s’équipent presque tous d’un macroscope. Cet instrument grossit l’image et révèle les plus petits défauts. Il permet, par exemple, de confirmer une corrosion par piqûre, peu visible à l’œil nu. Une fois ce constat posé, le mal est déjà dans la pièce et il est souvent trop tard pour agir. Une pièce d’équipement de cuisine industrielle qui présente ce défaut ne pourra plus être considérée comme apte au contact alimentaire. La lumière, ici, ne répare rien mais elle révèle seulement ce qui est déjà accompli. La lumière physique est nécessaire. La « petite lumière » de l’esprit est indispensable. Rendre intelligible C’est elle qui pose les bonnes questions, qui vérifie les réponses, qui propose des explications raisonnables et compréhensibles. Pour moi, la lumière en expertise, c’est utiliser mes connaissances scientifiques, mais aussi mon expérience, pour faire ressortir les causes d’un sinistre ou l’origine d’un litige. Et surtout, c’est rendre tout cela intelligible pour quelqu’un qui n’est pas du même question. Est ce que c’est compréhensible pour un jeune de seize ans ou pour un littéraire plus âgé, qui n’a jamais ouvert un livre de résistance des matériaux ? Si la réponse est non, je me remets à l’ouvrage mais je ne retire pas pour autant les démonstrations, celles-ci restent dans le rapport, pour qui veut les vérifier. Mais au moment de répondre aux questions de la mission, à toutes les missions, mais rien qu’aux missions, je m’efforce d’éclairer mon raisonnement, pour que la réponse soit réellement utilisable par le juge. Un dossier d’expertise ressemble beaucoup à une surface de rupture. Regardé de face, sous une lumière plate, il semble parfois n’avoir rien à dire ; il faut alors changer d’angle, poser une question que personne n’a posée. Et là, très souvent, un relief apparaît. Une date qui ne colle pas ou survient une explication trop lisse pour être réelle ou au moins complète. Les textes qui organisent notre activité d’expert emploient une expression que j’aime beaucoup. Ils disent que l’expert doit éclairer la religion du tribunal. Une formule un peu ancienne, mais juste. Éclairer, pas remplacer. Le tribunal et le juge gardent sa religion, c’est à dire sa conviction intime, sa conscience morale et sa pleine compréhension d’une affaire. L’expert lui donne seulement la lumière qui manquait pour la former. Il y a un risque inverse, et je m’en méfie énormément. Régulièrement, d’autres experts du ressort me téléphonent et m’expliquent ne pas être à même de terminer un rapport voire déjà le pré rapport… il n’est pas complet, je peux aller plus loin, je n’ai pas analysé pleinement cet aspect … et le rapport ne sort JAMAIS… et la justice est considéré comme étant trop lente … Un rapport surchargé de détails techniques, de formules, de courbes, peut noyer le juge au lieu de l’éclairer. La bonne lumière n’est pas la plus forte. C’est celle qui est réglée au bon angle, pour révéler ce qui compte, sans écraser le reste. Incliner lentement au-dessus d’une pièce, en cherchant l’angle où le relief apparaît, c’est exactement ce que je cherche à faire avec un dossier. Pas la lumière la plus vive. La bonne lumière, au bon endroit, pour un jeune de seize ans comme pour un juge. « La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder. »Victor Hugo

Indépendance — citation de Nelson Mandela : « Il n’y a rien de tel que la liberté sans indépendance »
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Indépendance

