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Mes articles de réflexion : un mot, un concept, exploré au fil de mon métier d’expert judiciaire et de la vie. Du plus récent au plus ancien.

Créationnisme : « Dieu, c’est comme le sucre dans le lait chaud… », Coluche
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Créationnisme

Dans nos vieilles églises, les vitraux racontent des histoires. Avant que les gens sachent lire, on leur montrait sur les murs ce qu’ils ne pouvaient pas trouver dans les livres. Le pape Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, le disait déjà vers l’an 600 : l’image est, pour l’illettré, ce que l’écriture est à celui qui sait lire. On a appelé cela la Bible des pauvres. Autrement dit, nos tympans, nos vitraux et nos rosaces sont des bandes dessinées avant l’heure, des cases d’images pour faire passer un récit, pour supporter une histoire. Et une bande dessinée, aussi belle soit-elle, n’a jamais été un rapport d’expertise ou un procès-verbal. N’allez pas croire que j’ai quelque chose contre les mythes, j’ai assurément quelque chose contre le fait de les prendre pour des faits. Prenons Noé, puisqu’il est sur l’affiche depuis quelques millénaires. Que les plus religieux d’entre vous me pardonnent, mais c’est évidemment un mythe. D’abord, d’où serait venue toute cette eau, et où serait-elle repartie ensuite ? Un expert judiciaire a bien entendu le réflexe de faire le bilan, et ce bilan-là ne boucle assurément pas. Et puis, dans son souci de sauver toutes les espèces deux par deux, comment a-t-il pu oublier la licorne ? C’est peut-être la seule explication sérieuse à sa disparition : elle a probablement raté l’embarquement. Je plaisante, mais à peine. Un animal de légende absent d’un bateau de légende, quoi de plus logique. Ce qui est sérieux, en revanche, c’est que Noé est beaucoup plus vieux que la Bible. Bien avant lui, les Mésopotamiens racontaient déjà le même déluge. Le héros s’appelait Ziusudra chez les Sumériens, puis Atrahasis, puis Uta-Napishtim dans l’épopée de Gilgamesh, un bon millénaire avant que la Genèse ne le rebaptise Noé. Et dans ces récits anciens, il ne sauvait pas l’humanité, il sauvait sa famille, ses femmes (oui, « ses ») et ses enfants. Le sauveur de l’humanité est une évolution tardive, sans que cela enlève quelque chose au récit, au contraire. Le déluge n’est pas un bulletin météo des plus pessimistes. Si on considère cette histoire comme un mythe, cela passe ; quand on considère que c’est la vérité et qu’on en vient à chercher l’endroit où son arche est arrivée, cela devient tout à fait absurde (ou peut-être commercial, pour attirer les bedeaux dans des contrées peu touristiques). Le symbole, j’en suis totalement convaincu, est à la fois propice et nécessaire. Nécessaire, parce que certaines choses, l’origine, le mal, la mort, ne se laissent pas dire dans la langue de la preuve. Il faut le mythe pour les porter. L’homme ne vit pas que de procès-verbaux, et même la science avance par modèles et par images, qui sont des symboles. Le symbole n’est donc jamais la faute. La faute, c’est de changer de registre sans le dire : présenter une image comme une réalité, voire une croyance comme une démonstration. En cette arrivée des images, des photos et des films créés par l’IA, de plus en plus d’individus se font berner. Il est même un dignitaire d’une encore démocratie occidentale qui a essayé de se faire passer pour le Christ rédempteur… et certains l’ont cru. C’est précisément ce que fait le créationnisme. Il prend le symbole au pied de la lettre et le rend de fait absurde. Considérer cela comme étant la Vérité, avec une majuscule, transforme un symbole utile en fausse donnée. Et quand il ne lui suffit plus d’y croire, il veut l’imposer. On a traîné la science au tribunal, deux fois plutôt qu’une. En 1633, Galilée, pour avoir dit que la Terre n’était pas le centre de l’univers. En 1925, dans le Tennessee, un instituteur nommé Scopes, pour avoir enseigné l’évolution. Près de 300 ans séparent ces deux périodes pour un même procès : prendre à la lettre un récit contre ce que la réalité expose. J’aurais aussi pu évoquer Miguel Serveto qui, après avoir écrit sur la circulation sanguine, a été brûlé vif à Genève pour hérésie, certes sur ordre de Jean Calvin. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne vise pas la foi, qui est intime et respectable, et l’Église catholique elle-même a cessé depuis longtemps de compter la création en six jours. Je vise le refus de la preuve, et l’envie de l’imposer à autrui. Ce refus a pris aujourd’hui une forme nouvelle, qui est le négatif exact de l’ancienne. Le créationniste lisait le signe à la lettre et n’y voyait que cela. Le complotiste, lui, sur-lit : il voit une intention cachée, une société secrète, le « deep state » comme on dit aux États-Unis, partout où il n’y a que du hasard ou du bruit. La mort, les maladies, les épidémies, les pandémies ne sont pas nées en Chine en décembre 2019, elles existaient bien avant. On imagine les premières épidémies de peste bien avant notre ère, et la peste noire a décimé entre 30 et 60 % de la population européenne selon les régions, voire 200 millions de personnes si l’on y inclut l’Afrique et l’Eurasie ; dans mon petit village d’Oost-Cappel, plus proche de nous, la grippe soi-disant espagnole a tué 8 personnes en l’espace de 18 mois. Alors que le créationnisme appauvrit le symbole, le complotisme en invente. Mais tous deux s’appuient sur une faute de lecture, et tous deux préfèrent leur récit à ce qu’on peut montrer, à ce qu’on peut prouver. Et derrière les deux, il y a quelque chose de plus diffus et de plus inquiétant : chacun privilégie son mythe et l’érige en vérité absolue. Plus de discussion, plus de débat, on juxtapose et on oppose des certitudes. On ne partage plus des faits, on se bat physiquement pour des récits. C’est le contraire exact des missions d’expertise. L’expert n’a qu’une vérité, et c’est sa petite vérité, certes modeste, mais c’est celle qu’on peut poser sur la table, montrer, et laisser contredire avant qu’elle vienne éclairer celui qui nous l’a confiée. Alors, je suis favorable à garder les mythes. Ils sont souvent beaux, ils sont utiles, ils nous font penser

