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Mes articles de réflexion : un mot, un concept, exploré au fil de mon métier d’expert judiciaire et de la vie. Du plus récent au plus ancien.

Manifestation : « La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera », Émile Zola (Le Figaro, 25 novembre 1897)
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Manifestation

Voilà un mot qui présente plusieurs ombres. Manifester, c’est faire « sortir au grand jour ce qui se cachait ». Le latin est on ne peut plus clair : dans manifestus, l’évident, le palpable, il y a aussi manus, la main. Une chose manifeste, c’est une chose qu’on pourrait presque attraper, prendre quelqu’un la main dans le sac. Dans mes missions d’expert, le mot a d’ailleurs un sens très officiel. La loi me demande de « concourir à la manifestation de la vérité ». Pour dire les choses clairement, faire avouer à la matière ce qu’elle veut garder pour elle. Une pièce cassée ne dit rien spontanément, mais elle en dit beaucoup à qui prend le temps de « l’écouter » : mon affaire à moi, c’est de « la faire parler ». Seulement, une manifestation n’est jamais LA vérité, ce n’est que sa trace, son signe, et rien de plus. Une fissure, une corrosion, une déformation, ce sont les manifestations d’une cause qu’on ne voit pas encore. Il y a quelques jours, une oxydation était le signe d’une soudure bâclée sur une face qui nous était cachée. Dans un domaine tout autre, le médecin peut dire la même chose de ses symptômes : la fièvre n’est pas la maladie et le symptôme qui crie le plus fort n’est pas toujours celui qui tue. Confondre le signe et ce qu’il annonce, c’est la première erreur des « médecins de plateaux de télévision », des influenceurs basés à Dubaï mais aussi quelquefois de l’expert débutant. Il y a l’autre manifestation, bien sûr, celle de la rue. Des lycéens qui descendent parce que leur établissement tombe en ruine, par exemple. Eux aussi rendent visible ce qui, sinon, resterait un grognement dans les couloirs. C’est en effet un signal. Un pouvoir à l’écoute le lit comme je lis un symptôme ; un pouvoir sourd prend le calme revenu pour une guérison, et s’étonne quand ça recommence quelques mois plus tard. Là où je tousse, c’est quand la manifestation se saborde elle-même comme elle le fait en ce moment. D’abord en cassant : manifester, ce n’est pas se rebeller, ce sont deux verbes certes du premier groupe mais très différents. Descendre dans la rue parce que les bâtiments sont indignes, puis brûler ces mêmes bâtiments, j’avoue ne pas comprendre la logique. Quand on détruit ce dont on se plaint, pour un métallurgiste et expert comme moi, c’est pire encore : détruire, c’est effacer la preuve. Une pièce brûlée ne témoigne plus. Pour faire un parallèle, le casseur raye le faciès de rupture de sa propre cause, et le lendemain on ne parlera que des vitrines, plus jamais de ce qui l’avait mis là. Ensuite en se laissant déborder : un signal ne vaut que s’il reste clair. Quand une cause précise, juste, sérieuse, se retrouve recouverte de signes qui lui sont étrangers ou de slogans venus d’ailleurs, d’une cause lointaine qui n’a rien à voir avec le sujet du jour, le message de départ se perd. C’est, dans mon vocabulaire, une bonne mesure gâchée par le bruit. Ceux qui étaient venus pour une raison précise repartent sans avoir été entendus, couverts par des voix plus fortes qui n’étaient pas là pour la même chose qu’eux. Alors je le dis sans détour : manifester est un droit, une soupape, un signal qu’il faut savoir écouter. Mais pour manifester quelque chose, une manifestation doit rester ce qu’elle est. Dès qu’elle casse, dès qu’on la récupère, elle ne dit plus rien, ou pire, elle finit par dire l’inverse de ce qu’elle voulait. C’est exactement ce que je demande à une expertise. Pour que la vérité se montre, il faut du calme, de la clarté, et personne qui éteigne la lumière ou qui hurle plus fort que les faits. La vérité, en expertise comme dans une rue, n’a jamais eu le goût du vacarme.

Égocentrisme : « Le moi est haïssable », Blaise Pascal
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Égocentrisme