L’indépendance et l’impartialité ne sont pas la même chose. On les confond souvent. Pourtant elles ne répondent pas à la même question. L’indépendance, c’est l’absence de lien. Pas de subordination. Pas d’allégeance. Pas d’intérêt caché. Envers une partie, envers un pouvoir, envers qui que ce soit. L’impartialité, c’est autre chose. C’est l’absence de parti pris dans le jugement lui-même. On peut être indépendant et pourtant biaisé. On peut aussi, en théorie, être dépendant et rester juste. Mais l’expert de justice doit être les deux à la fois. L’indépendance protège l’expert. Elle le met à l’abri des pressions. Mais elle l’oblige aussi. Elle est un droit et un devoir en même temps. C’est exactement ce qui vaut pour le juge. Et sur ce point précis, l’expert lui ressemble beaucoup. Il y a une formule que j’aime beaucoup dans les textes de nos compagnies d’experts. L’expert doit être indépendant. Il doit paraître indépendant. Et il doit le rester tout au long de sa mission. Trois exigences, pas une seule. Être indépendant, c’est un état de fait. On l’a ou on ne l’a pas, au moment où le juge confie la mission. Paraître indépendant, c’est autre chose. Il ne suffit pas de l’être au fond de soi. Il faut que les parties puissent le constater elles-mêmes. C’est pourquoi, depuis que j’exerce, je cite systématiquement les huit motifs de récusation au tout début de la première réunion d’expertise. Devant toutes les parties, sans exception. Je crois savoir que très peu d’experts font cet exercice. Pourtant il ne coûte rien. Il dit simplement : voici ce qui pourrait m’empêcher d’être votre expert. Jugez-en vous-mêmes. Je signe aussi, avant d’accepter une mission, une déclaration d’intérêt. Un document proposé par la Chambre des experts agréés par la Cour de cassation. Il pose des questions précises. Ai-je donné un avis privé à une des parties ? Ai-je eu un lien financier avec elle dans les cinq dernières années ? Un lien professionnel ? Un lien amical, familial ou contentieux ? Ce document m’a beaucoup fait réfléchir sur mon propre parcours. J’ai travaillé pour le premier groupe sidérurgique d’Europe. Je suis métallurgiste de formation. Autant dire que l’acier que j’expertise a de fortes chances de venir de ce même groupe. J’ai quitté cette entreprise en 2013. Le simple écoulement du temps ne suffit pas toujours. Il faut aussi regarder l’intensité du lien passé. Une fois, une division du groupe s’est retrouvée dans un dossier. Une division différente de celle où j’avais travaillé quinze ans plus tôt. Je l’ai annoncé dès les premières minutes de la réunion. Personne n’y a vu un problème. Je n’avais aucun lien technique avec cette division. En plus de vingt ans d’expertise, je n’ai jamais eu à faire face à un vrai problème de dépendance envers une partie. Pas une seule fois. Je donne aussi accès en permanence à mon profil LinkedIn et à mon site internet. On peut y télécharger mon CV complet. Tout mon parcours y est visible. Je ne demande à personne de me croire sur parole. Je donne les moyens de vérifier. Rester indépendant, enfin, c’est le plus exigeant des trois. Ce n’est pas un état qu’on déclare une fois pour toutes. Un fait nouveau peut apparaître en cours de mission. Dans ce cas, il faut le dire tout de suite, au juge et aux parties. Ne rien cacher, même en cours de route. Il y a un dernier point que j’aime rappeler. Le mot indépendant a deux sens pour l’expert. Le premier est fiscal. La loi dit que l’expert judiciaire travaille sans lien de subordination avec l’autorité qui le nomme. C’est pour cette raison qu’il est, socialement et fiscalement, un travailleur indépendant. Le second sens est humain. C’est la qualité qu’on lui demande d’avoir en toutes circonstances. Les deux sens se rejoignent. On pourrait presque dire que l’expert est indépendant deux fois. Cette exigence ne s’arrête pas aux frontières de la France. Toute l’Europe judiciaire s’appuie sur elle. Être indépendant. Le paraître. Le rester. Trois mots simples pour une exigence qui ne l’est pas toujours. « Il n’y a rien de tel que la liberté sans indépendance. »Nelson Mandela dit Madiba

Affiche de l'article Adaptation — citation faussement attribuée à Darwin : « Ce n'est pas l'espèce la plus forte qui survit, ni la plus intelligente, mais celle qui s'adapte le mieux au changement. »
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Adaptation

L’adaptation n’est pas un choix. C’est une nécessité absolue, dans un monde et un environnement en perpétuelle évolution. Il y a 140 ans, ce sont les machines et les usines qui ont bouleversé le travail. Il y a 70 ans, l’évolution des systèmes dans l’agriculture. Il y a 35 ans, les ordinateurs personnels qui se sont mis à entrer partout. Il y a 20 ans, les réseaux sociaux. Et depuis sept à dix ans, la démocratisation à marche forcée de l’Intelligence artificielle. Ne pas s’adapter, c’est mourir. Ou, tout du moins, être exclu du monde des hommes, des hommes vivants s’entend. S’adapter, quel que soit son âge, c’est rester attentif aux évolutions. Lire, essayer, échouer, et essayer encore. C’est ce qui permet à tous ceux qui veulent accompagner ces évolutions de rester dans le coup. C’est, qui plus est, une route tortueuse. Rater un virage, c’est souvent être exclu de la course. Quatre exemples, parmi d’autres, ont jalonné mon propre parcours. À Séoul, une négociation internationale pour régler une réclamation majeure, avec l’obligation de trouver une solution de recyclage vers un autre usage. À Desvres, la direction d’un site industriel confiée sans préparation, avec deux ans pour en assurer la continuité. Dix-huit ans plus tard, le site est toujours là. À Johannesburg, une direction industrielle à l’autre bout du monde, des usages et des coutumes à découvrir avant de pouvoir espérer y changer quoi que ce soit. À la CECAD, une présidence jamais recherchée, jamais préparée, confiée par des administrateurs, et quatre années à tenter et réussir à faire évoluer une culture et une dimension associative. Changer de métier en moyenne tous les trois ans, tout au long d’une carrière, conduit naturellement à une forme d’adaptabilité. C’est mon épouse qui m’a poussé à candidater, en 2004, à l’inscription sur la liste des experts près la Cour d’Appel de Douai, pour voir au-delà, pour voir après les 38 ans d’activité dans l’industrie. Travailler pour les tribunaux judiciaires et les tribunaux de commerce, c’est justement cela : une adaptation de tous les instants. Chaque dossier change de domaine, change de dimension, change d’enjeux, chaque affaire impose très souvent d’apprendre vite ce qu’on ignorait la veille. Ce n’est pas une vocation. C’est une opportunité, saisie chaque fois qu’elle s’est présentée. « Ce n’est pas l’espèce la plus forte qui survit, ni la plus intelligente, mais celle qui s’adapte le mieux au changement. »Citation faussement attribuée à Darwin