Trace : « Tout contact laisse une trace », d’après Edmond Locard
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Trace

Ma mission d’expert judiciaire, surtout au pénal, c’est de chasser des traces. Celles qu’un accident laisse derrière lui et qu’il faut lire pour comprendre d’où il vient. Avec les années, j’ai fini par me méfier d’une chose : ce qu’on a sous les yeux n’est pas toujours ce qu’il y avait au moment des faits. Un accident mortel, un jour. Le lieu même du drame était aussi propre que possible, quand tout autour les zones voisines étaient dans un état lamentable. On avait nettoyé, on avait effacé ce qui pouvait mettre en cause l’un ou l’autre. Sauf qu’il reste toujours, quelque part, un micro truc qui contredit l’histoire qu’on essaie de vous raconter. Il faut accepter que ce qu’on voit n’est pas forcément la réalité, parce que la réalité, parfois, on vous l’a enjolivée. Une autre fois, un accident sur une machine-outil. La machine en cause, impeccable, toutes les sécurités étaient fonctionnelles. La cause qui s’imposait, celle qu’on voulait me faire admettre, c’était la faute exclusive de l’opérateur. Mais les machines d’à côté, elles, n’étaient pas aussi parfaites que celle-là. L’opérateur avait certes une part de responsabilité mais les équipes de maintenance n’étaient pas en reste… Et puis une pièce, réputée s’être cassée sous son propre poids. Le faciès de rupture disait autre chose : une charge appliquée à huit degrés de la verticale. De quoi faire se retourner Newton dans son caveau, car un corps qui tombe sous son seul poids ne s’y prend pas à huit degrés près. J’étais convaincu que cette pièce n’avait pas cédé comme on le prétendait, encore fallait-il le prouver, et c’est cette « trace » sur le faciès qui m’a permis de confirmer mon hypothèse. Si je parle de la trace, c’est aussi pour une raison plus personnelle. Depuis bientôt cinquante ans je fais de la généalogie, et chaque fois que je complète un renseignement sur un ancêtre, j’ai le sentiment de le faire un peu revivre, à mes yeux d’abord, et pour tous ceux qui profitent, et profiteront, de ces recherches que j’ai voulues publiques. Je me demande aussi parfois pourquoi j’écris ces articles et pourquoi je les publie, sur mon site internet et sur LinkedIn. D’abord, peut-être, pour occuper le temps que je consacrais, ces quatre dernières années, à la présidence de la CECAD, un bon cinquième de mes journées. Et puis, je l’avoue, et ça me fait un peu peur de l’écrire, pour laisser une trace. Une trace de ce que je pense de tel sujet de société, et surtout du rôle et des devoirs de l’expert dans le monde judiciaire. L’âge, sans doute, l’impression de n’avoir plus devant moi qu’un petit nombre d’années à partager et l’envie de laisser à mes enfants, et à ceux qui viendront après eux, une trace de ce que pouvait penser ce vieux monsieur tout gris dont on aura, un jour, du mal à se rappeler le nom. « Tout contact laisse une trace. »d’après Edmond Locard

Affiche de l’article Si, proverbe « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille »
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Si