Égocentrisme. Tout est dans le mot : ego, le moi, moi d’abord, moi ensuite et, s’il reste encore un peu de place, les autres et ce n’est pas sûr. Il existe même une version philosophique de la chose, le solipsisme, qui consiste, pour faire simple, à considérer que seul son propre esprit existe ! Les autres ne sont que décor, et au mieux des figurants pour se faire valoir. Je peux comprendre que cela peut être assez amusant chez un philosophe, mais ça l’est beaucoup moins quand on rencontre ce genre de personnage dans la vie courante. Et manque de chance, notre époque en fabrique à la chaîne ! Les réseaux sociaux, auxquels se sont ajoutées les chaînes d’information en continu, constituent un formidable « élevage » industriel d’égocentriques. Chacun d’entre eux s’y expose, s’y admire, s’y pavane et finit par confondre sa popularité supposée avec sa compétence effective. Certains deviennent même des références sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout, bien entendu, ils parlent fort, affirment beaucoup mais démontrent rarement si ce n’est jamais. Quant à leur parcours, il arrive qu’il soit sérieusement « amélioré ». Et lorsqu’on leur met les faits sous le nez, ils ne reconnaissent rien, ils persistent : le mensonge devient une vérité qu’il faut défendre à tout prix, vérité certes alternative. J’en ai rencontré, de ce genre d’individus, dans l’industrie. Des chefs d’entreprise, directeur général, CEO pour faire international… qui planquaient leur incompétence derrière un titre, une fonction ou une position parfois héritée de leur papa. Ils savaient donner des ordres, beaucoup moins expliquer pourquoi ils les donnaient et où cela supposait d’emmener l’ensemble de leur entreprise. Une chose était cependant totalement interdite, impensable : les contredire ! Dans mes missions d’expert judiciaire, ce genre de comportement finit généralement par poser problème. On demande des explications, on examine les documents, on confronte les déclarations aux constatations faites lors des accédits, aux dires des parties et aux résultats des investigations. Pour faire court et efficace, on vérifie… Et il arrive que le personnage perde un peu de sa superbe, de son envergure. J’ai souvent constaté que ceux qui maîtrisent le moins leur sujet sont aussi ceux qui supportent le moins qu’on leur pose des questions. Ils haussent le ton, comme si les décibels pouvaient remplacer les connaissances. En métallurgie, une pièce fêlée peut sonner faux lorsqu’on la frappe. Ce n’est pas en tapant plus fort qu’on la rendra saine. Pour certains dirigeants, c’est exactement pareil. Quant aux experts de plateau, je préfère presque en rire. Experts en tout, spécialistes de rien, capables de disserter pendant une heure sur un sujet qu’ils ont découvert trois heures plus tôt, dans le taxi qui les conduisait au studio. Le véritable spécialiste, en pensant à Jean Gabin, sait au moins une chose, c’est qu’il ne sait pas. Mais reconnaissons que cette modestie ne fait pas le buzz et l’audience qui en découle. Ce qui est nettement moins drôle, c’est de retrouver les mêmes profils dans le monde politique. L’égocentrisme y prospère, parfois et en fait de plus en plus souvent jusqu’à la caricature voire l’obscène. Certains personnages ont une telle opinion d’eux-mêmes qu’ils finissent par croire que leur parole suffit à faire la Vérité. Ils mentent, se contredisent cinq fois par jour, inventent des faits et, lorsqu’on les prend en défaut, accusent ceux qui les contredisent ou ceux qui les ont précédés. Une chose est certaine, la faute est toujours chez les autres. Et ces gens-là gouvernent déjà ou ambitionnent de gouverner un pays ! Je vous avoue que cela me hante… pas seulement pour ce qu’ils sont, mais pour le nombre de personnes prêtes à les suivre. Ils vendent du vent, juste ce qu’il faut pour que les girouettes tournent dans leur sens et votent pour eux. Le plus inquiétant, c’est qu’ils finissent parfois par croire eux-mêmes à leurs propres mensonges. Il y a pourtant une chose que mes activités d’expert judiciaire m’ont apprise : on ne se choisit jamais soi-même comme référence. Quand on effectue une mesure, on utilise un étalon reconnu, pas un instrument bricolé pour obtenir le résultat qui nous arrange. L’égocentrique, lui, n’a pas ce problème. L’étalon, c’est lui ! Et puisque nous parlons d’étalon, le mot me paraît particulièrement bien choisi. Car notre personnage se voit volontiers aussi comme celui de l’écurie, le beau mâle qui parade, bombe le torse, vulgarise les relations et attend les applaudissements. Il est à la fois la mesure et le plus beau cheval du pré !!! Naturellement, toute contradiction, si minime soit-elle, devient insupportable. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus un contradicteur, c’est un adversaire, puis un ennemi, celui qu’il faut faire disparaître. Et notre homme, qui voulait que tout tourne autour de lui, finit par se persuader que le monde entier lui en veut et on touche dans ce cas à la paranoïa. L’expertise judiciaire m’a plutôt appris le contraire. Une conviction ne vaut pas une preuve… et lorsqu’une partie conteste mes conclusions, je dois être capable de lui répondre autrement qu’en invoquant mon titre ou mon expérience comme étendard. Il faut reprendre les faits, les vérifier, parfois même, je l’avoue, reconnaître qu’on s’est trompé. Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est précisément ce qui distingue une démarche technique d’une affaire d’ego. Je terminerai sans nommer personne. Regardons simplement ce qui s’est passé outre-Atlantique il y a quelques années, et ce qui s’y reproduit aujourd’hui. On peut toujours confier les rênes d’un pays à un homme persuadé d’être le seul à détenir la vérité… mais il ne faut pas ensuite s’étonner de voir l’attelage sortir de la voie. Et ceux qui en paieront le prix seront probablement les mêmes qui auront suivi, comme un seul homme, tête baissée, le bel étalon. Encore faut-il se souvenir qu’un étalon, même magnifique, reste un cheval.

Procuste : « L’égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait », Honoré de Balzac
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Procuste