Affiche de l'article Sournois — citation de Pierre Dac : « Mieux vaut encore ne pas avoir l'air d'avoir l'air que d'avoir l'air de ne pas avoir l'air. »
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Sournois

Le sournois n’agit jamais à visage découvert. Il avance masqué, par en dessous, et compte souvent sur le silence, l’allusion ou le doute pour parvenir à ses fins. Dans les associations, comme ailleurs, certains cherchent parfois à peser sur les équilibres autrement que par le débat. Les uns tentent de jouer sur les élections à venir pour favoriser la mise en place d’un nouveau bureau. Les autres cherchent à mettre à mal l’image de l’association en s’en prenant à ses moyens de communication, à son site Internet par exemple. En tant que président de la CECAD, j’ai toujours été ouvert aux propositions du bureau et à l’écoute des adhérents. J’ai toujours accepté le désaccord et la contradiction. En revanche, j’ai toujours considéré que contester une proposition était d’autant plus utile que cette contestation s’accompagnait d’une contre-proposition formalisée. J’ai également toujours combattu les tentatives d’influence extérieure en les mettant au jour et en assumant moi-même les conséquences éventuelles. Car une influence cesse souvent d’être efficace dès lors qu’elle est connue de tous. Le sournois dans l’expertise Le sournois se retrouve aussi dans les expertises. Une partie tente parfois de jouer des réseaux, de quelque nature qu’ils soient : réseau d’anciens élèves, collectivité locale, syndicat professionnel, relations professionnelles ou réseaux sociaux. L’objectif est toujours à peu près le même : essayer d’influencer, directement ou indirectement, le cours des choses. Là encore, il ne faut pas occulter ces manœuvres. Il faut les affronter par la raison, par l’explication et surtout par les faits. Cela m’est déjà arrivé. J’ai alors combattu ces actions de la façon la plus ferme possible. J’ai monté un dossier, rassemblé les éléments dont je disposais et je m’en suis ouvert au juge chargé du contrôle des expertises. C’est, à mon sens, la seule réponse possible. L’expert ne répond pas à une influence par une autre influence. Il constate, documente et porte les faits à la connaissance de celui qui doit en être informé. Il y a enfin le sournois dans le cercle proche. Celui qui distille une allusion, oppose les uns aux autres, sollicite une faveur ou cherche un appui sans jamais exprimer clairement son véritable objectif. Il peut chercher à nuire pour s’attirer les faveurs d’un autre, obtenir une aide, une intervention ou telle ou telle autorisation. Là encore, ce n’est pas l’allusion qu’il faut combattre, mais comprendre ce qu’elle cherche à produire. Il faut alors rester serein et analyser les raisons qui motivent ces actions, mais également les conséquences et les risques qui pourraient naître si une suite positive était donnée à certaines demandes. Rester lucide est probablement la réponse la plus efficace à toute forme de sournoiserie. Trois terrains différents : une association, une expertise, un cercle proche. Et toujours le même réflexe : ne rien occulter, mettre les faits au jour et répondre par la raison plutôt que par une sournoiserie qui ressemblerait à celle que l’on dénonce. Car le meilleur adversaire du sournois n’est peut-être pas celui qui l’affronte, mais celui qui l’oblige à agir à visage découvert. « Mieux vaut encore ne pas avoir l’air d’avoir l’air que d’avoir l’air de ne pas avoir l’air. »Pierre Dac

Affiche de l'article Similitude — citation d'Aristote : « Faire de bonnes métaphores, c'est apercevoir les ressemblances. »
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Similitude

