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Mes articles de réflexion : un mot, un concept, exploré au fil de mon métier d’expert judiciaire et de la vie. Du plus récent au plus ancien.

Affiche Écran, maxime de Coluche : ce n'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison.
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Écran

En famille, lors des dîners… En 1959, mes parents avaient la télévision, une seule chaîne, en noir et blanc. L’ORTF ne fonctionnait que cinq ou six heures par jour. La journée se rythmait autour de trois rendez-vous : le journal de midi trente, celui de vingt heures, et celui de vingt-deux heures quinze. J’oublie, une fois par semaine, l’émission que mes parents ne voulaient jamais manquer : « Au théâtre ce soir ». À cette époque, on ne choisissait rien, mais on regardait tous la même chose, au même moment, et ensuite on en parlait ensemble à la maison bien sûr, mais aussi dans les bars-tabac du lendemain matin. La télévision à cinq cents chaînes d’aujourd’hui ressemble étrangement aux réseaux sociaux. Certains regardent CNews, d’autres TF1, LCI ou France 2, voire, pour moi, quelquefois Public Sénat. Chacun finit par ne regarder que ce qui lui ressemble déjà. On ne partage plus rien avec le voisin qui regarde souvent une autre chaîne que la sienne. Je me souviens des premiers pas de l’homme sur la Lune. Nous étions très peu, dans mon village, Oost-Cappel, à avoir la télévision. Nous avons invité les voisins chez nous, les Vandooren et les Decreton, à près de 4 heures du matin, ce 21 juillet 1969, pour vivre ce moment ensemble ; j’avais 10 ans et je m’en souviens comme si c’était hier. Le même cérémonial avait existé le 18 mars 1962, pour l’intervention du général de Gaulle au journal de 20 heures, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Étant donné que mon oncle maternel était soldat en Algérie, c’est dire si c’était important pour mes parents. À cette époque, ces écrans-là ne divisaient pas. Comment d’ailleurs auraient-ils pu ? Il n’y avait qu’une image, et on la regardait tous, ensemble. La plaie de notre temps Aujourd’hui, l’écran capte avant que l’adolescent, ou même l’enfant, n’ait eu le temps de choisir de le regarder. Il suffit de ne pas y prêter attention pour que le temps y disparaisse entier, soir après soir. Ce n’est plus un rendez-vous. C’est là, tout le temps, et ça finit par manger le reste. Ces écrans-là sont très certainement l’une des causes des faiblesses scolaires auxquelles notre monde occidental doit faire face. J’en ai assez d’entendre « encore 15 minutes » venant de mes derniers ados quand on souhaite prendre le repas ensemble, ou quand il est déjà 23 heures et qu’il y a école le lendemain. Pour les moins jeunes, les réseaux sociaux ajoutent une couche supplémentaire à cette prise. Un algorithme choisit ce qu’il te montre, et il ne choisit jamais au hasard. Il te propose ce qui confirme déjà ce que tu penses, même quand cette pensée est fausse, dangereuse voire perverse. C’est ce qui te retient le plus longtemps devant lui. L’écran ne t’informe plus, il te flatte. Il te renvoie, à peine déformé, ce que tu pensais déjà avant même de l’allumer. Mes parents n’avaient qu’une chaîne, alors ils la regardaient. Mes enfants en ont des milliers, et je crois que c’est pour ça qu’ils n’en choisissent plus aucune. Avant, l’écran réunissait toute la famille devant la même image. Aujourd’hui, chacun est dans un coin de la maison, en ignorant les autres, devant le sien. Le juge de paix Au stade, l’écran géant repasse une action au ralenti pour confirmer ou infirmer un hors-jeu, un penalty. Les joueurs protestent parfois, mais l’image, elle, ne change pas d’avis. Elle dit ce qui s’est passé, point final. C’est le même geste que je fais en expertise. Je visionne une vidéo de surveillance dans le cas d’un accident sur une machine, sur laquelle je vois que le technicien a désactivé les barrières de sécurité. Je tranche ainsi un fait contesté entre deux parties qui racontent chacune une version différente qu’ils veulent être la bonne parce que c’est la leur, le tout bien sûr pour éclairer le tribunal. À l’hôpital, l’écran fait la même chose, mais pour un enjeu qui n’a plus rien de futile. Il suffit d’une courbe qui varie ou d’un chiffre qui clignote pour que tout un service s’organise autour de ce que cet écran affirme. Un médecin ou une infirmière le scrute pour s’assurer qu’un cœur bat encore, qu’une respiration continue. Deux écrans que tout oppose, et pourtant le même travail : dire ce que l’œil ne tranche pas seul. Sauf que l’un arbitre un match alors que l’autre dit si un cœur bat encore ou s’il est déjà trop tard. Ceux qu’il faut combattre… Il y a aussi l’écran qui ne montre rien, celui qu’on appelle un écran de fumée. En expertise, j’en croise souvent : une partie multiplie les arguments annexes et noie la vraie cause sous des hypothèses qui n’ont rien à voir avec elle. Le but n’est jamais de montrer quelque chose, mais d’empêcher que je voie ce qu’il y a vraiment derrière, voire de mettre en place une stratégie purement dilatoire. Et il y a maintenant l’écran de l’intelligence artificielle. Il fait ce qu’un humain faisait autrefois, mais plus vite, et sans la conscience qui accompagnait ce geste. Il peut composer une image de ce qui a eu lieu, ou de ce qui n’a jamais eu lieu, sans qu’on sache toujours lequel des deux il vient de produire. Au moins pour l’instant, il n’a pas d’intention propre derrière cette image. Mais il ne lui manque peut-être qu’un peu de temps pour en avoir une. L’écran de fumée cache une vérité qui existe quand même, quelque part. L’IA, c’est autre chose, car elle fabrique une image qui n’a jamais rien eu à cacher, parce qu’il n’y a jamais rien eu : tout est faux et pourtant vraisemblable. Pour ces derniers, je ne suis pas certain que la mention IA au bas des écrans nous protège de ces dérives. Par ailleurs, de nombreux « clients » croient naïvement ce qu’ils regardent comme étant la vérité révélée. Et c’est peut-être ça, la vraie question, aujourd’hui : est-ce que ce que je regarde