Il y avait, en Grèce, sur la route qui allait d’Athènes à Éleusis, un aubergiste nommé Procuste. Un homme très accueillant, au demeurant. À tous les voyageurs fatigués, il offrait le gîte, un bon lit de fer pour la nuit. Le piège se refermait seulement après : il exigeait que son invité s’ajuste exactement au lit. Trop grand, il sciait ce qui dépassait. Trop court, trop petit, il l’étirait de force jusqu’à la bonne longueur. J’avais oublié, il possédait deux lits, un court et un long, et donc jamais personne n’était à la bonne taille et le supplice concernait tout le monde. Thésée, qui n’est autre que le héros fondateur d’Athènes, finit par le tuer en lui appliquant la même méthode. À lire les journaux, à écouter les podcasts, à regarder les reportages, nous avons fait de l’auberge de Procuste non pas une auberge perdue de Grèce mais l’Airbnb inondant le monde et que nous avons rebaptisé « égalité ». Il faut ouvrir les yeux, l’égalité est un Rubik’s Cube, il y a plusieurs égalités, et on les mélange souvent volontairement et beaucoup ne savent pas les ranger voire souvent même pas les différencier. Commençons par l’égalité des droits. Là, aucune discussion possible : la loi doit être la même pour tous. C’est ce que nous avons affirmé en 1789, et je n’ai aucune envie de revenir là-dessus, bien au contraire. Pour ceux qui ont déjà visité mon bureau, les droits de l’homme et du citoyen y trônent comme préambule de la Ve République sur la feuille de journal jaunie envoyée à chaque électeur par le général de Gaulle en 1958. L’égalité des chances ensuite : la même ligne de départ, le même accès à l’école, aux concours. Elle porte bien entendu sur le départ, pas sur l’arrivée. L’égalité des devoirs, qui passe quasi systématiquement à la trappe. On réclame ses droits en négligeant leur contrepartie, comme si l’un pouvait aller sans l’autre. Et puis il y a celle qui me dérange profondément, celle qu’on nous vend en cachette : l’égalité des résultats. La même arrivée pour tous, quoi qu’on fasse, et surtout quoi qu’on ne fasse pas. Celle-là, c’est tout à fait le lit de Procuste. Car pour rendre tout le monde égal en résultat, il n’y a jamais que deux solutions. Faire progresser celui qui rencontre des difficultés, c’est compliqué, ça prend du temps et ça demande souvent des moyens. Alors on préfère parfois s’attaquer à celui qui réussit, c’est nettement plus facile, ça coûte moins cher et, surtout, ça évite de se poser les bonnes questions. Alors quand on rabote, on nivelle par le bas, on scie ce qui monte trop haut, et on appelle ça de la justice. Le mot juste serait pourtant l’inverse : égal vient du latin aequus, qui a donné équité, mais aussi inique. Considérer de la même façon celui qui se bat et celui qui attend, ce n’est pas ce que j’attends de l’égalité, c’est son contraire. Un exemple, le baccalauréat. À force de vouloir que presque tous l’obtiennent, sans demander aux plus récalcitrants, aux moins courageux de lâcher un instant leurs écrans et leurs jeux en ligne, on en a fait un diplôme qui ne prouve plus grand-chose. Dans un laboratoire, quand un résultat est toujours positif, je m’interroge sur la qualité de l’outil de mesure et très souvent, pour ne pas dire tout le temps, la mesure est superflue voire totalement inutile ou même dangereuse. J’ai en tête des dizaines d’exemples où les tests n’ont plus aucune signification car les conditions ne sont pas adaptées à ce que l’on veut mesurer… En particulier, pour le baccalauréat, on ment deux fois : le besogneux, dont l’effort ne se voit plus, et le j’m’en fouteux, à qui on tend un bout de papier qui n’a plus aucune valeur. Je veux faire un parallèle avec l’acier… désolé mais l’expert n’est jamais bien loin. Un acier qu’on travaille, qu’on déforme, se durcit : c’est ce qu’on appelle l’écrouissage. Celui qu’on laisse tranquille reste mou. Quant aux caractéristiques mécaniques d’un acier à hautes résistances, elles ne viennent bien sûr pas de son uniformité, elles viennent de ses différences de structures : ferrite, perlite, bainite, martensite… Homogénéisez tout, effacez les écarts, et vous obtenez un acier on ne peut plus standard. Procuste, au fond, aurait été un très mauvais métallurgiste. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne plaide pas pour une société de castes ou de classes, le riche d’un côté, le pauvre de l’autre, le centre-ville contre le 93, le blanc contre le moins blanc. Au contraire. Je connais des gens qui n’ont que faire de la fortune de leur famille, de leur code postal, de leur prénom ou de la couleur de leur peau, et qui veulent se sortir de là où ils sont nés. Ceux-là, il faut tout faire pour les aider à partir du bon pied. Donner de bonnes conditions à tous ceux qui se présentent sur la ligne de départ, ce n’implique pas ne pas s’intéresser à ceux qui arrivent parmi les premiers, c’est au contraire rétablir une vraie chance pour ceux qui s’en donnent la pugnacité, le courage. Ce que je refuse, c’est le « tout le monde pareil ». Je sais bien sûr qu’il y a ceux qui ne peuvent pas à cause d’un handicap, d’un accident de la vie, le vrai malheur. Vis-à-vis de ces populations, la solidarité n’est pas une faveur, c’est un devoir et l’honneur d’une société. Ailleurs, il y a ceux qui ne veulent pas tout simplement. Les traiter de la même façon que les autres, c’est offenser les premiers et ne pas inciter les seconds. Il y a pire encore : ceux qui ne se projettent pas mais qui jettent, qui ne bâtissent pas mais qui brûlent et détruisent. Une société aura toujours besoin de ceux qui pensent, qui inventent, qui se projettent. Elle n’a jamais eu besoin de ceux qui cassent. Leur accorder les mêmes

Créationnisme : « Dieu, c’est comme le sucre dans le lait chaud… », Coluche
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Créationnisme