En tant qu’expert, je travaille souvent par similitude. Certes, chaque expertise est nouvelle et ne traite quasiment jamais d’un sujet ou d’un environnement déjà connu. Par contre, l’expert a, au cours de sa vie, emmagasiné beaucoup de connaissances qui lui permettent, non pas d’affirmer que telle chose a pour origine tel phénomène, mais de comparer avec des situations qu’il a traversées au cours de son expérience. Il ne faut bien sûr pas s’arrêter là, mais souvent démarrer par là : poser des questions, analyser les réponses, vérifier ces réponses, tester les hypothèses, toutes les hypothèses, par rapport au déroulé des opérations qui ont conduit au sinistre au pénal ou au litige qui oppose les parties au civil ou en administratif. Similitude vient du latin « similis », semblable. Ce mot est à l’origine de tout un tas de cousins : similaire, assimiler, dissimuler, simuler… Cette famille sert quelquefois à comprendre, mais aussi à tromper, et l’expert doit en être conscient : le même outil qui l’éclaire peut être celui qui l’aveugle. La similitude en ingénierie Le mot a aussi un sens technique que je connais bien. En ingénierie, les essais de similitude permettent d’extrapoler le comportement d’un système réel à partir d’une maquette réduite, à condition de respecter certaines lois, certains rapports d’échelle. Une maquette mal proportionnée donne une similitude trompeuse, et l’extrapolation qu’on en tire est fausse. C’est exactement ce que fait l’expert : il compare une situation nouvelle à une situation connue, mais cette comparaison n’a de valeur que si les rapports pertinents sont respectés. Attention donc à ne pas confondre similitude et identité. Ce n’est pas parce que cela ressemble, même beaucoup, que c’est pareil. La similitude ouvre une ou des hypothèses, elle n’est jamais la solution à un dossier. Un exemple est frappant pour moi. J’ai beaucoup travaillé dans des pays où les pratiques commerciales, la conception des relations contractuelles et parfois même la traçabilité des échanges peuvent être sensiblement différentes de celles auxquelles nous sommes habitués en Europe. Lorsque l’on me présente des relations contractuelles entre une société française ou européenne et une autre située à plus de 6 000 km, je ne peux pas faire abstraction de ce que j’ai vécu, notamment dans les pays de l’ex-URSS ou en Afrique subsaharienne. Cette expérience m’a appris à regarder certains documents, certaines relations commerciales ou certaines explications avec un œil particulièrement attentif. C’est là que la similitude devient intéressante, mais aussi dangereuse. Ce que j’ai rencontré ailleurs m’aide à poser des questions que je ne me serais peut-être pas posées autrement. Cela peut permettre de mieux comprendre le dessous des cartes. Mais cela ne constitue jamais une preuve, encore moins une conclusion. L’expérience donne une grille de lecture, pas un jugement préalable. Il faut ensuite vérifier, comparer, questionner et, surtout, accepter que l’hypothèse née de cette expérience puisse être fausse. Un autre exemple, ce sont les casses de machines. On cherche souvent des défauts de conception alors que cela tient parfois uniquement à un défaut de fabrication : un soudage trop puissant et on casse en zone affectée, ou un soudage présentant un défaut du type collage. Aller voir dans la profondeur, ne rien s’interdire, ne pas avoir d’idée préconçue permet, dans bien des cas, d’aller vers l’essentiel, la cause du sinistre, et non pas ce que l’environnement veut bien laisser montrer. J’ai un autre exemple : un accident sur un échafaudage. Quand j’arrive sur les lieux, tout est propre, extrêmement bien rangé, pas ou peu de défauts visibles. Et quand on quitte ce lieu, on voit d’autres échafaudages utilisés sur le même chantier, dans un capharnaüm indescriptible. Là aussi, la similitude permet de comprendre les choses : imaginer que les échafaudages ne sont pas tous dans la même configuration permet, dans ce cas, de se rendre compte que la scène de l’accident a été « manipulée ». Et là, tout s’ouvre : on recherche les éléments qui ont conduit à l’accident avec un œil neuf, et souvent, très souvent, on trouve. J’ajouterai une dernière idée, qui dépasse le cadre de l’expertise. L’analyse par similitude est l’outil de la connaissance, quand les mathématiques sont l’outil du savoir. Pour calculer, il faut d’abord construire un modèle, et ce modèle vient rarement des mathématiques elles-mêmes. Einstein n’a pas bâti sa théorie de la relativité en partant uniquement des équations. Très jeune, il s’était demandé ce qu’il verrait s’il pouvait poursuivre un rayon de lumière. Cette expérience de pensée a participé au cheminement intellectuel qui le conduira plus tard vers la relativité. Les mathématiques permettent ensuite de formaliser, calculer et confronter l’intuition à la réalité. C’est la même mécanique, à mon échelle, dans chaque expertise. La similitude imagine le modèle. Le calcul, la vérification et la preuve sont indispensables pour confirmer ou démentir ledit modèle. L’expérience ne donne pas des certitudes. Elle donne un stock de comparaisons, à condition de continuer à douter et de toujours les vérifier. « Faire de bonnes métaphores, c’est apercevoir les ressemblances. »Aristote, Poétique

Affiche de l'article Ténacité — citation de Jean de La Fontaine : « Je plie, et ne romps pas. »
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Ténacité