Affiche Racine, citation de Simone Weil : l'enracinement est le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine.
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Racine

Racine. Un mot qui peut recouvrir plusieurs réalités bien différentes. Je vais ici en traiter trois : la racine-cause que je dois retrouver dans mes expertises judiciaires, la racine généalogique que je creuse depuis près de 50 ans par passion, et la racine identitaire, celle qu’on choisit ou qu’on nous impose. I. La racine-cause Pour une expertise, l’expert judiciaire doit répondre aux questions qui lui ont été posées par le juge. Il doit répondre à toutes les questions, mais aussi rien qu’aux questions. Il arrive quelquefois que la cause racine d’un sinistre ou d’un défaut ne puisse être expliquée que par la réponse à une question. Cette question-là, précisément, n’a pas été posée par le juge. Cela m’est arrivé quelques fois. Lors des réunions d’expertise, je tente de tester cette cause racine vis-à-vis des parties. Il arrive même que cette cause soit connue de chacune d’elles, à l’exception des assurances, qui ne sont là que pour couvrir la demande de préjudice. Et je fais face à un silence de chacun. Souvent, il s’agit de pratiques illégales, de mauvais comportements que je ne peux pas décrire tels qu’ils sont. Je risquerais une fronde contre moi. On m’expliquerait que j’ai débordé de ma mission en répondant à des questions qui n’ont pas été posées. On dirait même que j’ai glissé vers le droit, un domaine où l’expert n’a pas le droit d’aller. Alors, je passe parfois des heures sur une phrase de 3 lignes dans le corps du rapport. Les choses à comprendre ne sont pas dans le texte, mais entre les lignes. Mon objectif est que le juge, qui dira le droit, pose effectivement les questions qui sont de son ressort. Demander une extension de mission pour pouvoir poser ces questions-là fait, bien sûr, l’objet d’une opposition forte desdites parties. Cela va de soi. Mais il faut le dire aussi. Dans l’immense majorité des expertises, la cause racine finit par être mise au jour. Ces cas à la marge dont je viens de parler ne sont que l’exception. Ces derniers cas-là, pourtant, « sentent » mauvais dès la première réunion d’expertise. C’est en tout cas ce que montre ma pratique, forgée par l’expérience d’avoir travaillé et vécu dans des pays et des cultures très éloignés de notre « encore démocratie ». II. La racine généalogique Ce passe-temps est dangereux. C’est une espèce de pratique très addictive. Au début, on cherche ses ancêtres : d’où ils viennent, combien d’enfants ils ont eus, quel métier ils exerçaient. Mais rapidement, au moins pour le XIXe et le XXe siècle, on recherche aussi les anecdotes et les articles de presse, quand ils sont disponibles. Je me souviens de mes débuts, en 1977. J’avais discuté avec un homme né en 1890, à qui j’avais parlé de mon arrière-arrière-grand-père. Cet ancêtre avait eu 20 enfants avec la même épouse, comme le prouvait un document retrouvé en mairie d’Hondschoote. Je pensais qu’il s’agissait là d’un record quasi inégalable. Il m’a dit qu’il fallait pousser ces recherches plus avant. Et en effet, il y avait un 21e enfant. Je ne l’ai découvert que bien plus tard, après la mort de ce vieil homme. Il m’avait fait d’autres confidences à son sujet. Cet ancêtre était étalonnier. Il avait très certainement une descendance « non reconnue » qui dépasse largement ce record de 21 enfants. J’ai aussi fait des relevés d’actes de naissance, de mariage et de décès dans les registres de mon village. Je retrouve des traces de mes ascendants dès 1565, soit treize générations. Mais j’ai aussi noté autre chose : sur les dix décès intervenus en 1852, cinq concernaient des personnes de plus de 70 ans, quatre des enfants de moins d’un an, et un seul une personne de 11 ans. L’espérance de vie de 38 ans ne veut pas dire grand-chose. Si vous résistiez à la première année, vous aviez toutes les chances de vivre vieux. Enfin, j’ai découvert quelque chose d’assez incroyable. Pendant la période de la grippe dite « espagnole », la raison du décès était écrite au crayon. Huit personnes en ont été atteintes et en sont décédées, en 1919 et 1920. III. La racine identitaire Quand j’étais en Afrique du Sud, où j’ai vécu trois ans, il y avait bien sûr une diversité importante. Le pays compte onze langues officielles, douze si l’on ajoute la langue des signes spécifique à l’Afrique du Sud. Il existe quatre groupes ethniques que l’on doit renseigner sur les feuilles de présence aux réunions : la population noire, la population blanche, les asiatiques et les populations métisses. La population blanche descend essentiellement des Afrikaners hollandais et des huguenots français, qui avaient fui l’Europe au moment des conflits entre catholiques et protestants. Les asiatiques sont essentiellement indiens et pakistanais. Les populations métisses, enfin, portent le nom de colored en Afrique du Sud. Quand vous êtes étranger, et quelle que soit votre couleur de peau, vous devez indiquer blanc sur la feuille de présence. J’ai un ami sénégalais qui était dans ce cas. Alors oui, dans un pays aussi divers, on est obligé de s’adapter à la culture locale. Les relations entre les ethnies noires, entre elles, étaient d’ailleurs parfois très tendues. J’étais, pour ma part, accepté par toutes ces personnes, quelle que soit la colonne qu’elles renseignaient sur les feuilles de présence. Il est vraiment dommage qu’en France, il soit de plus en plus difficile de faire coexister des personnes de racines très différentes. Les processus d’intégration en vigueur jusqu’à la fin des années 70 me semblent dépassés. Et je le regrette très sincèrement.