Dans nos vieilles églises, les vitraux racontent des histoires. Avant que les gens sachent lire, on leur montrait sur les murs ce qu’ils ne pouvaient pas trouver dans les livres. Le pape Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, le disait déjà vers l’an 600 : l’image est, pour l’illettré, ce que l’écriture est à celui qui sait lire. On a appelé cela la Bible des pauvres. Autrement dit, nos tympans, nos vitraux et nos rosaces sont des bandes dessinées avant l’heure, des cases d’images pour faire passer un récit, pour supporter une histoire. Et une bande dessinée, aussi belle soit-elle, n’a jamais été un rapport d’expertise ou un procès-verbal. N’allez pas croire que j’ai quelque chose contre les mythes, j’ai assurément quelque chose contre le fait de les prendre pour des faits. Prenons Noé, puisqu’il est sur l’affiche depuis quelques millénaires. Que les plus religieux d’entre vous me pardonnent, mais c’est évidemment un mythe. D’abord, d’où serait venue toute cette eau, et où serait-elle repartie ensuite ? Un expert judiciaire a bien entendu le réflexe de faire le bilan, et ce bilan-là ne boucle assurément pas. Et puis, dans son souci de sauver toutes les espèces deux par deux, comment a-t-il pu oublier la licorne ? C’est peut-être la seule explication sérieuse à sa disparition : elle a probablement raté l’embarquement. Je plaisante, mais à peine. Un animal de légende absent d’un bateau de légende, quoi de plus logique. Ce qui est sérieux, en revanche, c’est que Noé est beaucoup plus vieux que la Bible. Bien avant lui, les Mésopotamiens racontaient déjà le même déluge. Le héros s’appelait Ziusudra chez les Sumériens, puis Atrahasis, puis Uta-Napishtim dans l’épopée de Gilgamesh, un bon millénaire avant que la Genèse ne le rebaptise Noé. Et dans ces récits anciens, il ne sauvait pas l’humanité, il sauvait sa famille, ses femmes (oui, « ses ») et ses enfants. Le sauveur de l’humanité est une évolution tardive, sans que cela enlève quelque chose au récit, au contraire. Le déluge n’est pas un bulletin météo des plus pessimistes. Si on considère cette histoire comme un mythe, cela passe ; quand on considère que c’est la vérité et qu’on en vient à chercher l’endroit où son arche est arrivée, cela devient tout à fait absurde (ou peut-être commercial, pour attirer les bedeaux dans des contrées peu touristiques). Le symbole, j’en suis totalement convaincu, est à la fois propice et nécessaire. Nécessaire, parce que certaines choses, l’origine, le mal, la mort, ne se laissent pas dire dans la langue de la preuve. Il faut le mythe pour les porter. L’homme ne vit pas que de procès-verbaux, et même la science avance par modèles et par images, qui sont des symboles. Le symbole n’est donc jamais la faute. La faute, c’est de changer de registre sans le dire : présenter une image comme une réalité, voire une croyance comme une démonstration. En cette arrivée des images, des photos et des films créés par l’IA, de plus en plus d’individus se font berner. Il est même un dignitaire d’une encore démocratie occidentale qui a essayé de se faire passer pour le Christ rédempteur… et certains l’ont cru. C’est précisément ce que fait le créationnisme. Il prend le symbole au pied de la lettre et le rend de fait absurde. Considérer cela comme étant la Vérité, avec une majuscule, transforme un symbole utile en fausse donnée. Et quand il ne lui suffit plus d’y croire, il veut l’imposer. On a traîné la science au tribunal, deux fois plutôt qu’une. En 1633, Galilée, pour avoir dit que la Terre n’était pas le centre de l’univers. En 1925, dans le Tennessee, un instituteur nommé Scopes, pour avoir enseigné l’évolution. Près de 300 ans séparent ces deux périodes pour un même procès : prendre à la lettre un récit contre ce que la réalité expose. J’aurais aussi pu évoquer Miguel Serveto qui, après avoir écrit sur la circulation sanguine, a été brûlé vif à Genève pour hérésie, certes sur ordre de Jean Calvin. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne vise pas la foi, qui est intime et respectable, et l’Église catholique elle-même a cessé depuis longtemps de compter la création en six jours. Je vise le refus de la preuve, et l’envie de l’imposer à autrui. Ce refus a pris aujourd’hui une forme nouvelle, qui est le négatif exact de l’ancienne. Le créationniste lisait le signe à la lettre et n’y voyait que cela. Le complotiste, lui, sur-lit : il voit une intention cachée, une société secrète, le « deep state » comme on dit aux États-Unis, partout où il n’y a que du hasard ou du bruit. La mort, les maladies, les épidémies, les pandémies ne sont pas nées en Chine en décembre 2019, elles existaient bien avant. On imagine les premières épidémies de peste bien avant notre ère, et la peste noire a décimé entre 30 et 60 % de la population européenne selon les régions, voire 200 millions de personnes si l’on y inclut l’Afrique et l’Eurasie ; dans mon petit village d’Oost-Cappel, plus proche de nous, la grippe soi-disant espagnole a tué 8 personnes en l’espace de 18 mois. Alors que le créationnisme appauvrit le symbole, le complotisme en invente. Mais tous deux s’appuient sur une faute de lecture, et tous deux préfèrent leur récit à ce qu’on peut montrer, à ce qu’on peut prouver. Et derrière les deux, il y a quelque chose de plus diffus et de plus inquiétant : chacun privilégie son mythe et l’érige en vérité absolue. Plus de discussion, plus de débat, on juxtapose et on oppose des certitudes. On ne partage plus des faits, on se bat physiquement pour des récits. C’est le contraire exact des missions d’expertise. L’expert n’a qu’une vérité, et c’est sa petite vérité, certes modeste, mais c’est celle qu’on peut poser sur la table, montrer, et laisser contredire avant qu’elle vienne éclairer celui qui nous l’a confiée. Alors, je suis favorable à garder les mythes. Ils sont souvent beaux, ils sont utiles, ils nous font penser

Trace : « Tout contact laisse une trace », d’après Edmond Locard
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Trace