Beaucoup de personnes pensent que la force, c’est la dureté, mais aussi que le plus solide est le plus dur, le plus inflexible, celui qui ne plie jamais. Pour le métallurgiste que je suis, mais aussi pour le citoyen et l’expert, c’est faux, et les métaux sont là pour nous le rappeler : le plus dur est le moins résilient, le premier à casser. Ce qui tient vraiment, ce n’est pas le dur, c’est le tenace. Tenir, c’est tout le mot Ténacité vient du latin tenax, de tenere, tenir. Le mot est de la même famille que tenir, retenir, maintenir, soutenir, obtenir, s’abstenir, et même tenaille, cet outil qui passe de génération en génération, qui serre et ne lâche plus. Être tenace, ce n’est pas être dur : c’est tenir, tenir bon, et surtout tenir dans la durée. Dur n’est pas tenace En métallurgie, trois mots qu’on mélange sans cesse disent trois choses différentes. La dureté, on la mesure par la résistance à la pénétration ; un métal très dur peut être cassant comme du verre. La résilience, on la mesure par l’énergie qu’un métal encaisse quand on le frappe d’un coup sec, cette résilience dépend de la température à laquelle on conduit cet essai. La ténacité, elle, c’est encore autre chose : la capacité à empêcher une fissure déjà présente de se propager. La tolérance au défaut, en somme. Tenir avec ses fissures Et c’est peut-être là la vraie leçon. La ténacité, ce n’est pas l’absence de fissure : c’est tenir malgré elle. Personne n’est sans défaut, aucune pièce n’est parfaite ; ce qui compte, c’est de ne pas laisser le défaut tout emporter. Le chanteur Leonard Cohen, que j’apprécie, a fait de la fêlure autre chose qu’une faiblesse : une ouverture, voire une opportunité, une chance : « C’est par la fêlure que jaillit la lumière ». C’est exactement la tolérance au défaut du métallurgiste, appliquée aux hommes. Il ne faut pas confondre la ténacité avec la dureté, ni avec l’obstination. Le dur ne plie pas et finit par rompre. L’obstiné s’accroche à une idée alors que le tenace, lui, tient un cap : il plie, il encaisse, il garde ses fissures et avance quand même. Ce qui dure, du métal à l’homme, n’est jamais le plus dur. C’est le plus tenace. Pour conclure Nous passons notre vie à vouloir être durs, sans faille, incassables. Le métal nous dit le contraire : accepte d’avoir des fissures, et tiens. C’est cela, la ténacité. « Je plie, et ne romps pas. » Jean de La Fontaine, Le Chêne et le Roseau

Affiche de l’article Prescription, citation de Corneille
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Prescription

Quoi de plus différent qu’un expert judiciaire métallurgiste et un expert judiciaire psychiatre ? Rien, ou presque, ne les rapproche, sinon leur inscription sur les mêmes listes d’experts. Le premier est né à la fin des années 1950, mais élevé par ses grands-parents nés en 1905 et 1906 ; le second au début des années 1970. Treize ans d’écart : cela semble peu, et pourtant les « soins » prodigués aux tout-petits n’étaient déjà plus les mêmes. Ce qu’on prescrivait à un nourrisson avait changé d’une génération à l’autre. C’est peut-être par là qu’il faut commencer, puisque c’est justement de prescription que nous allons parler. À ces époques reculées, les parents ne s’embarrassaient guère de prudence : du Phénergan pour l’un, afin de faciliter le sommeil, du Totapen, un antibiotique, pour l’autre. Traitements inutiles pour des troubles psychosomatiques ou vrais remèdes, allez savoir… Nous sommes tout de même devenus l’un et l’autre experts judiciaires, malgré le goût de la poudre mêlée à la confiture de fraise pour l’un et la somnolence pour l’autre. On ne fait pas psychiatrie par hasard. Prescrire, maintenant, fait presque rire ¯\_(ツ)_/¯ Prescrire, c’est d’abord nommer Le mot vient du latin praescribere : écrire d’avance, écrire en tête. Prescrire, c’est écrire un ordre avant l’acte. Et le même geste a donné un mot que la médecine et le droit se partagent : l’ordonnance. Le médecin en rédige une, le juge en rend une aussi. Le psychiatre le sait mieux que personne : prescrire rend presque malade, puisqu’il faut un traitement qui, en lui-même, signe la maladie qu’il doit soigner. Nommer l’autisme, soigner la dépression, traiter une dysfonction familiale, est-ce fabriquer le mal ou permettre enfin de s’y attaquer avec le patient et sa famille ? Soulignons qu’à nos yeux les familles sont le plus souvent de véritables alliés. Et le psychiatre de se tourner vers le métallurgiste : la rouille sur le rail d’acier, est-ce une maladie du rail ? Non, bien sûr. La rouille n’est pas une maladie : c’est le retour du fer à son état naturel. Le métal qu’on arrache au minerai ne demande qu’à y retourner. Ce que nous appelons « maladie », ce n’est que sa tendance à redevenir ce qu’il était. Alors, nommer, est-ce créer le mal ou reconnaître une nature ? Il y a d’ailleurs des corrosions qui ne se comprennent qu’à deux. Mettez deux métaux différents en contact, du cuivre et de l’aluminium par exemple. Avec un peu d’humidité, l’un se sacrifie pour l’autre : l’anode se ronge (l’alu) à la place de la cathode (le cuivre). C’est ce que l’on appelle la corrosion galvanique. Dans les familles qui souffrent, il y a parfois une telle anode sacrificielle, qui se dégrade pour que l’ensemble résiste (voir Le Génie des origines de P.-C. Racamier). Et l’on ne comprend jamais une corrosion en regardant une seule pièce : il faut considérer le couple, tant les métaux que la dynamique familiale à l’œuvre. Conserver une vue très large du milieu qui entoure le point de rupture. Prescrire, c’est ordonner Prescrire, c’est aussi mettre de l’ordre dans le chaos. Commander, recommander. Mais jusqu’où ? Le patient doit-il rester en position d’enfant devant son médecin, ce père transférentiel, ou posséder son dossier, comme depuis la loi Kouchner ? L’informer loyalement est une chose ; le laisser décider seul de la stratégie en est une autre. Qu’une personne refuse un antibiotique (les antibiotiques, c’est pas automatique…), soit ; décider de poursuivre ou non la chimiothérapie d’un enfant, sans parler des transfusions, c’est tout autre chose. À qui revient l’autorité de décider ? Ni au médecin, ni au métallurgiste. Malgré son envie naturelle de « bien faire », l’expert n’est pas là pour décider, mais pour éclairer. Dans l’expertise, la demande vient du juge. Le médecin expert est délivré du secret médical dans le champ de sa mission ; la loi lui interdit d’être à la fois expert et médecin traitant ; au pénal, il rappelle à la personne son droit au silence. Le métallurgiste ne fait pas autre chose : il désigne la cause, il n’ordonne jamais le remède, ce n’est la mission d’aucun tribunal. Car soigner un point transforme toujours ce qu’il y a autour. Quand on soude, ce n’est souvent pas la soudure qui cède, c’est la zone juste à côté, celle que la chaleur a changée sans qu’on la touche : la ZAT, la zone affectée thermiquement. Reconnaître qu’un patient est « désigné » par le système familial en place, c’est pareil : c’est tout l’équilibre relationnel qui est remis en question. La cicatrice n’est jamais tout à fait là où on la croit. Prescrire, c’est aussi subir le temps Il y a une troisième prescription, que ni le médecin ni le juge ne commandent : celle du temps. Se soumettre à la prescription, du médecin qui indique, comme du juge qui requiert, c’est accepter que le temps ait le dernier mot. Il y a prescription : ma plainte arrive trop tard. Le métal connaît ce temps-là ; on l’appelle la fatigue. Sous des efforts répétés, très en dessous de ce qui le casserait d’un coup, une fissure naît, minuscule, invisible, et grandit en silence. Le jour où la pièce casse, le mal est déjà vieux. La plainte trop tardive et la fissure de fatigue, au fond, c’est du pareil au même : le dommage était là bien avant qu’on le voie. Ce que le temps ne dissout pas Et pourtant, tout ne se prescrit pas. Il y a des biens et des droits imprescriptibles, des crimes que le temps n’a pas le droit d’effacer. Le psychiatre le sait à sa façon : le patient est mort, parfois psychiquement détruit. Certaines cicatrices ne se referment jamais tout à fait. Comme il m’a récemment été rappelé, nous n’avons qu’une vie. Pas de répétition générale. Il faut oser. Le métal, lui aussi, connaît l’irréparable. C’est un acier qu’on ne peut solliciter qu’une seule fois, l’acier HR, à haute résistance. Certaines choses en