Dans mon dernier article sur laconique, j’ai traité du « Si » de Sparte, ce mot unique qui ferme un débat d’un coup sec. Je dois maintenant vous avouer quelque chose : en expertise, je croise beaucoup plus souvent un autre « si », et ce si-là, croyez-moi, n’a rien de laconique. Celui-là, il pleut. Et presque toujours du même côté de la table. Il a deux visages. Tantôt c’est une question déjà traitée, qu’on vous repose pour la nième fois, comme si de rien n’était justement. Tantôt, et c’est plus retors, c’est un fait qui n’a jamais existé. « Si l’accident était intervenu avant, il n’y aurait pas eu de victime. » « S’il avait plu moins, le terrain aurait été sec et il n’y aurait pas eu d’éboulement. » On vous invite poliment à expertiser un monde qui n’a pas eu lieu. Le monde de la vérité alternative, comme cela devient de plus en plus le cas sur les réseaux sociaux ou dans une grande maison blanche outre-Atlantique. Ce « si »-là n’est pas laconique, ce « si »-là est tout à fait dilatoire. Il ne cherche pas la vérité, il ne cherche même pas une vérité, il cherche à faire durer, il cherche à perdre l’expert, à l’épuiser à traiter encore et encore ce qui est acquis, à l’embarquer dans des hypothèses qu’on avait déjà écartées trois réunions plus tôt. Moi, je travaille sur ce qui s’est passé, pas sur ce qui aurait pu se passer dans un autre univers. Une hypothèse, je l’analyse une fois, sérieusement, je la confronte aux faits, parfois à la science, et je dis pourquoi je l’écarte devant l’ensemble des parties et de leur conseil. C’est cela, le contradictoire. Mais je ne la ressors pas à chaque séance comme un 78 tours rayé. Et il y a pire encore : quand, juste après le si, surgit un conditionnel. Là, c’est le pompon du manège, celui qu’on attrape pour gagner un tour gratuit, jusqu’au si suivant. Mon instituteur, Henri Entraygues, à Rexpoëde, dans les années soixante, le disait déjà à sa façon : Monsieur Si n’aime pas les raies. Comprenez, bien sûr, les « -rais » du conditionnel. « Si j’aurais su »… et nous voilà repartis pour un tour, mais pas en manège. Nos anciens avaient trouvé la formule : avec des si, on mettrait Paris en bouteille. Avec des si, on démontre une chose et aussi son contraire, donc on ne démontre rien. J’avoue avoir cédé, une fois, à la tentation de répondre sur le même ton. Un avocat un peu trop « siesque » (je viens d’inventer le mot) enchaînait les hypothèses sans reprendre son souffle. En pleine réunion, je lui ai répondu que si sa tante en avait… et là un blanc… des compétences techniques, elle aurait sans doute été experte judiciaire. Je l’avais déjà racontée ailleurs, cette répartie, mais elle n’a jamais été aussi à sa place. Croyez-moi si vous le pouvez : toute la table a souri. Un peu parce que personne ne s’attendait à cette chute, mais aussi beaucoup parce qu’elle venait de tarir la logorrhée dudit conseil. On a pu passer au sujet suivant, allègrement, au grand dam de l’intéressé. Le « Si » de Sparte disait tout en un mot. Le « si » dilatoire ne dit rien en mille. Entre les deux, l’expert choisit : répondre une fois, clairement, puis refuser de courir après des mondes qui n’existent pas. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille. » Proverbe français

Affiche de l’article Laconique, citation de Nicolas Boileau
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Laconique

Cela fait des semaines que je veux écrire sur « spartiate ». La rigueur, la discipline, tout ça me parlait. Et puis en cherchant un peu, son cousin « laconique » m’a inspiré, et j’ai compris que c’était lui, le bon mot. Quoi de plus normal : les deux viennent du même coin. Spartiate vient de Sparte, la cité ; laconique vient de la Laconie, la région dont Sparte était la capitale. Les Spartiates étaient donc des Laconiens, connus pour trois choses : une vie dure et sans confort, une rigueur militaire qui les rendait presque invincibles et une façon de parler brève, sèche, sans un mot de trop. L’une a donné « spartiate », pour le cadre de vie, l’environnement, l’autre « laconique », pour la parole et les écrits. Et tant pis pour le paradoxe d’écrire tout un article contre le « laconisme » : vous l’aurez très certainement compris, je ne vais pas faire court. L’exemple est inatteignable. Philippe II de Macédoine menace Sparte : « Si j’entre en Laconie, je rase Sparte. » Les Spartiates répondent en un mot : « Si. » Difficile de faire plus bref, et plus cinglant. J’admire, sincèrement. Mais ce qui fait la gloire d’un guerrier fait les ennuis d’un expert. Car la vraie question est là : un expert peut-il se permettre d’être laconique ? Dans l’analyse des pièces, dans ses comptes rendus de réunion, techniques ou d’expertise, dans ses réponses aux missions du tribunal, dans ses conclusions ? Pour moi, non. Une réponse laconique ne lève pas les ambiguïtés, elle les laisse bien en place. Si un juge me confie une mission, c’est qu’il a besoin d’être éclairé sur un sujet qu’il ne maîtrise pas. Ce qu’on attend de moi, ce n’est pas de trancher d’un mot, c’est de me faire comprendre de quelqu’un qui n’a pas les éléments pour saisir les causes et en mesurer les conséquences. Au juge, aux avocats, et très souvent aux parties, je dois donner accès au raisonnement, à la logique qui m’a fait retenir une hypothèse plutôt qu’une autre. Un « Non, c’est impossible », ça n’explique rien. Ça n’éclaire pas, ça fusille… et ça ouvre grand la porte à la critique sur la façon dont j’ai mené mon expertise. Il y a encore plus gênant. Toutes les hypothèses soulevées par les parties et leurs conseils, je me fais un devoir de les analyser, de les confronter aux faits, parfois à la science, avant de les écarter. En laisser une de côté, ne même pas la citer, c’est jeter un doute sur mon impartialité. Pourquoi celle-là, soufflée par telle partie, et pas celle de l’autre ? Le silence, ici, ce n’est en aucun cas de l’élégance, c’est du soupçon. On peut écarter une hypothèse, bien sûr, mais en disant pourquoi. Appelez ça le contradictoire, appelez ça de la pédagogie, cela se rejoint, dans ce cas. Et hors de l’expertise, loin des accédits et des rapports, c’est pareil. Un « oui » ou un « non » posé comme un couperet, ça s’entend vite comme un « cause toujours, je n’en ferai qu’à ma tête ». Je passe beaucoup de temps à faire le contraire : écouter, pour de vrai, tout le monde, histoire de désamorcer les conflits avant qu’ils ne partent en vrille. Pas pour être toujours d’accord, ni toujours en désaccord d’ailleurs, mais pour pouvoir échanger et avancer. Le laconisme a sa beauté, je le maintiens, celle du « Si » spartiate. Mais quand il s’agit d’éclairer et pas d’impressionner, mieux vaut expliquer que trancher. On peut étudier Sparte sans parler comme un Spartiate. La preuve : vous étiez prévenus, je n’ai pas fait court. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Nicolas Boileau