Ma mission d’expert judiciaire, surtout au pénal, c’est de chasser des traces. Celles qu’un accident laisse derrière lui et qu’il faut lire pour comprendre d’où il vient. Avec les années, j’ai fini par me méfier d’une chose : ce qu’on a sous les yeux n’est pas toujours ce qu’il y avait au moment des faits. Un accident mortel, un jour. Le lieu même du drame était aussi propre que possible, quand tout autour les zones voisines étaient dans un état lamentable. On avait nettoyé, on avait effacé ce qui pouvait mettre en cause l’un ou l’autre. Sauf qu’il reste toujours, quelque part, un micro truc qui contredit l’histoire qu’on essaie de vous raconter. Il faut accepter que ce qu’on voit n’est pas forcément la réalité, parce que la réalité, parfois, on vous l’a enjolivée. Une autre fois, un accident sur une machine-outil. La machine en cause, impeccable, toutes les sécurités étaient fonctionnelles. La cause qui s’imposait, celle qu’on voulait me faire admettre, c’était la faute exclusive de l’opérateur. Mais les machines d’à côté, elles, n’étaient pas aussi parfaites que celle-là. L’opérateur avait certes une part de responsabilité mais les équipes de maintenance n’étaient pas en reste… Et puis une pièce, réputée s’être cassée sous son propre poids. Le faciès de rupture disait autre chose : une charge appliquée à huit degrés de la verticale. De quoi faire se retourner Newton dans son caveau, car un corps qui tombe sous son seul poids ne s’y prend pas à huit degrés près. J’étais convaincu que cette pièce n’avait pas cédé comme on le prétendait, encore fallait-il le prouver, et c’est cette « trace » sur le faciès qui m’a permis de confirmer mon hypothèse. Si je parle de la trace, c’est aussi pour une raison plus personnelle. Depuis bientôt cinquante ans je fais de la généalogie, et chaque fois que je complète un renseignement sur un ancêtre, j’ai le sentiment de le faire un peu revivre, à mes yeux d’abord, et pour tous ceux qui profitent, et profiteront, de ces recherches que j’ai voulues publiques. Je me demande aussi parfois pourquoi j’écris ces articles et pourquoi je les publie, sur mon site internet et sur LinkedIn. D’abord, peut-être, pour occuper le temps que je consacrais, ces quatre dernières années, à la présidence de la CECAD, un bon cinquième de mes journées. Et puis, je l’avoue, et ça me fait un peu peur de l’écrire, pour laisser une trace. Une trace de ce que je pense de tel sujet de société, et surtout du rôle et des devoirs de l’expert dans le monde judiciaire. L’âge, sans doute, l’impression de n’avoir plus devant moi qu’un petit nombre d’années à partager et l’envie de laisser à mes enfants, et à ceux qui viendront après eux, une trace de ce que pouvait penser ce vieux monsieur tout gris dont on aura, un jour, du mal à se rappeler le nom. « Tout contact laisse une trace. »d’après Edmond Locard

Affiche de l’article Si, proverbe « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille »
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Si

Dans mon dernier article sur laconique, j’ai traité du « Si » de Sparte, ce mot unique qui ferme un débat d’un coup sec. Je dois maintenant vous avouer quelque chose : en expertise, je croise beaucoup plus souvent un autre « si », et ce si-là, croyez-moi, n’a rien de laconique. Celui-là, il pleut. Et presque toujours du même côté de la table. Il a deux visages. Tantôt c’est une question déjà traitée, qu’on vous repose pour la nième fois, comme si de rien n’était justement. Tantôt, et c’est plus retors, c’est un fait qui n’a jamais existé. « Si l’accident était intervenu avant, il n’y aurait pas eu de victime. » « S’il avait plu moins, le terrain aurait été sec et il n’y aurait pas eu d’éboulement. » On vous invite poliment à expertiser un monde qui n’a pas eu lieu. Le monde de la vérité alternative, comme cela devient de plus en plus le cas sur les réseaux sociaux ou dans une grande maison blanche outre-Atlantique. Ce « si »-là n’est pas laconique, ce « si »-là est tout à fait dilatoire. Il ne cherche pas la vérité, il ne cherche même pas une vérité, il cherche à faire durer, il cherche à perdre l’expert, à l’épuiser à traiter encore et encore ce qui est acquis, à l’embarquer dans des hypothèses qu’on avait déjà écartées trois réunions plus tôt. Moi, je travaille sur ce qui s’est passé, pas sur ce qui aurait pu se passer dans un autre univers. Une hypothèse, je l’analyse une fois, sérieusement, je la confronte aux faits, parfois à la science, et je dis pourquoi je l’écarte devant l’ensemble des parties et de leur conseil. C’est cela, le contradictoire. Mais je ne la ressors pas à chaque séance comme un 78 tours rayé. Et il y a pire encore : quand, juste après le si, surgit un conditionnel. Là, c’est le pompon du manège, celui qu’on attrape pour gagner un tour gratuit, jusqu’au si suivant. Mon instituteur, Henri Entraygues, à Rexpoëde, dans les années soixante, le disait déjà à sa façon : Monsieur Si n’aime pas les raies. Comprenez, bien sûr, les « -rais » du conditionnel. « Si j’aurais su »… et nous voilà repartis pour un tour, mais pas en manège. Nos anciens avaient trouvé la formule : avec des si, on mettrait Paris en bouteille. Avec des si, on démontre une chose et aussi son contraire, donc on ne démontre rien. J’avoue avoir cédé, une fois, à la tentation de répondre sur le même ton. Un avocat un peu trop « siesque » (je viens d’inventer le mot) enchaînait les hypothèses sans reprendre son souffle. En pleine réunion, je lui ai répondu que si sa tante en avait… et là un blanc… des compétences techniques, elle aurait sans doute été experte judiciaire. Je l’avais déjà racontée ailleurs, cette répartie, mais elle n’a jamais été aussi à sa place. Croyez-moi si vous le pouvez : toute la table a souri. Un peu parce que personne ne s’attendait à cette chute, mais aussi beaucoup parce qu’elle venait de tarir la logorrhée dudit conseil. On a pu passer au sujet suivant, allègrement, au grand dam de l’intéressé. Le « Si » de Sparte disait tout en un mot. Le « si » dilatoire ne dit rien en mille. Entre les deux, l’expert choisit : répondre une fois, clairement, puis refuser de courir après des mondes qui n’existent pas. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille. » Proverbe français