Affiche Ailleurs, adage latin : qui veut la paix prépare la guerre (d'après Végèce).
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Ailleurs

L’ailleurs auquel on veut imposer nos habitudes, nos dominations, nos croyances… allons, osons, nos religions. Les statistiques montrent en effet que le monde n’a jamais été aussi en guerre depuis 1946. Les Nations unies ont dénombré 65 conflits impliquant 35 pays… Grâce au président des États-Unis, si je crois les mensonges qu’il distille à longueur de journée, grâce à Dieu, c’est-à-dire lui…, nous en avons évité 8 de plus… Si je devais demander à chacun d’entre vous de me donner ne serait-ce que 30 % de ces 65 conflits, je suis à peu près certain que je n’aurais que très peu de succès. Le pire est que nous n’avons en tête qu’un très petit nombre de ces conflits et, quelquefois, il ne s’agit pas des conflits les plus meurtriers et qui tuent depuis le plus longtemps. Qui connaît la guerre qui sévit depuis 30 ans en RDC et qui a fait plusieurs millions de morts si on intègre les morts de faim et de maladie que la guerre a contribué à ajouter… Bien sûr, on parle de la Russie qui a envahi l’Ukraine, et c’est terrible car c’est à notre porte, et nous savons, au moins ceux qui réfléchissent, que Poutine et ses oligarques considèrent que cela n’est que le hors-d’œuvre avant le plat principal que pourraient être les pays baltes et, assurément, la Pologne… Bien sûr, on parle de Gaza qui dure depuis 1948, mais on oublie les événements du 7 octobre 2023 qui ont déclenché les représailles disproportionnées des Israéliens. Bien sûr, on oublie les guerres larvées entre le Pakistan et l’Inde, sauf quand on montre à la télévision des combats aériens qu’on croyait dépassés depuis plus de 50 ans… J’étais en Ukraine, dans la région de Donetsk, quand les premières attaques ont eu lieu, menées par de soi-disant combattants « indépendants » de l’est de l’Ukraine, mais qui disposaient de moyens armés qui venaient forcément de quelque part. J’étais sur le golfe de Hammamet quand les Israéliens ont bombardé le QG de l’OLP. J’étais à la frontière libyo-tunisienne au moment des différends entre la Tunisie de Bourguiba et la Libye de Kadhafi… Je sais, je suis français et pas encore tout à fait luxembourgeois, mais j’ai connu les conflits du « ailleurs ». Je pense cependant que ce qui nous pend au nez n’a plus rien à voir avec cela… mais très probablement des blocages majeurs de notre vie de tous les jours, et des révoltes de personnes manipulées. Ailleurs n’est plus ailleurs, et encore moins nulle part. Cela peut être à nos frontières, à portée de drones, bien sûr. Je ne crois cependant plus à des guerres comme celles que nous avons connues entre l’Allemagne et la France voire entre la France et l’Angleterre qui a duré près de 7 siècles… mais à des manœuvres larvées qui bloquent un pays, qui montrent qu’un pays est à la merci non pas du plus fort, mais du plus sournois et assurément du mieux préparé. Il n’est même plus nécessaire d’avoir une frontière commune pour faire la guerre. La nuit du 11 au 12 octobre 2026, des pirates ont pris le contrôle, à distance, des frigos de centaines de supermarchés français. Intermarché, Netto, Super U, Carrefour, Monoprix. Pendant six heures, des congélateurs auraient été réglés à 50 °C. Pas besoin de soldats ou de bombardements. Quelques manipulations informatiques suffisent pour provoquer des dégâts considérables. Et quand on s’en aperçoit, il est déjà trop tard. Le même jour, en Belgique et au Luxembourg, Delhaize tombait à son tour. Sans lien avec l’attaque française, semble-t-il. Plus de commandes en ligne, des magasins qui ne pouvaient plus se réapprovisionner, pendant presque une semaine entière. Ces deux incidents n’ont sans doute aucun rapport. Je suis prêt à le croire, mais leur concomitance me laisse perplexe : on n’a même plus besoin d’une armée pour mettre un pays à genoux. Ne serait-ce qu’une installation informatique mal protégée et cela provoque des perturbations considérables. Et retrouver les responsables relève ensuite d’une autre affaire. Alors oui, je me pose la question, la nuit, parfois : et si demain, ce n’était plus un rayon de surgelés qui chauffe pendant six heures, mais tout un réseau électrique qui lâche, toute une distribution d’eau qui s’arrête, tous les hôpitaux d’un pays qui perdent en même temps leurs machines face à des malades qui arrivent par centaines ? Et si, un matin, on se réveillait avec les banques bloquées, toutes en même temps, plus aucun moyen de retirer un centime ? Je ne sais pas si la prochaine guerre nous opposera à un pays, à une organisation ou à quelques individus particulièrement bien équipés. Mais je crains que nous ne soyons absolument pas préparés à la subir. Et cette fois… il ne suffira pas de regarder les informations pour savoir ce qui se passe ailleurs. Nous serons peut-être directement concernés.

Affiche Discernement, citation de Saint-Exupéry : l'essentiel est invisible pour les yeux.
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Discernement