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Logique

Cet article a été rédigé à quatre mains. Je remercie très sincèrement Monsieur Jean-Paul Gaumet, qui a accepté d’éclairer ce travail d’un autre angle, celui du dirigeant. Logique vient du grec logos. Le mot désigne à la fois la parole et la raison, mais aussi la capacité à rendre compte de ce qui fonde ce qu’on avance. Faire preuve de logique, à l’origine, ce n’est pas systématiquement calculer. C’est, en revanche, toujours pouvoir rendre des comptes. On range souvent la logique comme une matière parmi d’autres, entre mathématiques et philosophie. J’ai toujours considéré que c’était faux. La logique n’est pas à côté des sciences, elle est selon moi à la base de tout. Je l’ai encore vérifié il y a quelques semaines, quand une connaissance d’à peine plus de vingt ans, qui n’est même pas allée jusqu’au brevet des écoles, m’a éclairé sur une solution que mes mathématiques ne m’avaient pas permis d’imaginer, pour coller une terrasse contre une baie vitrée. C’est finalement la solution que j’ai retenue. Certes, dans mes fonctions au sein d’un grand groupe industriel, on attendait de moi que je comprenne la métallurgie, les outils, et ce qu’on pouvait en attendre. Le savoir était assurément important, mais la connaissance l’était tout autant. Se souvenir de ce à quoi on avait été confronté des années plus tôt, dans un tout autre contexte, m’a souvent servi. Oser, parfois, des voies qui sortaient de l’ordinaire aussi … peut-être par intuition, ou peut-être goût du risque. C’est presque toujours ce qui m’a permis d’obtenir ce qu’on attendait de moi. En expertise, c’est très différent. Un jour, un dysfonctionnement de ligne dans une miroiterie, le lendemain, une fromagerie, la semaine suivante, une cuisine industrielle, puis … un accident du travail sur un chantier de construction. Là, pas de savoir ! Que de la logique : interroger, écouter, analyser, éclairer. Celui qui n’interroge pas est perdu, celui qui n’analyse pas l’est tout autant. La logique est ce qui fait que chaque maillon s’assemble dans la chaîne qui conduit à éclairer le tribunal. Vue du dirigeant Jean-Jacques rappelle que « logique » vient de logos. Ce mot dérive lui-même du verbe grec legein signifiant « cueillir, choisir, rassembler », puis « dire ». J’aime cette idée de cueillette : elle suppose qu’il y a déjà des fruits mûrs, les idées. Encore faut-il les choisir et les rassembler pour que la pensée s’éclaire. La logique permet de raisonner. « Raisonner » vient du latin ratio, « compte » : c’est faire ses comptes avec ses idées, avant d’en rendre aux autres. La logique, c’est la grammaire ; le raisonnement, la phrase. Naît-on avec un esprit logique ? Des nourrissons d’un an, avant même de parler, savent déjà choisir par élimination. Si la logique est innée, le raisonnement, lui, se travaille. Mon père me disait, en revoyant mes devoirs : « La géométrie, c’est l’art de raisonner juste sur une figure fausse. » Ma mère, elle, m’a appris qu’il y a plusieurs façons de raisonner ; autrement dit, avec une même grammaire, on écrit bien des phrases… La première fois que j’ai manipulé la chaîne antivol de ma moto, je n’ai pas su la fermer. Après m’être entêté, j’ai demandé de l’aide à ma mère. Pourquoi elle ? Parce que nous ne raisonnions pas de la même façon. En dix secondes, elle l’avait fermée et m’en avait appris le procédé. La logique n’impose pas un chemin unique, mais tous les chemins ne mènent-ils pas à Rome ? C’est dans la recherche du meilleur que les egos se manifestent : « tu as tort et j’ai raison ». Mais trouver un chemin pour atteindre le but, c’est aussi avoir raison. Dans le secteur financier, entre régulation, audit et conseil, je me suis appuyé sur des logiques différentes pour réunir les compétences de mes équipes. Être leader, c’est montrer un chemin, ou accompagner chacun sur le sien vers un objectif commun. Mon père m’a appris à raisonner juste, ma mère qu’on peut raisonner autrement. Diriger, c’est tenir les deux : exiger la rigueur et respecter le raisonnement de l’autre. La logique est ce qui les rassemble. En conclusion Deux regards, deux usages. Pour l’expert, la logique ne sert pas à établir le vrai. Elle sert à éclairer les causes et à s’en rapprocher, maillon après maillon, jusqu’au tribunal. Pour le dirigeant, elle sert à faire travailler ensemble des raisonnements différents vers un même but. Chez l’un, elle éclaire ; chez l’autre, elle rassemble. Dans les deux cas, elle exige la même rigueur. Et vous, à quoi vous sert la logique ?