Affiche de l’article Laconique, citation de Nicolas Boileau
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Laconique

Cela fait des semaines que je veux écrire sur « spartiate ». La rigueur, la discipline, tout ça me parlait. Et puis en cherchant un peu, son cousin « laconique » m’a inspiré, et j’ai compris que c’était lui, le bon mot. Quoi de plus normal : les deux viennent du même coin. Spartiate vient de Sparte, la cité ; laconique vient de la Laconie, la région dont Sparte était la capitale. Les Spartiates étaient donc des Laconiens, connus pour trois choses : une vie dure et sans confort, une rigueur militaire qui les rendait presque invincibles et une façon de parler brève, sèche, sans un mot de trop. L’une a donné « spartiate », pour le cadre de vie, l’environnement, l’autre « laconique », pour la parole et les écrits. Et tant pis pour le paradoxe d’écrire tout un article contre le « laconisme » : vous l’aurez très certainement compris, je ne vais pas faire court. L’exemple est inatteignable. Philippe II de Macédoine menace Sparte : « Si j’entre en Laconie, je rase Sparte. » Les Spartiates répondent en un mot : « Si. » Difficile de faire plus bref, et plus cinglant. J’admire, sincèrement. Mais ce qui fait la gloire d’un guerrier fait les ennuis d’un expert. Car la vraie question est là : un expert peut-il se permettre d’être laconique ? Dans l’analyse des pièces, dans ses comptes rendus de réunion, techniques ou d’expertise, dans ses réponses aux missions du tribunal, dans ses conclusions ? Pour moi, non. Une réponse laconique ne lève pas les ambiguïtés, elle les laisse bien en place. Si un juge me confie une mission, c’est qu’il a besoin d’être éclairé sur un sujet qu’il ne maîtrise pas. Ce qu’on attend de moi, ce n’est pas de trancher d’un mot, c’est de me faire comprendre de quelqu’un qui n’a pas les éléments pour saisir les causes et en mesurer les conséquences. Au juge, aux avocats, et très souvent aux parties, je dois donner accès au raisonnement, à la logique qui m’a fait retenir une hypothèse plutôt qu’une autre. Un « Non, c’est impossible », ça n’explique rien. Ça n’éclaire pas, ça fusille… et ça ouvre grand la porte à la critique sur la façon dont j’ai mené mon expertise. Il y a encore plus gênant. Toutes les hypothèses soulevées par les parties et leurs conseils, je me fais un devoir de les analyser, de les confronter aux faits, parfois à la science, avant de les écarter. En laisser une de côté, ne même pas la citer, c’est jeter un doute sur mon impartialité. Pourquoi celle-là, soufflée par telle partie, et pas celle de l’autre ? Le silence, ici, ce n’est en aucun cas de l’élégance, c’est du soupçon. On peut écarter une hypothèse, bien sûr, mais en disant pourquoi. Appelez ça le contradictoire, appelez ça de la pédagogie, cela se rejoint, dans ce cas. Et hors de l’expertise, loin des accédits et des rapports, c’est pareil. Un « oui » ou un « non » posé comme un couperet, ça s’entend vite comme un « cause toujours, je n’en ferai qu’à ma tête ». Je passe beaucoup de temps à faire le contraire : écouter, pour de vrai, tout le monde, histoire de désamorcer les conflits avant qu’ils ne partent en vrille. Pas pour être toujours d’accord, ni toujours en désaccord d’ailleurs, mais pour pouvoir échanger et avancer. Le laconisme a sa beauté, je le maintiens, celle du « Si » spartiate. Mais quand il s’agit d’éclairer et pas d’impressionner, mieux vaut expliquer que trancher. On peut étudier Sparte sans parler comme un Spartiate. La preuve : vous étiez prévenus, je n’ai pas fait court. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Nicolas Boileau