Affiche de l’article Euphémisme, citation d’Albert Camus
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Euphémisme

C’est au cours d’un entretien téléphonique avec la Directrice Générale des Services de ma ville (excusez du peu… Oost-Cappel avec quand même 473 habitants !!!) que le mot euphémisme m’est apparu comme une évidence… Je tenais là l’objet de mon prochain article. Nous voulions l’un et l’autre ménager les susceptibilités en ne nommant pas les choses telles qu’elles sont… et là, j’ai répondu à une présentation enjolivée… en effet, c’est un euphémisme. Personne ne mentait, mais on avait simplement choisi de ne pas dire. Au-delà du fait qu’euphémisme pointe à la 14 950ᵉ place de la base Lexique des 47 000 mots utilisés en français, alors que 807 mots suffisent pour couvrir l’essentiel des écrits et des discours, il est significatif d’en connaître ses proches voisins de ladite base : engouement, entrefilet, excentricité, excroissance et exhibitionniste. Le clin d’œil est évident : un mot qui désigne « l’art de ne pas dire » est lui-même très rarement dit. Je crois vous avoir déjà dit que ma connaissance du grec s’arrêtait à l’alphabet que j’ai dû apprendre en cours de mathématiques ; il est cependant toujours intéressant de connaître l’origine du mot. Euphémisme vient du grec euphêmismos : eu- (bien, favorable) + phêmê (la parole, ce qui est dit, de phêmi, « je parle »). À l’origine, il s’agissait d’un mot religieux pour n’employer que des paroles de bon augure et donc ne pas attirer le mauvais sort. Euphémisme, c’est donc littéralement « parler favorablement », dire les choses de manière rassurante. Nous trouvons dans la même famille : blasphème (« parler en mal »), prophète, aphasie. Nommer, ne pas nommer, mal nommer : 3 coups et le rideau se lève… Depuis désormais une trentaine d’années, les euphémismes sont comme la prose, on les utilise sans le savoir. Ne dit-on pas malentendant pour sourd, il nous a quittés pour mort, plan de sauvegarde de l’emploi pour licenciements, frappe chirurgicale et dommages collatéraux pour bombardement, ajustement pour coupes budgétaires ? La langue des politiques, d’où qu’ils soient, et de l’administration en est saturée. L’euphémisme y est utilisé pour désamorcer, pour éviter la responsabilité du mot juste, pour protéger l’émetteur… ma grand-mère Jeanne aurait dit « parler pour ne rien dire ». Quid de l’euphémisme dans les missions d’expertise ? Contrairement à beaucoup de personnages publics, l’expert judiciaire doit appeler les choses par leur nom : une non-conformité qui a provoqué un accident n’est pas « une légère anomalie ». Ne pas très clairement nommer l’origine d’un sinistre dans une conclusion, c’est tromper le juge, diluer la cause, brouiller la responsabilité. Le contradictoire éprouve et la preuve démontre, alors que l’euphémisme maquille. L’utilisation du mot exact est pour l’expert un devoir déontologique. Il y a plus de 25 ans, j’ai dû annoncer à une maman la mort d’un de ses enfants lors d’un accident. Autant dire qu’il est impensable de faire preuve de manichéisme dans ces cas extrêmes. Il faut préparer avec tact et délicatesse l’annonce d’un tel drame. Alors oui, j’ai fait preuve d’euphémisme, « j’ai tourné autour du pot » jusqu’à ce qu’elle me demande elle-même : il est mort ? Je n’avais pas menti, je n’osais simplement pas dire, pour nous protéger et aussi pour la préparer. Quand l’euphémisme protège l’autre, il est en effet humain ; quand il protège uniquement celui qui parle, il devient lâcheté, mensonge et manipulation. Pour conclure : dans mes missions d’expertise, lors des accédits, dans mes rapports, je m’interdis tout euphémisme. Je tranche et je nomme sans ambages, pour que mes conclusions soient éclairantes. Dans la vie, avec mes proches, je m’autorise parfois l’euphémisme, non pour cacher mais pour ménager. Nommer juste par devoir, nommer doux par amour.