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Impartialité

Impartialité et indépendance ne sont pas des principes que je me suis inventés. Elles tiennent dans le serment que prête tout expert judiciaire le jour de son inscription sur une liste, une fois pour toute, pour toute la durée de cette inscription : « Je jure d’apporter mon concours à la justice, d’accomplir ma mission, de faire mon rapport et de donner mon avis en mon honneur et en ma conscience. » Apporter son concours, ce n’est jamais se mettre au service d’une partie. Impartial vient du latin in-, non, et partialis, relatif à une pars, une part, un côté. Et en droit, une partie, c’est justement celui qui est au procès. Être impartial, c’est refuser de prendre le parti d’une partie. Je refuse, quant à moi, catégoriquement de travailler pour une compagnie d’assurance. Les dés y sont pipés par définition : il faut que l’assurance gagne, peu importe la méthode, peu importe si les arguments sont fallacieux. Pour une partie, en revanche, j’accepte, mais à mes conditions. Mes conditions Je défends le client, bien sûr, mais je refuse catégoriquement de mentir si une question gênante est posée par l’expert judiciaire en charge de l’affaire. Je n’accepte aucun mensonge, aucun passe-droit. Je briefe la partie que je représente sur l’ensemble des actions qu’elle peut mettre en œuvre, pour qu’elle prépare ses réponses et évite les blancs en expertise. Je lui explique aussi les difficultés qu’elle peut rencontrer dans le cadre de sa responsabilité, y compris celles qu’elle préférerait ne pas entendre. L’avocat de la partie n’est pas toujours ravi de cette position. Il m’est arrivé quelques fois d’être interdit de réunion d’expertise, je n’en ai jamais pris ombrage. Ce que je vois chez d’autres Je sais, par expérience, que des experts pourtant inscrits sur des listes de cour d’appel ne sont pas tous aussi scrupuleux. Certains, dans le cadre d’une mission confiée par un tribunal, refusent obstinément de prendre en compte des hypothèses pourtant étayées, soit parce qu’ils avaient une idée dès le premier jour, avant même la première réunion d’expertise, et s’y tiennent, soit, mais j’ose espérer que ce n’est qu’un cauchemar, parce qu’ils ont décidé de protéger une partie coûte que coûte. D’autres experts acceptent de signer, dans le cadre d’une mission privée, un document affirmant qu’ils ont tout vérifié et tout validé. J’ai été confronté à cette situation par le passé et ai préféré abandonner la mission, en m’asseyant sur les frais déjà engagés, plutôt que de voir mon nom associé à un tel document. Ce que ça coûte Cette intransigeance, en fait cette impartialité, fait que certains avocats ne proposent plus mon nom à des parties qu’ils défendent, pour des missions privées… Tant pis. Je ne veux pas perdre mon âme. Je veux continuer à être capable de me regarder dans la glace chaque matin. « Nemo judex in causa sua », nul ne peut être juge et partie. (Droit romain)

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Sophisme

Sophiste, à l’origine, n’était pas une insulte. Le mot vient du grec sophos, le sage. À Athènes, les sophistes enseignaient l’art de convaincre, contre argent bien sûr, et peu leur importait d’avoir raison pourvu qu’ils sachent le faire croire. Le mot a fini par désigner exactement l’inverse de ce qu’il promettait au départ : un raisonnement qui a toutes les apparences de la vérité, sauf la vérité… Il a fallu deux mille cinq cents ans pour que le procédé change de nom sans jamais changer de méthode. J’en croise dans presque chaque dossier, et malheureusement pas seulement là. Rarement de gros mensonges comme un bouton sur le nez : ceux-là se démontent en cinq minutes devant n’importe qui d’un peu attentif. Ce qui m’arrête, ce sont les raisonnements bien tenus, qui donnent l’impression de suivre, et qui ne lâchent qu’au moment où on va vérifier l’élément sur lequel personne ne s’était arrêté, parce qu’il semblait trop évident pour mériter qu’on s’y attarde. Une pièce qui pèse plus qu’elle ne devrait Il m’est arrivé, sur un dossier, de recevoir une note d’une dizaine de pages, chiffres à l’appui, graphiques compris, qui concluait quelque chose que les chiffres eux-mêmes ne disaient pas. Chaque donnée était exacte. Je les ai vérifiées une par une, par acquit de conscience, elles tenaient toutes. Le problème n’était pas dans les chiffres, il était dans l’ordre où on me les présentait, et dans ce qu’on me laissait déduire entre deux tableaux sans jamais l’écrire noir sur blanc. Personne n’avait menti. On avait simplement construit un couloir, et laissé marcher, moi et tous les autres, jusqu’à la sortie qu’on nous avait choisie. C’est ça, un sophisme réussi : il ne ment presque jamais de face. Il déplace un peu le sens d’un mot en cours de route, il fait glisser une corrélation vers une cause, il change de sujet sans qu’on s’en aperçoive. On ne le repère pas à la phrase qui cloche, parce qu’aucune phrase ne cloche vraiment. On le repère à la conclusion, qui ne colle pas avec ce qu’on sait par ailleurs, par d’autres méthodes, être vrai. Le doute comme arme Semer le doute ne coûte rien et rapporte gros. Il suffit d’une question, jamais d’une réponse : « et si… », « on ne sait toujours pas vraiment… », « personne n’a jamais formellement prouvé que… ». Ce n’est même pas ce que chacun appelle un mensonge. On n’affirme rien, on suggère, et on laisse l’autre faire le travail de conclure à votre place. Le sophisme le plus efficace n’est pas toujours celui qui convainc. C’est, plus souvent qu’on ne croit, celui qui empêche simplement de conclure. C’est exactement le ressort du complotisme, à une tout autre échelle. Une théorie du complot ne se réfute presque jamais par les faits, parce qu’elle a prévu le coup avant même qu’on les apporte : l’absence de preuve y devient la preuve qu’on cache quelque chose, et celui qui vient avec une preuve contraire devient, par construction, complice de la dissimulation. La structure se referme sur elle-même. On ne la fait pas céder en empilant des faits par-dessus, aussi solides soient-ils, j’ai essayé, ça ne marche pas, c’est même pire, cela ne fait qu’envenimer les choses. On ne la fait céder, parfois, qu’en montrant de l’extérieur comment elle a été bâtie, pièce par pièce, et pourquoi elle a été bâtie pour ne jamais pouvoir se rouvrir de l’intérieur. Se tromper n’est pas tromper Il y a une différence entre les deux, et elle compte. Le paralogisme est une erreur sincère, celle de quelqu’un qui croit vraiment à ce qu’il avance et se trompe honnêtement. Le sophisme sait très bien où il veut arriver, et choisit son chemin en conséquence. On ne les combat pas de la même façon. Une erreur sincère cède devant un fait de plus, présenté au bon moment, presque avec soulagement. Un sophisme, presque jamais : celui qui l’a construit changera d’argument plutôt que de conclusion, parce que chez lui, la conclusion est la seule chose qui n’a pas bougé depuis le premier jour. Ce que le tribunal me demande Ce n’est pas mon avis sec, je rappelle que l’expert ne fait qu’éclairer la juge et pour ce faire j’ai besoin d’une démonstration qui tienne à chaque maillon, sans en sauter aucun parce qu’il paraît solide au premier coup d’œil. Alors oui, je reprends chaque élément un par un, et je vérifie qu’il porte vraiment ce qu’on lui fait porter, ni plus, ni un peu plus l’air de rien. C’est un travail souvent ingrat, personne ne félicite jamais l’expert pour le sophisme qu’il a empêché de passer, on ne remarque que celui, quelquefois, qu’il a laissé filer bien malgré lui. C’est pourtant précisément là, dans ce travail invisible, que se gagne ou que se perd la confiance qu’on accorde ensuite à une conclusion. Le sophiste vendait la sagesse sans forcément la posséder. Vingt-cinq siècles plus tard, on continue à prendre un raisonnement qui sonne bien pour un raisonnement qui est bon, et pas seulement au fond, devant le juge. Je n’ai pas trouvé mieux, pour s’en protéger, que ce que faisaient déjà les Grecs qui n’étaient pas payés pour convaincre : redemander pourquoi, une fois et une fois de plus.