Quand j’évoque le discernement, je pense immédiatement à l’expertise qui reste, pour moi, la plus terrible que j’aie eu à traiter en plus de vingt ans au service de la justice. Il s’agissait d’un accident mortel dont la victime était très jeune. Jamais jusqu’alors je n’avais ressenti une telle pression sur mes épaules. Jamais jusqu’alors je ne m’étais rendu sur les lieux d’un accident pour y déposer une rose et me promettre, au-delà de la raison, de participer à l’œuvre de justice en expliquant rationnellement les causes de l’accident et en éclairant le juge sur la responsabilité des différents acteurs de ce terrible drame. Et pourtant, j’en avais vu, des accidents mortels, avant celui-ci, et j’en ai vu depuis. J’ai pour méthode de dépersonnaliser la victime, de ne retenir que les circonstances, et de ne jamais exclure a priori qu’elle ait pu contribuer elle-même à son décès. Dans le cas qui me hante encore aujourd’hui, cette coresponsabilité était exclue. Je m’étais promis d’en déterminer les causes premières, de les exposer, pour redonner, quelque part, une existence à cette victime au-delà de la mort. Cette expertise m’a pris aux tripes. Pendant des mois, je n’ai pratiquement pensé qu’à elle. Je n’ai fait que cela : la nuit, dans mon sommeil, dans mes cauchemars, mais aussi le jour, et les week-ends. Jamais une machine, dépourvue par nature de toute sensation, n’aurait pu puiser une telle énergie pour, in fine, établir un rapport fiable et documenté qui a clairement établi les causes de l’accident. Je raconte ça parce qu’en ce moment, dans certaines cours d’appel, on évoque très sérieusement d’intégrer l’intelligence artificielle dans l’expertise judiciaire. Cela permet très certainement de trier les pièces plus vite, d’assurer une rédaction plus fluide et sans fautes d’orthographe ou de grammaire ; cela permet peut-être de gagner du temps sur l’analyse de tableaux de chiffres. Je ne vais pas contester ces apports. Mais absolument personne dans ces réunions, dans ces colloques par dizaines consacrés à l’IA, n’a jamais parlé de la rose que j’ai déposée sur ce lieu avant même d’ouvrir le dossier. Personne n’a jamais parlé de ces nuits où je me réveillais en sursaut en ayant cauchemardé à propos d’une hypothèse qui ne tenait pas et qu’il fallait aller vérifier dès le lendemain, dans le froid s’il le fallait. On me parle de fiabilité des données, de gains de productivité, du risque que la machine invente un cas similaire qui n’existe pas sans même s’en rendre compte, alors que moi, je n’avais en tête que le visage de cette victime, son corps tuméfié, et la promesse que je lui avais faite. Un ami m’a expliqué qu’un philosophe grec avait un mot pour ce que j’avais fait dans ce dossier. La phronesis. Le discernement, en gros, ce besoin intime qui ne s’apprend dans aucun livre et qui ne se calcule pas. Je n’avais jamais eu besoin du mot pour le vivre. Je l’ai vécu dans mes tripes, et je l’ai revécu plus tard, dans des pays où je me suis retrouvé seul, juste avec mes yeux, mon expérience, et la peur de me tromper. Là-bas, j’ai vu des gens trancher juste avec un regard, un geste. Et ici, on en est à se demander si une machine peut remplacer ce rien-du-tout qui, en réalité, est tout. L’IA n’a pas de cauchemars. Moi, j’en ai fait pendant des mois. Elle ne saura jamais ce que ça fait de porter seul la responsabilité d’un rapport qui va dire à une famille pourquoi leur enfant est mort. Je veux bien que l’on me parle de productivité. Mais qu’on ne vienne pas m’expliquer que quelques prompts remplaceront ce que j’ai vécu dans cette expertise.

Affiche Jeunisme, proverbe : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait (Henri Estienne, 1594).
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Jeunisme

À la fin du XXe siècle, on était « vieux » à soixante-cinq ans. On prenait sa retraite, on était grand-père, pour certains déjà arrière-grand-père, et parfois, très rapidement, une charge pour ses enfants quand ce n’était pas un aller simple pour « la maison de vieux ». Aujourd’hui, pour beaucoup d’entreprises, on est vieux bien avant. À cinquante ans. Et de plus en plus souvent même dès quarante-cinq ans. À cet âge, on a pourtant derrière soi vingt-cinq à trente ans de travail, de dossiers, d’erreurs mais aussi de réussites patiemment construites. On a ce que j’appelle de la connaissance, qui n’est pas comparable au savoir. Le savoir, on l’apprend à l’école, dans les livres, et on l’oublie vite ; en fait, la majorité des choses qu’on nous enseigne deviennent inutiles dans nos activités respectives. La connaissance, elle, se dépose lentement, à force d’avoir vu, essayé, raté, recommencé et réussi. On ne la trouve dans aucune formation. Et c’est précisément cette connaissance qu’on met aujourd’hui à la porte. Car on lui préfère un jeune. Un peu de savoir, pas encore beaucoup de connaissance voire pas du tout, mais deux avantages décisifs compensent ces manques dans les services RH des sociétés : il coûte moins cher, et on le croit plus souple, et aussi plus adaptable à un monde en évolution permanente. Alors on remercie l’ancien, ou plutôt on vire le vieux. Et ce réputé vieux, à cinquante ans passés, se retrouve sans emploi, à enchaîner des missions de transition en attendant une retraite encore lointaine. J’en connais beaucoup. Des gens solides, compétents, qu’on a rangés au placard comme la tenaille héritée de son arrière-grand-père. Je n’ai nullement l’intention d’idéaliser l’âge pour autant. La jeunesse a bien évidemment plus d’énergie, quelquefois un peu d’audace, souvent l’envie de bousculer, et nos entreprises ont besoin de tout cela. Mais il y a un revers à cette « adoration du jeunisme », et on en parle peu. Ces jeunes qu’on adule ont souvent peu, voire pas, de sens de l’entreprise. Peu d’envie de se demander ce qu’on pourrait faire pour améliorer la société qui les emploie, et encore moins de proposer des idées de rupture. Comment leur en vouloir ? On ne leur promet rien de durable, on les sait remplaçables, alors ils ne s’attachent pas. La fidélité, ça ne se décrète pas. Ça se gagne. Une boîte qui ne s’engage envers personne, qu’elle ne vienne pas pleurer ensuite que personne ne s’engage pour elle. Dans mon métier de base, celui de métallurgiste, je sais qu’une pièce porte en elle toute une histoire : les traitements qu’elle a subis, les efforts et déformations qu’elle a encaissés. Cela ne se voit pas à l’œil pour le non-initié, et pourtant cela fait toute sa solidité. Pour un homme, c’est souvent la même chose. On ne lit pas son expérience sur son visage, mais elle est là, et elle est solide. En se séparant de ses anciens, une entreprise économise certes un salaire. Elle croit gagner en souplesse et en adaptabilité. En réalité, elle efface sa mémoire. Et une société sans mémoire refait, année après année, les mêmes erreurs, avec des gens certes plus jeunes mais aussi moins chers pour les commettre.