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La confiance

On attribue faussement à Prévert l’idée qu’on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant. Pour la confiance, c’est du pareil au même : elle est reconnaissable au bruit qu’elle fait au moment de claquer la porte pour disparaître et… tant qu’elle est là, on ne la voit pas. Se fier, c’est croire sans tout prouver Le mot le dit. Confiance vient du latin confidere, se fier avec, de fides, la foi, la fidélité. Il est donc de la même famille que fidèle et confident, et à l’opposé de méfiance et de perfide, celui qui trahit la foi donnée. Faire confiance, c’est donc croire sans devoir tout prouver, accorder un crédit sans exiger la preuve. Alors décider de traiter de ce mot dans mes articles tient du paradoxe pour un homme dont les missions consistent précisément à ne rien croire sans l’avoir éprouvé. Et pourtant… la justice repose sur elle : elle repose sur la confiance accordée à l’expert. La confiance en soi s’apprend La confiance en soi n’est pas innée. Pour beaucoup, et pour moi aussi, elle s’apprend ou, plutôt, dans mon cas, elle s’est apprise ; elle se cultive, elle s’apprivoise. Je passe d’ailleurs beaucoup de temps à faire en sorte que mes enfants aient confiance en eux : oser s’exprimer, ne pas avoir peur de s’adresser à des inconnus si cela est nécessaire, approuver, mais aussi désapprouver, contester tout en respectant l’autre (ce dernier point est loin d’être facile avec des ados de 16 et 17 ans ;-)). C’est au fond leur apprendre la bonne contradiction, celle qui construit sans blesser. On ne naît pas sûr de soi. On le devient, à force d’être écouté et autorisé à ne pas être d’accord. Faire confiance, c’est accepter d’être vulnérable Se fier à quelqu’un, c’est accepter de pouvoir être déçu, trahi. L’abus de confiance laisse une marque que rien ne répare tout à fait : après lui, on se fie encore, mais autrement, avec une certaine méfiance. L’inverse, pourtant, est à exclure. Tout contrôler, tout soupçonner, ne rien croire, ne se fier à personne, n’accepter que la perfection (qui n’est pas de ce monde), c’est s’enfermer dans un bagne « à perpétuité ». Et lorsque je rends mes rapports d’expertise, c’est la même chose : le juge me fait très généralement confiance (en vingt ans, tous domaines confondus, je n’ai eu que deux contre-expertises, toutes deux au pénal… et l’une comme l’autre ont confirmé mes conclusions), il ne refait bien entendu pas mes calculs ; quant aux parties, elles doivent le pouvoir aussi. C’est pourquoi l’expert prête serment, et c’est pourquoi nous devons rester indépendants et impartiaux. Une société sans confiance se paralyse La confiance est le ciment de tout : la parole donnée, le contrat, jusqu’au billet de banque auquel on accorde une valeur alors que, depuis 1971 et la fin de sa convertibilité en or, il ne repose plus que sur elle. Alors quand la confiance se corrode, quand chacun soupçonne tout le monde, quand on se persuade qu’un « Deep State » contrôle le monde, la défiance s’installe, et avec elle le complotisme ; cette confiance se transforme en exclusion et conduit une population de plus en plus importante à préférer l’impensable à la raison. Une société qui ne se fait plus confiance est au bord du gouffre, et elle ne s’arrête pas d’avancer… Pour conclure, la mission de l’expert de justice tient dans cette contradiction : il ne fait confiance à rien, pour qu’on puisse lui faire confiance. Mais, dans mon cas personnel, avec mes enfants, avec ceux que j’aime, je fais l’inverse : je me fie d’abord, je vérifie ensuite. Car on ne devient confiant qu’en trouvant, un jour, quelqu’un qui a d’abord cru en nous.