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Eau

Pourquoi un article sur l’eau ? C’est en sortant d’un bain chaud comme je les aime que j’y ai pensé, et aussi parce que sans elle il n’y a rien, et qu’avec trop d’elle, ou trop vite, il n’y a plus rien non plus. Elle n’a pas de forme propre : elle prend celle du seau, de la baignoire, du lit de la rivière, du creux d’une main. On la croit facile parce qu’elle se laisse porter. C’est une erreur qu’on paie cher, en plomberie comme en expertise : une matière qui épouse toutes les formes n’est pas forcément inoffensive. Ce qui nourrit, ce qui détruit La même eau qui désaltère fait cuire le riz, fait pousser le blé, éteint un feu de forêt. Un peu trop haute ou un peu trop vite, elle tue aussi : les crues meurtrières au Népal cette année, les tsunamis en Thaïlande avant elle. Ailleurs elle ne tue pas d’un coup mais elle use : un fleuve partagé entre deux pays, une nappe qui baisse d’année en année, et on a de quoi nourrir des tensions pendant des décennies sans qu’un coup de feu ne parte. La molécule H2O n’a pas changé entre le verre qu’on boit et le mur d’eau qui emporte un village. Ce qui change, c’est la quantité, la vitesse, et qui en garde le contrôle. J’ai vu la même chose sur un dossier : une pièce anodine, laissée à sa place, ou la même pièce, brandie au mauvais moment, et elle emporte tout. L’eau qui explose On l’imagine lente, patiente, incapable de violence brutale. C’est faux. Sous certaines conditions, une quantité d’eau ridicule au regard de son environnement libère une puissance sans rapport avec son volume. Une cocotte-minute mal entretenue dont la soupape ne s’ouvre plus : quelques centilitres d’eau surchauffée suffisent à envoyer un couvercle traverser une cuisine. Dans une aciérie ou une fonderie, on n’a même pas besoin d’une quantité : un fond d’eau dans un corps creux, une canalisation qui libère 150 ml d’eau, et le contact avec du métal en fusion déclenche une explosion de vapeur ; le volume de l’eau se multiplie par plus de mille en une fraction de seconde, et rien autour ne tient. C’est l’un des scénarios que je retrouve le plus souvent en examinant la genèse d’un accident industriel : la cause n’est presque jamais le grand volume qu’on soupçonne en premier, c’est la petite quantité qu’on avait négligée parce qu’elle semblait trop insignifiante pour compter, ou même parce qu’on avait oublié qu’elle était là, et surtout l’impact que cela aurait. Même chose, poussée à l’absurde, quand des inconscients jettent de gros blocs de glace dans un cratère de volcan pour filmer la réaction : quelques grammes de glace contre des tonnes de lave, et l’énergie libérée en une seconde dépasse ce que le bon sens voudrait croire. L’eau ne se mesure pas à son volume. Elle se mesure au contexte où on la place. Je ne néglige plus jamais un élément d’un dossier au motif qu’il est petit. Ce qu’on garde, ce qu’on perd On stocke l’eau, on la gaspille aussi : un robinet qui coule pour rien, une fuite jugée insignifiante dans une cuvette de WC, un barrage qui fuit, une canalisation percée qu’on n’a jamais réparée parce qu’on ne la voyait pas. Et un jour on se retrouve face à des factures exorbitantes, voire pire : elle manque, dans un désert, ou plus près de nous, après un été de trop sur un climat qui se dérègle. C’est presque toujours l’absence qui révèle ce qu’on avait. Sur un dossier, ce qu’on garde soigneusement ne sert à rien si on gaspille le reste, le temps, l’attention, la crédibilité qu’on a, sur des détails qui ne pèseront jamais dans la décision finale. Savoir où mettre sa réserve, c’est déjà la moitié du métier. L’eau qui découpe l’acier Et pourtant cette même eau, sous pression, tranche l’acier, la pierre, le verre, plus net qu’une flamme. La force n’y est pour rien. C’est la maîtrise de cette force qui fait l’outil. Je n’ai jamais vu un dossier d’expertise convaincre par son épaisseur. J’en ai vu convaincre par un seul point, mis exactement là où il fallait. Cela coule de source L’eau obéit à une seule loi : elle cherche son niveau, sans négocier. On dit d’une évidence qu’elle « coule de source », et l’expression n’est pas un hasard. Une bonne expertise a cette tranquillité-là, non pas imposée mais simplement constatée, et surtout vérifiée, ce qui n’a rien à voir avec le fait de paraître logique. Alphonse Allais expliquait, avec le sérieux imperturbable qui a fait sa réputation, que « la mer est salée parce qu’il y a des morues dedans, et que si elle ne déborde pas, c’est parce que la Providence, dans sa sagesse, y a aussi placé des éponges ». Voilà exactement à quoi ressemble une explication qu’on n’a pas pris la peine de vérifier : elle a l’air de couler de source, et elle ne prouve rien du tout. La confiance ne se décrete pas plus qu’un niveau d’eau. Elle se vérifie, à chaque fois, sans exception pour les fois où on est pressé. Le miroir de Narcisse Une eau immobile est le plus ancien miroir qu’on connaisse, bien avant le verre étamé ou argenté. C’est dans une eau de ce genre, dit le mythe, que Narcisse a vu son reflet et n’a plus pu en détacher les yeux, séduit non par ce qu’il y avait à voir mais par lui-même, jusqu’à s’y perdre. Cette eau-là est un piège dès qu’on s’en sert mal, et on s’en sert mal plus souvent qu’on ne le croit. Il arrive qu’on relise son propre raisonnement, qu’on le trouve cohérent, presque joli, et qu’on s’y attache non plus parce qu’il est juste, mais parce qu’il est le nôtre. Le mot « réflexion » a en effet deux sens, et ce n’est pas un hasard : l’image qu’une surface renvoie, et la pensée qui se reprend elle-même. La première console, alors que la seconde dérange, la plupart du temps, au moins chez les personnes douées