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Logique

Cet article a été rédigé à quatre mains. Je remercie très sincèrement Monsieur Jean-Paul Gaumet, qui a accepté d’éclairer ce travail d’un autre angle, celui du dirigeant. Logique vient du grec logos. Le mot désigne à la fois la parole et la raison, mais aussi la capacité à rendre compte de ce qui fonde ce qu’on avance. Faire preuve de logique, à l’origine, ce n’est pas systématiquement calculer. C’est, en revanche, toujours pouvoir rendre des comptes. On range souvent la logique comme une matière parmi d’autres, entre mathématiques et philosophie. J’ai toujours considéré que c’était faux. La logique n’est pas à côté des sciences, elle est selon moi à la base de tout. Je l’ai encore vérifié il y a quelques semaines, quand une connaissance d’à peine plus de vingt ans, qui n’est même pas allée jusqu’au brevet des écoles, m’a éclairé sur une solution que mes mathématiques ne m’avaient pas permis d’imaginer, pour coller une terrasse contre une baie vitrée. C’est finalement la solution que j’ai retenue. Certes, dans mes fonctions au sein d’un grand groupe industriel, on attendait de moi que je comprenne la métallurgie, les outils, et ce qu’on pouvait en attendre. Le savoir était assurément important, mais la connaissance l’était tout autant. Se souvenir de ce à quoi on avait été confronté des années plus tôt, dans un tout autre contexte, m’a souvent servi. Oser, parfois, des voies qui sortaient de l’ordinaire aussi … peut-être par intuition, ou peut-être goût du risque. C’est presque toujours ce qui m’a permis d’obtenir ce qu’on attendait de moi. En expertise, c’est très différent. Un jour, un dysfonctionnement de ligne dans une miroiterie, le lendemain, une fromagerie, la semaine suivante, une cuisine industrielle, puis … un accident du travail sur un chantier de construction. Là, pas de savoir ! Que de la logique : interroger, écouter, analyser, éclairer. Celui qui n’interroge pas est perdu, celui qui n’analyse pas l’est tout autant. La logique est ce qui fait que chaque maillon s’assemble dans la chaîne qui conduit à éclairer le tribunal. Vue du dirigeant Jean-Jacques rappelle que « logique » vient de logos. Ce mot dérive lui-même du verbe grec legein signifiant « cueillir, choisir, rassembler », puis « dire ». J’aime cette idée de cueillette : elle suppose qu’il y a déjà des fruits mûrs, les idées. Encore faut-il les choisir et les rassembler pour que la pensée s’éclaire. La logique permet de raisonner. « Raisonner » vient du latin ratio, « compte » : c’est faire ses comptes avec ses idées, avant d’en rendre aux autres. La logique, c’est la grammaire ; le raisonnement, la phrase. Naît-on avec un esprit logique ? Des nourrissons d’un an, avant même de parler, savent déjà choisir par élimination. Si la logique est innée, le raisonnement, lui, se travaille. Mon père me disait, en revoyant mes devoirs : « La géométrie, c’est l’art de raisonner juste sur une figure fausse. » Ma mère, elle, m’a appris qu’il y a plusieurs façons de raisonner ; autrement dit, avec une même grammaire, on écrit bien des phrases… La première fois que j’ai manipulé la chaîne antivol de ma moto, je n’ai pas su la fermer. Après m’être entêté, j’ai demandé de l’aide à ma mère. Pourquoi elle ? Parce que nous ne raisonnions pas de la même façon. En dix secondes, elle l’avait fermée et m’en avait appris le procédé. La logique n’impose pas un chemin unique, mais tous les chemins ne mènent-ils pas à Rome ? C’est dans la recherche du meilleur que les egos se manifestent : « tu as tort et j’ai raison ». Mais trouver un chemin pour atteindre le but, c’est aussi avoir raison. Dans le secteur financier, entre régulation, audit et conseil, je me suis appuyé sur des logiques différentes pour réunir les compétences de mes équipes. Être leader, c’est montrer un chemin, ou accompagner chacun sur le sien vers un objectif commun. Mon père m’a appris à raisonner juste, ma mère qu’on peut raisonner autrement. Diriger, c’est tenir les deux : exiger la rigueur et respecter le raisonnement de l’autre. La logique est ce qui les rassemble. En conclusion Deux regards, deux usages. Pour l’expert, la logique ne sert pas à établir le vrai. Elle sert à éclairer les causes et à s’en rapprocher, maillon après maillon, jusqu’au tribunal. Pour le dirigeant, elle sert à faire travailler ensemble des raisonnements différents vers un même but. Chez l’un, elle éclaire ; chez l’autre, elle rassemble. Dans les deux cas, elle exige la même rigueur. Et vous, à quoi vous sert la logique ?

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Impartialité

Impartialité et indépendance ne sont pas des principes que je me suis inventés. Elles tiennent dans le serment que prête tout expert judiciaire le jour de son inscription sur une liste, une fois pour toute, pour toute la durée de cette inscription : « Je jure d’apporter mon concours à la justice, d’accomplir ma mission, de faire mon rapport et de donner mon avis en mon honneur et en ma conscience. » Apporter son concours, ce n’est jamais se mettre au service d’une partie. Impartial vient du latin in-, non, et partialis, relatif à une pars, une part, un côté. Et en droit, une partie, c’est justement celui qui est au procès. Être impartial, c’est refuser de prendre le parti d’une partie. Je refuse, quant à moi, catégoriquement de travailler pour une compagnie d’assurance. Les dés y sont pipés par définition : il faut que l’assurance gagne, peu importe la méthode, peu importe si les arguments sont fallacieux. Pour une partie, en revanche, j’accepte, mais à mes conditions. Mes conditions Je défends le client, bien sûr, mais je refuse catégoriquement de mentir si une question gênante est posée par l’expert judiciaire en charge de l’affaire. Je n’accepte aucun mensonge, aucun passe-droit. Je briefe la partie que je représente sur l’ensemble des actions qu’elle peut mettre en œuvre, pour qu’elle prépare ses réponses et évite les blancs en expertise. Je lui explique aussi les difficultés qu’elle peut rencontrer dans le cadre de sa responsabilité, y compris celles qu’elle préférerait ne pas entendre. L’avocat de la partie n’est pas toujours ravi de cette position. Il m’est arrivé quelques fois d’être interdit de réunion d’expertise, je n’en ai jamais pris ombrage. Ce que je vois chez d’autres Je sais, par expérience, que des experts pourtant inscrits sur des listes de cour d’appel ne sont pas tous aussi scrupuleux. Certains, dans le cadre d’une mission confiée par un tribunal, refusent obstinément de prendre en compte des hypothèses pourtant étayées, soit parce qu’ils avaient une idée dès le premier jour, avant même la première réunion d’expertise, et s’y tiennent, soit, mais j’ose espérer que ce n’est qu’un cauchemar, parce qu’ils ont décidé de protéger une partie coûte que coûte. D’autres experts acceptent de signer, dans le cadre d’une mission privée, un document affirmant qu’ils ont tout vérifié et tout validé. J’ai été confronté à cette situation par le passé et ai préféré abandonner la mission, en m’asseyant sur les frais déjà engagés, plutôt que de voir mon nom associé à un tel document. Ce que ça coûte Cette intransigeance, en fait cette impartialité, fait que certains avocats ne proposent plus mon nom à des parties qu’ils défendent, pour des missions privées… Tant pis. Je ne veux pas perdre mon âme. Je veux continuer à être capable de me regarder dans la glace chaque matin. « Nemo judex in causa sua », nul ne peut être juge et partie. (Droit romain)