Affiche Univers, citation de Montaigne : frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui.
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Univers

Le mot dit le tout. Universum en latin : tout ramené à un. On ne fait pas plus grand. Et pourtant. L’univers, chez beaucoup, est tout sauf universel. J’en connais, des gens dont le monde s’arrête à vingt kilomètres de la télévision qui trône dans leur cuisine. Ils n’ont pas la moindre envie d’aller voir ailleurs. Ou pas le courage, allez savoir. La Voix du Nord tous les matins, le Journal des Flandres une fois par semaine, qu’on se prête d’ailleurs de voisin à voisin, la télévision le soir à 20 heures, et voilà le tour du monde fait depuis le canapé. Ce qui se joue plus loin ? Ils en ont une idée. De seconde main bien sûr, un peu semblable à celle de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours… Le pire n’est pas qu’ils restent là, sans la moindre envie d’aller voir ailleurs. C’est qu’ils ne veulent surtout pas se frotter à ce que pense l’autre. Montaigne, lui, disait qu’il faut frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui. Eux gardent leur cervelle au chaud, intacte, sous cloche. Une cervelle qu’on ne confronte jamais, ça finit par durcir. Le point commun est qu’on vous sort des avis bien tranchés sur la manière dont il faudrait tenir le pays. J’ose le mot : quasi dictatoriale. L’ordre d’abord, la liberté on verra. Et quand je raconte ce qu’on a vécu, ma femme, mes enfants et moi, ailleurs, dans beaucoup d’ailleurs, parfois dans le dur, on me regarde comme un extraterrestre. Un peu de jalousie dans l’œil quand je montre les photos à dos d’éléphant, les plages d’Afrique du Sud, l’Australie mais aussi l’Inde, la Russie, l’Ukraine et bien d’autres endroits. Mais surtout de la peur. La peur qu’on ait infligé ça à Alex et Théo dès leur plus jeune âge. Les traumatismes qu’ils auraient forcément ramassés, pour eux c’est l’évidence. C’est gentil, d’un côté, ça part d’un bon sentiment. Mais ça dit tout : pour qui n’a jamais bougé, partir ne peut être qu’une épreuve. Jamais une chance, jamais l’occasion d’élargir le champ des possibles. Je ne vais pas me donner le beau rôle. Même si j’ai parcouru cinq continents, mon univers aussi a ses murs, des pans entiers que je ne connais pas et que je juge sûrement de travers. Personne ne tient le monde dans sa tête. Seulement voilà : savoir que son coin n’est qu’un petit coin, ou le prendre pour la Terre entière, c’est très différent, on change d’échelle, de dimensions, de perspectives. On s’enrichit en s’éloignant. C’est tout. Pas que les autres se trompent. Juste que notre coin est un coin. Rien de plus.

Affiche Paroxysme, maxime de Sénèque : à qui profite le crime, c'est celui-là qui l'a commis.
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Paroxysme

Je sais ce qu’est un paroxysme. Pas uniquement par le dictionnaire ou par les livres, mais dans ma chair. Il y a une quarantaine d’années, je suis rentré d’Afrique avec tous les symptômes du paludisme, et avec lui des crises de fièvre comme je n’en souhaite à personne. Cette fièvre atteignait des sommets, au-delà des 41 degrés selon mes proches. À l’un de ces sommets, je me revois comme si c’était hier : j’étais seul sur un bateau, au milieu de l’océan, libre et heureux avec, pour m’accompagner, le seul bruit des vagues. Rien ne semblait me manquer. Ma famille, elle, voyait tout autre chose : un homme sur un lit, un lit d’hôpital, qu’on bourrait de Nivaquine à forte dose pour faire tomber la température. Le même instant. Deux mondes qui n’avaient rien à voir. La chute a été terrible : en redescendant vers le monde réel, mon cœur cognait si fort que j’ai réellement cru que la fin était proche. Voilà ce que cela m’a appris : la mort, je ne l’ai sentie qu’une fois le paroxysme de la fièvre passé. Le mot, d’ailleurs, nous vient des médecins ; paroxysme vient du grec paroxusmos, l’irritation poussée à son comble. Dans mon cas, c’était la pointe de la fièvre, l’instant après lequel on savait si le malade s’en tirait. Nous en avons fait le sommet de la colère, le moment où ça déborde de partout et où plus personne ne tient le manche. Il y a aussi des fièvres qui ne sont pas individuelles. Je pense à ces affrontements urbains de ces dernières semaines qui, jour après jour, atteignent leur paroxysme. Un hôtel de ville qui brûle une nuit, des vitrines défoncées, une violence qui semble s’alimenter toute seule jusqu’à un point de non-retour. Les médias, les politiques mais aussi les réseaux sociaux nous servent toujours la même explication : une étincelle, une bavure, un fait déclencheur. Je comprends que cela puisse contribuer à alimenter la flamme… mais un incendie, ça ne part pas d’une allumette tombée comme cela par hasard, ça se prépare, longtemps avant, dans tout ce qu’on n’a pas voulu voir. Et une chose me sidère : ces embrasements touchent parfois plusieurs pays européens, au sens géographique du terme, le même jour, ce dernier samedi. On a tendance à appeler ça une coïncidence ; je me méfie de ce mot comme de la peste. Dans mes dossiers d’expertise, quand plusieurs désordres surgissent en même temps et de la même manière, je ne privilégie jamais le hasard. Bien entendu, je ne démontre rien, et c’est même tout l’objet de ce texte que de ne pas conclure trop vite. Mais la vieille question me revient, celle que je me pose devant presque chaque affaire : à qui profite le crime, à qui profitent ces troubles ? Des troubles simultanés (en France, bien sûr, mais aussi en Italie, en Belgique et même en Albanie, le même jour, selon des formes plus que similaires), ces événements fatiguent et divisent des sociétés entières, cela peut faire les affaires de gens fort éloignés de la colère de la rue. L’idée d’une main extérieure, d’une guerre hybride où l’on met le feu chez le voisin sans jamais déclarer la guerre, je ne la trouve pas absurde. Elle mérite au moins qu’on l’analyse en tant qu’élément déclencheur. Ce n’est bien entendu pas à moi de le faire, mais c’est le travail de nos services de renseignement, intérieur comme extérieur, et j’attends d’eux qu’ils nous éclairent. Moi, je m’en tiens à ma règle personnelle : ne pas avaler l’explication facile parce qu’elle ne coûte rien, et la boucler quand tout le monde hurle. J’avais presque oublié, il existe un autre paroxysme, nettement plus sournois : le paroxysme des certitudes. Plus la conviction monte, moins les faits ont de place pour ne serait-ce que penser. J’applique cette méthode d’abord à moi-même : mon soupçon est et reste une hypothèse, ce n’est pas un verdict. Celui qui est sûr de tout a arrêté de penser. Il répète. Et sans s’en apercevoir, il en rajoute… Se tromper, bon. Tout le monde se trompe. Ce qui m’inquiète, c’est de ne même plus réussir à imaginer qu’on pourrait avoir tort… et là, on se dirige à marche vive vers l’égocentrisme. Je n’en ferai pas une leçon de morale, ce n’est vraiment pas mon style. Mais cette vieille fièvre m’a appris ceci : au paroxysme, on se croit libre et heureux alors qu’on est à deux doigts d’y passer. C’est seulement en redescendant qu’on voit clair, qu’on sait ce qu’on a traversé. Je me demande si le vrai paroxysme de notre époque n’est pas dans cette difficulté à voir et surtout à retrouver un peu de mesure. Je vous invite à vous poser la seule question utile : à qui profite que nous perdions le sens même de nos démocraties ?

