Il y a plus de trente ans, ma mère a passé trois semaines dans un coma profond. Les médecins s’apprêtaient à la débrancher. Avec sa sœur, j’ai tenu à lui verser un peu de champagne dans la bouche, sans trop savoir pourquoi — et le lendemain matin, le médecin hospitalier m’a annoncé qu’elle était sortie de cet état. Sept années supplémentaires, qui lui ont permis de voir grandir ses petits-enfants, même si ce fut au prix d’une santé très diminuée. Je ne raconte pas cela pour en faire une belle histoire. Je le raconte parce que ça m’a appris que nous ne savons strictement rien de la mort — rien du tout — jusqu’au jour où elle nous concerne vraiment.
Un tabou, alors qu’elle est partout
La mort est partout, et pourtant elle reste un sujet tabou. Il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux ou une chaîne d’information continue pour n’y voir que guerres, crimes, catastrophes et accidents. Mais ce qui nous fait vraiment peur aujourd’hui, ce n’est plus tellement la mort : c’est la vieillesse qui la précède. Barbara chantait déjà cela avant 1968, dans « À mourir pour mourir ». Notre époque a mal à ses vieux : on ne meurt plus en famille, entouré des siens ; on meurt à l’hôpital, ou pire, dans des établissements où la dignité est très rarement au rendez-vous.
Et pourtant, je me suis convaincu, au fil des années, que c’est la mort qui rend la vie si belle et si précieuse. Que vaudrait un moment de bonheur partagé avec quelqu’un qu’on aime, si l’on n’était pas, au fond, conscients qu’un jour on ne l’aura plus ?
Ce que nous craignons vraiment
Ce que nous craignons, ce n’est d’ailleurs pas vraiment la mort elle-même. Épicure l’avait déjà dit avant tout le monde : « La mort ne concerne ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les premiers, elle n’est point, et que les seconds ne sont plus. » Ce que nous craignons, c’est l’avant : cette période parfois très brève, mais aussi parfois interminable, faite de souffrance — la nôtre et celle de ceux qui nous accompagnent.
Les philosophes se déchirent depuis toujours sur ce qui se passe après. Platon y voyait la séparation de l’âme et du corps, l’âme délivrée de sa prison charnelle. Marx, à l’inverse, n’y voyait qu’un phénomène naturel parmi d’autres, sans rien au-delà. Je n’ai pas définitivement tranché, et je ne suis pas sûr que ce soit vraiment nécessaire pour vivre bien.
Face à la mort, dans mes expertises
Dans mes missions d’expertise, il m’est souvent arrivé de traiter des scènes d’accident, d’avoir accès aux photos des médecins légistes, voire — une fois — d’assister à leur travail. Pour assurer une analyse critique des situations et éclairer la police scientifique, l’inspection du travail, le juge d’instruction ou le procureur, j’essaie systématiquement de déshumaniser la victime, afin de n’analyser que les circonstances de l’accident. Une fois, une seule, je n’ai pas réussi à conserver cette distance… il s’agissait d’un enfant.
Pour finir sur une note plus pragmatique, Montaigne disait : « Si vous avez tiré profit de la vie, vous devez en être repu, allez-vous-en satisfait. La valeur de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans ce qu’on en fait. »
C’est sans doute la meilleure réponse que j’aie trouvée à ce sujet qui nous concerne tous, et qu’on préfère, en général, ne pas regarder en face.