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Culture

Pour une fois, cet article n’est pas expertal. Il est sociétal. Ou plutôt, il l’est presque, tant les deux se rejoignent parfois plus qu’on ne le croit. Une Société de cultures La Société, avec un grand S, est faite d’un ensemble de cultures. Elle est traversée d’histoires différentes, de conflits anciens ou présents, qui rendent difficile toute discussion apaisée entre ses habitants. Bien souvent pourtant, ces différends ne sont que la décision d’un tout petit nombre de personnes à la tête des États, pour satisfaire leur ego, ou parfois pour s’enrichir, eux ou leur cercle le plus proche. Ce sont rarement les peuples qui se détestent d’eux-mêmes. Ce sont plus souvent quelques-uns qui leur désignent un ennemi commode, pour mieux détourner leur regard d’autre chose. La culture ou la religion de l’autre devient alors un prétexte, quand elles devraient rester une richesse. Je repense à un texte que mon professeur d’anglais nous avait demandé d’étudier, au début de l’année 1972, alors que je n’étais qu’en cinquième : Imagine, de John Lennon. Imaginer un monde où chacun vivrait en paix reste sans doute un rêve que nous espérons tous voir se réaliser un jour. Le poids de l’histoire Au-delà des egos, un autre outil est mis en œuvre, un outil qui abroge très souvent toute réflexion raisonnable : les religions, les croyances. La France a connu, aux moments les plus sombres de son histoire, des atrocités qui ont opposé deux communautés nationales. Dans mon village, Oost-Cappel, en janvier 1567, des habitants d’Hondschoote, la « paroisse voisine », à moins de cinq kilomètres, sont allés jusqu’à tenter de pendre le curé du village, Henri Turck, parce qu’il ne partageait pas leur religion. Cette histoire-là ne s’est terminée qu’avec un curé aux oreilles coupées et une histoire à relater sur un site internet : oost-cappel.eu. Mais on a compté plusieurs dizaines de milliers de morts entre 1562 et 1598, année où le roi de France en a eu assez, et a signé un décret instaurant, entre autres, la liberté de conscience et la liberté de culte. Cette décision lui a valu une mort brutale, un peu plus de douze ans plus tard. Ce qui me frappe, dans cette histoire comme dans tant d’autres, c’est la disproportion. Un désaccord de conscience, entre voisins qui auraient pu partager le même pain, a fini par coûter des dizaines de milliers de vies, probablement plus d’un million si l’on prend en compte la famine qui a découlé des désordres dans la société, dans un pays qui ne comptait que seize millions d’habitants, soit près de 10 % de la population. Et il aura fallu près de quarante ans, et un roi excédé, pour que la raison l’emporte enfin sur la conviction. Alors oui, tentons d’apprendre du passé. Apprenons de notre histoire, pour éviter des conflits qui n’apportent que le malheur du plus grand nombre, et la frénésie de quelques-uns. Débattre, pas se battre Faisons en sorte que chacun puisse vivre dans un espace commun, sans obliger les uns à se conformer au désir des autres. Faisons en sorte que la politique, au sens noble du terme, laisse chacun croire ce qu’il veut, sans que cela n’empiète sur la liberté des autres. Débattre vient de battre, précédé du « dé » privatif. J’aime à le lire ainsi : parler, précisément pour ne pas se battre. Je rêve d’un temps où chacun pourra échanger avec les autres, y compris de culture différente, sans que cela ne conduise à une confrontation. J’essaie, à mon échelle, d’organiser une réunion où des interlocuteurs de cultures et de religions différentes partageront leurs idées sur une chose qui leur est commune : « le temps ». J’ai choisi le temps précisément parce qu’il n’appartient à personne. Il passe de la même façon pour chacun d’entre nous, quelle que soit sa culture ou sa religion. Il use les corps, façonne les souvenirs, nourrit les espoirs, de la même manière partout. C’est un terrain sur lequel personne n’a besoin d’avoir raison contre l’autre. Partager, et non confronter. Mettre en avant ce qui nous unit, et non ce qui nous divise. J’espère que cet événement aura lieu dans les tout prochains mois. Wait and see. Et ayons, en l’écrivant, une pensée pour feu John Lennon.