Manifestation : « La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera », Émile Zola (Le Figaro, 25 novembre 1897)
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Manifestation

Voilà un mot qui présente plusieurs ombres. Manifester, c’est faire « sortir au grand jour ce qui se cachait ». Le latin est on ne peut plus clair : dans manifestus, l’évident, le palpable, il y a aussi manus, la main. Une chose manifeste, c’est une chose qu’on pourrait presque attraper, prendre quelqu’un la main dans le sac. Dans mes missions d’expert, le mot a d’ailleurs un sens très officiel. La loi me demande de « concourir à la manifestation de la vérité ». Pour dire les choses clairement, faire avouer à la matière ce qu’elle veut garder pour elle. Une pièce cassée ne dit rien spontanément, mais elle en dit beaucoup à qui prend le temps de « l’écouter » : mon affaire à moi, c’est de « la faire parler ». Seulement, une manifestation n’est jamais LA vérité, ce n’est que sa trace, son signe, et rien de plus. Une fissure, une corrosion, une déformation, ce sont les manifestations d’une cause qu’on ne voit pas encore. Il y a quelques jours, une oxydation était le signe d’une soudure bâclée sur une face qui nous était cachée. Dans un domaine tout autre, le médecin peut dire la même chose de ses symptômes : la fièvre n’est pas la maladie et le symptôme qui crie le plus fort n’est pas toujours celui qui tue. Confondre le signe et ce qu’il annonce, c’est la première erreur des « médecins de plateaux de télévision », des influenceurs basés à Dubaï mais aussi quelquefois de l’expert débutant. Il y a l’autre manifestation, bien sûr, celle de la rue. Des lycéens qui descendent parce que leur établissement tombe en ruine, par exemple. Eux aussi rendent visible ce qui, sinon, resterait un grognement dans les couloirs. C’est en effet un signal. Un pouvoir à l’écoute le lit comme je lis un symptôme ; un pouvoir sourd prend le calme revenu pour une guérison, et s’étonne quand ça recommence quelques mois plus tard. Là où je tousse, c’est quand la manifestation se saborde elle-même comme elle le fait en ce moment. D’abord en cassant : manifester, ce n’est pas se rebeller, ce sont deux verbes certes du premier groupe mais très différents. Descendre dans la rue parce que les bâtiments sont indignes, puis brûler ces mêmes bâtiments, j’avoue ne pas comprendre la logique. Quand on détruit ce dont on se plaint, pour un métallurgiste et expert comme moi, c’est pire encore : détruire, c’est effacer la preuve. Une pièce brûlée ne témoigne plus. Pour faire un parallèle, le casseur raye le faciès de rupture de sa propre cause, et le lendemain on ne parlera que des vitrines, plus jamais de ce qui l’avait mis là. Ensuite en se laissant déborder : un signal ne vaut que s’il reste clair. Quand une cause précise, juste, sérieuse, se retrouve recouverte de signes qui lui sont étrangers ou de slogans venus d’ailleurs, d’une cause lointaine qui n’a rien à voir avec le sujet du jour, le message de départ se perd. C’est, dans mon vocabulaire, une bonne mesure gâchée par le bruit. Ceux qui étaient venus pour une raison précise repartent sans avoir été entendus, couverts par des voix plus fortes qui n’étaient pas là pour la même chose qu’eux. Alors je le dis sans détour : manifester est un droit, une soupape, un signal qu’il faut savoir écouter. Mais pour manifester quelque chose, une manifestation doit rester ce qu’elle est. Dès qu’elle casse, dès qu’on la récupère, elle ne dit plus rien, ou pire, elle finit par dire l’inverse de ce qu’elle voulait. C’est exactement ce que je demande à une expertise. Pour que la vérité se montre, il faut du calme, de la clarté, et personne qui éteigne la lumière ou qui hurle plus fort que les faits. La vérité, en expertise comme dans une rue, n’a jamais eu le goût du vacarme.