Corrosion, article de Jean-Jacques Aernout, citation de Marie Curie
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Corrosion

Pourquoi parler de corrosion, un mot qui ne parle qu’au métallurgiste, dans un article destiné à un public bien plus large ? Parce que la corrosion n’attaque pas que les métaux. Elle n’est pas une rupture : la corrosion est lente, silencieuse, et souvent invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Et le remède est toujours le même : non pas guérir, mais entretenir. On protège un métal, des valeurs et une vérité de la même façon : par la vigilance et le renouvellement, jamais en les croyant acquis. Ce qui ronge sans bruit Nier la corrosion, ne pas la prendre en compte, se convaincre qu’elle n’existe pas parce qu’on ne la perçoit pas nous dirige la plupart du temps vers la catastrophe. J’ai en mémoire un cas où la corrosion était invisible, agissant de l’autre côté de ce qu’on pouvait voir, jusqu’au jour où tout l’édifice s’est écroulé. À quelques heures près, on aurait pu déplorer plusieurs victimes « collatérales » d’un phénomène qui aurait dû être évité si les acteurs en présence avaient analysé les risques dès la conception. Je n’en dirai pas plus : je suis, en tant qu’expert de justice, soumis au secret. Si on y prend garde, les métaux savent se défendre. L’acier inoxydable par exemple tient sa réputation d’une couche invisible que l’on appelle passivation ; cette couche de quelques nanomètres se reforme seule dès qu’on la raye. Mais elle n’est pas invincible. Un acide, des chlorures en particulier, mais aussi un milieu trop agressif… et elle cède. La corrosion s’engouffre, et ce qui semblait inaltérable se pique et se creuse de l’intérieur. Je pense qu’il faut considérer nos valeurs au même titre : elles sont précieuses, fines, mais perdues dès qu’on cesse de les « entretenir ». Éroder, corroder : le même mot Les deux viennent du même verbe latin, rodere, ronger. Corroder, c’est cor- (intensif) et rodere : ronger du dedans. Éroder, c’est é- (hors de) et rodere : ronger du dehors. Les métallurgistes parlent même d’érosion-corrosion quand un fluide arrache la protection et laisse la chimie finir le travail. Le même mot décrit une côte qui recule. On ne la regarde pas, on ne veut pas la regarder, on préfère nier le changement climatique et la montée des eaux. Puis il est trop tard. À Soulac-sur-Mer, l’immeuble « Le Signal » (c’est un nom prédestiné), construit en 1967 à deux cents mètres du rivage, derrière une dune aujourd’hui disparue, a été évacué en 2014 et démoli en 2023. Quarante ans d’érosion que personne n’avait voulu voir. Et dire que certains considèrent que tout cela est naturel ; la réalité de la destruction de ce littoral qu’on nie finira par ronger la confiance qu’on aurait dû placer dans les scientifiques du climat. La corrosion des valeurs Car la corrosion ne s’arrête ni aux métaux ni aux côtes. Comme la corrosion attaque les métaux, les réseaux sociaux, le radicalisme et le complotisme de tout poil, d’ailleurs alimentés par les deux premiers, attaquent les valeurs de notre société. Là encore, rien ne cède d’un coup : de petites concessions, une banalisation, un « ce n’est pas si grave » qui rongent l’honnêteté, le respect, le goût de la vérité. Il est intéressant de noter que ronger vient aussi de ruminer. Ce qui nous corrode, la rancune, le soupçon, la peur, on le rumine. Quand la confiance dans la science se corrode La confiance dans la science est une sorte de métal dont la passivation a disparu. « Faites vos propres recherches », entend-on, comme si une opinion valait une preuve. Pourtant la science avance par le doute et par la contradiction. C’est son moteur. Trop souvent, le public confond ce doute, qui est une force, une nécessité pour l’expert au cours de ses travaux, avec l’incertitude, qu’il prend pour une faiblesse. Et quand la confiance dans la science se corrode, la parole de l’expert se corrode avec elle : au tribunal, c’est la science qui éclaire. Le métallurgiste connaît un dernier recours : l’anode sacrificielle, une pièce qu’on laisse disparaître pour que la structure, elle, tienne. L’expert joue très souvent ce rôle. En exigeant la preuve, en « imposant la contradiction », il prend la corrosion sur lui pour que l’édifice commun dure un peu plus. C’est toute la mission de l’expert qui doit assurer la confiance par la contradiction et l’impartialité.