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Chemin

Le chemin… Dans la vie, on dit souvent que le chemin est plus important que la destination. En expertise judiciaire, c’est exactement la même chose. Le chemin, c’est la méthode de travail, et c’est parfois ce qui fait la différence entre un rapport solide et un rapport qui ne tient pas la route face aux questions. Le chemin critique En gestion de projet, le « chemin critique » désigne la séquence de tâches qui, si l’une d’elles prend du retard, impacte tout le reste du projet. Il est important de suivre les étapes pour garantir la réception du projet dans le délai défini. Une expertise, cela ressemble à un voyage avec des étapes. On commence par le constat, puis on peut faire des prélèvements, et enfin, on passe aux tests en laboratoire. Il est important de suivre ces étapes dans l’ordre, car sauter une étape, même si on pense avoir déjà une idée de la destination, pourrait nous conduire à tirer des conclusions hâtives sur un chemin qu’on n’a pas vraiment exploré. Alors, prenons le temps de bien faire les choses et profiter du voyage. La valeur d’un rapport d’expertise ne réside pas seulement dans sa conclusion, mais aussi dans le cheminement et la documentation qui y mènent. Garder le choix du chemin Dans ma vie d’avant, je travaillais régulièrement sur des litiges importants dans des pays lointains. Je préférais toujours négocier directement en anglais, sans interprète. Même si ça signifiait parfois perdre un peu en précision, j’aimais cette relation directe et le temps que ça me laissait pour réfléchir et analyser. Pour moi, un interprète, aussi compétent soit-il, crée une barrière entre deux personnes qui pourraient se parler directement. Avant chaque réunion, je m’assurais bien sûr d’avoir préparé mon dossier. Mais je n’arrivais jamais avec une stratégie de négociation toute faite. Je préférais plutôt avoir plusieurs itinéraires en tête, et choisir, au fur et à mesure des discussions, celui qui semblait le plus prometteur. Et si une meilleure opportunité se présentait en chemin, je n’hésitais pas à changer de cap. Que ce soit pour gérer un conflit avec un client, comme je le faisais lorsque je négociais les litiges qualité, ou pour mener à bien une expertise qui semble s’éterniser, le chemin vers une solution est rarement celui qu’on avait initialement imaginé. Mais c’est aussi ce qui rend chaque situation unique et très enrichissante. Il est important de rester flexible et ouvert à l’idée de changer de cap si une meilleure opportunité se présente, plutôt que de s’accrocher obstinément au plan initial. Montrer le chemin Imaginez un rapport qui se contente de déclarer sa conclusion, sans vous expliquer le chemin parcouru. Il demande de fait au juge de lui faire confiance, sans lui donner les éléments pour comprendre. En revanche, un rapport qui explique son raisonnement, qui mentionne les hypothèses écartées, les essais qui n’ont pas fonctionné, les détours pris, permet au juge de vérifier par lui-même que la conclusion est la bonne. C’est là toute la différence entre un avis et une démonstration. Documenter le cheminement d’une analyse est essentiel pour permettre un débat contradictoire qui est et doit rester la pierre angulaire d’une expertise judiciaire. Une partie ne peut sérieusement contester une démarche qu’elle peut suivre étape par étape. En revanche, elle est en droit de contester une destination annoncée sans qu’on lui ait expliqué le chemin parcouru. Loin d’alourdir un rapport, documenter ce cheminement le rend plus solide, plus discutable et, au final, plus crédible. Je pense aussi à ces rapports qui ne sortent jamais, faute d’être achevés. Le problème, souvent, n’est pas la destination, que l’expert connaît déjà. C’est qu’il n’a pas fini de tracer le chemin qui permettrait de la partager avec d’autres, de façon vérifiable. Un chemin inachevé ne mène nulle part, même quand on sait très bien, soi, où il aurait mené. Dans la vie comme dans un dossier d’expertise, le chemin parcouru est souvent plus important que la destination finale. Une belle destination atteinte par un chemin douteux ne convainc pas vraiment. En revanche, un chemin honnête, bien documenté et vérifiable, apporte une réelle valeur à la destination, quelle qu’elle soit. Et pour conclure cet article… cela n’a pas été simple de choisir la maxime, je vous en propose, non sans provocation, une très mathématique du couple Francis Blanche et Pierre Dac : « Le chemin le plus court d’un point à un autre est la ligne droite, à condition que les deux points soient bien en face l’un de l’autre. »