Égocentrisme : « Le moi est haïssable », Blaise Pascal
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Égocentrisme

Égocentrisme. Tout est dans le mot : ego, le moi, moi d’abord, moi ensuite et, s’il reste encore un peu de place, les autres et ce n’est pas sûr. Il existe même une version philosophique de la chose, le solipsisme, qui consiste, pour faire simple, à considérer que seul son propre esprit existe ! Les autres ne sont que décor, et au mieux des figurants pour se faire valoir. Je peux comprendre que cela peut être assez amusant chez un philosophe, mais ça l’est beaucoup moins quand on rencontre ce genre de personnage dans la vie courante. Et manque de chance, notre époque en fabrique à la chaîne ! Les réseaux sociaux, auxquels se sont ajoutées les chaînes d’information en continu, constituent un formidable « élevage » industriel d’égocentriques. Chacun d’entre eux s’y expose, s’y admire, s’y pavane et finit par confondre sa popularité supposée avec sa compétence effective. Certains deviennent même des références sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout, bien entendu, ils parlent fort, affirment beaucoup mais démontrent rarement si ce n’est jamais. Quant à leur parcours, il arrive qu’il soit sérieusement « amélioré ». Et lorsqu’on leur met les faits sous le nez, ils ne reconnaissent rien, ils persistent : le mensonge devient une vérité qu’il faut défendre à tout prix, vérité certes alternative. J’en ai rencontré, de ce genre d’individus, dans l’industrie. Des chefs d’entreprise, directeur général, CEO pour faire international… qui planquaient leur incompétence derrière un titre, une fonction ou une position parfois héritée de leur papa. Ils savaient donner des ordres, beaucoup moins expliquer pourquoi ils les donnaient et où cela supposait d’emmener l’ensemble de leur entreprise. Une chose était cependant totalement interdite, impensable : les contredire ! Dans mes missions d’expert judiciaire, ce genre de comportement finit généralement par poser problème. On demande des explications, on examine les documents, on confronte les déclarations aux constatations faites lors des accédits, aux dires des parties et aux résultats des investigations. Pour faire court et efficace, on vérifie… Et il arrive que le personnage perde un peu de sa superbe, de son envergure. J’ai souvent constaté que ceux qui maîtrisent le moins leur sujet sont aussi ceux qui supportent le moins qu’on leur pose des questions. Ils haussent le ton, comme si les décibels pouvaient remplacer les connaissances. En métallurgie, une pièce fêlée peut sonner faux lorsqu’on la frappe. Ce n’est pas en tapant plus fort qu’on la rendra saine. Pour certains dirigeants, c’est exactement pareil. Quant aux experts de plateau, je préfère presque en rire. Experts en tout, spécialistes de rien, capables de disserter pendant une heure sur un sujet qu’ils ont découvert trois heures plus tôt, dans le taxi qui les conduisait au studio. Le véritable spécialiste, en pensant à Jean Gabin, sait au moins une chose, c’est qu’il ne sait pas. Mais reconnaissons que cette modestie ne fait pas le buzz et l’audience qui en découle. Ce qui est nettement moins drôle, c’est de retrouver les mêmes profils dans le monde politique. L’égocentrisme y prospère, parfois et en fait de plus en plus souvent jusqu’à la caricature voire l’obscène. Certains personnages ont une telle opinion d’eux-mêmes qu’ils finissent par croire que leur parole suffit à faire la Vérité. Ils mentent, se contredisent cinq fois par jour, inventent des faits et, lorsqu’on les prend en défaut, accusent ceux qui les contredisent ou ceux qui les ont précédés. Une chose est certaine, la faute est toujours chez les autres. Et ces gens-là gouvernent déjà ou ambitionnent de gouverner un pays ! Je vous avoue que cela me hante… pas seulement pour ce qu’ils sont, mais pour le nombre de personnes prêtes à les suivre. Ils vendent du vent, juste ce qu’il faut pour que les girouettes tournent dans leur sens et votent pour eux. Le plus inquiétant, c’est qu’ils finissent parfois par croire eux-mêmes à leurs propres mensonges. Il y a pourtant une chose que mes activités d’expert judiciaire m’ont apprise : on ne se choisit jamais soi-même comme référence. Quand on effectue une mesure, on utilise un étalon reconnu, pas un instrument bricolé pour obtenir le résultat qui nous arrange. L’égocentrique, lui, n’a pas ce problème. L’étalon, c’est lui ! Et puisque nous parlons d’étalon, le mot me paraît particulièrement bien choisi. Car notre personnage se voit volontiers aussi comme celui de l’écurie, le beau mâle qui parade, bombe le torse, vulgarise les relations et attend les applaudissements. Il est à la fois la mesure et le plus beau cheval du pré !!! Naturellement, toute contradiction, si minime soit-elle, devient insupportable. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus un contradicteur, c’est un adversaire, puis un ennemi, celui qu’il faut faire disparaître. Et notre homme, qui voulait que tout tourne autour de lui, finit par se persuader que le monde entier lui en veut et on touche dans ce cas à la paranoïa. L’expertise judiciaire m’a plutôt appris le contraire. Une conviction ne vaut pas une preuve… et lorsqu’une partie conteste mes conclusions, je dois être capable de lui répondre autrement qu’en invoquant mon titre ou mon expérience comme étendard. Il faut reprendre les faits, les vérifier, parfois même, je l’avoue, reconnaître qu’on s’est trompé. Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est précisément ce qui distingue une démarche technique d’une affaire d’ego. Je terminerai sans nommer personne. Regardons simplement ce qui s’est passé outre-Atlantique il y a quelques années, et ce qui s’y reproduit aujourd’hui. On peut toujours confier les rênes d’un pays à un homme persuadé d’être le seul à détenir la vérité… mais il ne faut pas ensuite s’étonner de voir l’attelage sortir de la voie. Et ceux qui en paieront le prix seront probablement les mêmes qui auront suivi, comme un seul homme, tête baissée, le bel étalon. Encore faut-il se souvenir qu’un étalon, même magnifique, reste un cheval.

Procuste : « L’égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait », Honoré de Balzac
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Procuste

Il y avait, en Grèce, sur la route qui allait d’Athènes à Éleusis, un aubergiste nommé Procuste. Un homme très accueillant, au demeurant. À tous les voyageurs fatigués, il offrait le gîte, un bon lit de fer pour la nuit. Le piège se refermait seulement après : il exigeait que son invité s’ajuste exactement au lit. Trop grand, il sciait ce qui dépassait. Trop court, trop petit, il l’étirait de force jusqu’à la bonne longueur. J’avais oublié, il possédait deux lits, un court et un long, et donc jamais personne n’était à la bonne taille et le supplice concernait tout le monde. Thésée, qui n’est autre que le héros fondateur d’Athènes, finit par le tuer en lui appliquant la même méthode. À lire les journaux, à écouter les podcasts, à regarder les reportages, nous avons fait de l’auberge de Procuste non pas une auberge perdue de Grèce mais l’Airbnb inondant le monde et que nous avons rebaptisé « égalité ». Il faut ouvrir les yeux, l’égalité est un Rubik’s Cube, il y a plusieurs égalités, et on les mélange souvent volontairement et beaucoup ne savent pas les ranger voire souvent même pas les différencier. Commençons par l’égalité des droits. Là, aucune discussion possible : la loi doit être la même pour tous. C’est ce que nous avons affirmé en 1789, et je n’ai aucune envie de revenir là-dessus, bien au contraire. Pour ceux qui ont déjà visité mon bureau, les droits de l’homme et du citoyen y trônent comme préambule de la Ve République sur la feuille de journal jaunie envoyée à chaque électeur par le général de Gaulle en 1958. L’égalité des chances ensuite : la même ligne de départ, le même accès à l’école, aux concours. Elle porte bien entendu sur le départ, pas sur l’arrivée. L’égalité des devoirs, qui passe quasi systématiquement à la trappe. On réclame ses droits en négligeant leur contrepartie, comme si l’un pouvait aller sans l’autre. Et puis il y a celle qui me dérange profondément, celle qu’on nous vend en cachette : l’égalité des résultats. La même arrivée pour tous, quoi qu’on fasse, et surtout quoi qu’on ne fasse pas. Celle-là, c’est tout à fait le lit de Procuste. Car pour rendre tout le monde égal en résultat, il n’y a jamais que deux solutions. Faire progresser celui qui rencontre des difficultés, c’est compliqué, ça prend du temps et ça demande souvent des moyens. Alors on préfère parfois s’attaquer à celui qui réussit, c’est nettement plus facile, ça coûte moins cher et, surtout, ça évite de se poser les bonnes questions. Alors quand on rabote, on nivelle par le bas, on scie ce qui monte trop haut, et on appelle ça de la justice. Le mot juste serait pourtant l’inverse : égal vient du latin aequus, qui a donné équité, mais aussi inique. Considérer de la même façon celui qui se bat et celui qui attend, ce n’est pas ce que j’attends de l’égalité, c’est son contraire. Un exemple, le baccalauréat. À force de vouloir que presque tous l’obtiennent, sans demander aux plus récalcitrants, aux moins courageux de lâcher un instant leurs écrans et leurs jeux en ligne, on en a fait un diplôme qui ne prouve plus grand-chose. Dans un laboratoire, quand un résultat est toujours positif, je m’interroge sur la qualité de l’outil de mesure et très souvent, pour ne pas dire tout le temps, la mesure est superflue voire totalement inutile ou même dangereuse. J’ai en tête des dizaines d’exemples où les tests n’ont plus aucune signification car les conditions ne sont pas adaptées à ce que l’on veut mesurer… En particulier, pour le baccalauréat, on ment deux fois : le besogneux, dont l’effort ne se voit plus, et le j’m’en fouteux, à qui on tend un bout de papier qui n’a plus aucune valeur. Je veux faire un parallèle avec l’acier… désolé mais l’expert n’est jamais bien loin. Un acier qu’on travaille, qu’on déforme, se durcit : c’est ce qu’on appelle l’écrouissage. Celui qu’on laisse tranquille reste mou. Quant aux caractéristiques mécaniques d’un acier à hautes résistances, elles ne viennent bien sûr pas de son uniformité, elles viennent de ses différences de structures : ferrite, perlite, bainite, martensite… Homogénéisez tout, effacez les écarts, et vous obtenez un acier on ne peut plus standard. Procuste, au fond, aurait été un très mauvais métallurgiste. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne plaide pas pour une société de castes ou de classes, le riche d’un côté, le pauvre de l’autre, le centre-ville contre le 93, le blanc contre le moins blanc. Au contraire. Je connais des gens qui n’ont que faire de la fortune de leur famille, de leur code postal, de leur prénom ou de la couleur de leur peau, et qui veulent se sortir de là où ils sont nés. Ceux-là, il faut tout faire pour les aider à partir du bon pied. Donner de bonnes conditions à tous ceux qui se présentent sur la ligne de départ, ce n’implique pas ne pas s’intéresser à ceux qui arrivent parmi les premiers, c’est au contraire rétablir une vraie chance pour ceux qui s’en donnent la pugnacité, le courage. Ce que je refuse, c’est le « tout le monde pareil ». Je sais bien sûr qu’il y a ceux qui ne peuvent pas à cause d’un handicap, d’un accident de la vie, le vrai malheur. Vis-à-vis de ces populations, la solidarité n’est pas une faveur, c’est un devoir et l’honneur d’une société. Ailleurs, il y a ceux qui ne veulent pas tout simplement. Les traiter de la même façon que les autres, c’est offenser les premiers et ne pas inciter les seconds. Il y a pire encore : ceux qui ne se projettent pas mais qui jettent, qui ne bâtissent pas mais qui brûlent et détruisent. Une société aura toujours besoin de ceux qui pensent, qui inventent, qui se projettent. Elle n’a jamais eu besoin de ceux qui cassent. Leur accorder les mêmes