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Sophisme

Sophiste, à l’origine, n’était pas une insulte. Le mot vient du grec sophos, le sage. À Athènes, les sophistes enseignaient l’art de convaincre, contre argent bien sûr, et peu leur importait d’avoir raison pourvu qu’ils sachent le faire croire. Le mot a fini par désigner exactement l’inverse de ce qu’il promettait au départ : un raisonnement qui a toutes les apparences de la vérité, sauf la vérité… Il a fallu deux mille cinq cents ans pour que le procédé change de nom sans jamais changer de méthode. J’en croise dans presque chaque dossier, et malheureusement pas seulement là. Rarement de gros mensonges comme un bouton sur le nez : ceux-là se démontent en cinq minutes devant n’importe qui d’un peu attentif. Ce qui m’arrête, ce sont les raisonnements bien tenus, qui donnent l’impression de suivre, et qui ne lâchent qu’au moment où on va vérifier l’élément sur lequel personne ne s’était arrêté, parce qu’il semblait trop évident pour mériter qu’on s’y attarde. Une pièce qui pèse plus qu’elle ne devrait Il m’est arrivé, sur un dossier, de recevoir une note d’une dizaine de pages, chiffres à l’appui, graphiques compris, qui concluait quelque chose que les chiffres eux-mêmes ne disaient pas. Chaque donnée était exacte. Je les ai vérifiées une par une, par acquit de conscience, elles tenaient toutes. Le problème n’était pas dans les chiffres, il était dans l’ordre où on me les présentait, et dans ce qu’on me laissait déduire entre deux tableaux sans jamais l’écrire noir sur blanc. Personne n’avait menti. On avait simplement construit un couloir, et laissé marcher, moi et tous les autres, jusqu’à la sortie qu’on nous avait choisie. C’est ça, un sophisme réussi : il ne ment presque jamais de face. Il déplace un peu le sens d’un mot en cours de route, il fait glisser une corrélation vers une cause, il change de sujet sans qu’on s’en aperçoive. On ne le repère pas à la phrase qui cloche, parce qu’aucune phrase ne cloche vraiment. On le repère à la conclusion, qui ne colle pas avec ce qu’on sait par ailleurs, par d’autres méthodes, être vrai. Le doute comme arme Semer le doute ne coûte rien et rapporte gros. Il suffit d’une question, jamais d’une réponse : « et si… », « on ne sait toujours pas vraiment… », « personne n’a jamais formellement prouvé que… ». Ce n’est même pas ce que chacun appelle un mensonge. On n’affirme rien, on suggère, et on laisse l’autre faire le travail de conclure à votre place. Le sophisme le plus efficace n’est pas toujours celui qui convainc. C’est, plus souvent qu’on ne croit, celui qui empêche simplement de conclure. C’est exactement le ressort du complotisme, à une tout autre échelle. Une théorie du complot ne se réfute presque jamais par les faits, parce qu’elle a prévu le coup avant même qu’on les apporte : l’absence de preuve y devient la preuve qu’on cache quelque chose, et celui qui vient avec une preuve contraire devient, par construction, complice de la dissimulation. La structure se referme sur elle-même. On ne la fait pas céder en empilant des faits par-dessus, aussi solides soient-ils, j’ai essayé, ça ne marche pas, c’est même pire, cela ne fait qu’envenimer les choses. On ne la fait céder, parfois, qu’en montrant de l’extérieur comment elle a été bâtie, pièce par pièce, et pourquoi elle a été bâtie pour ne jamais pouvoir se rouvrir de l’intérieur. Se tromper n’est pas tromper Il y a une différence entre les deux, et elle compte. Le paralogisme est une erreur sincère, celle de quelqu’un qui croit vraiment à ce qu’il avance et se trompe honnêtement. Le sophisme sait très bien où il veut arriver, et choisit son chemin en conséquence. On ne les combat pas de la même façon. Une erreur sincère cède devant un fait de plus, présenté au bon moment, presque avec soulagement. Un sophisme, presque jamais : celui qui l’a construit changera d’argument plutôt que de conclusion, parce que chez lui, la conclusion est la seule chose qui n’a pas bougé depuis le premier jour. Ce que le tribunal me demande Ce n’est pas mon avis sec, je rappelle que l’expert ne fait qu’éclairer la juge et pour ce faire j’ai besoin d’une démonstration qui tienne à chaque maillon, sans en sauter aucun parce qu’il paraît solide au premier coup d’œil. Alors oui, je reprends chaque élément un par un, et je vérifie qu’il porte vraiment ce qu’on lui fait porter, ni plus, ni un peu plus l’air de rien. C’est un travail souvent ingrat, personne ne félicite jamais l’expert pour le sophisme qu’il a empêché de passer, on ne remarque que celui, quelquefois, qu’il a laissé filer bien malgré lui. C’est pourtant précisément là, dans ce travail invisible, que se gagne ou que se perd la confiance qu’on accorde ensuite à une conclusion. Le sophiste vendait la sagesse sans forcément la posséder. Vingt-cinq siècles plus tard, on continue à prendre un raisonnement qui sonne bien pour un raisonnement qui est bon, et pas seulement au fond, devant le juge. Je n’ai pas trouvé mieux, pour s’en protéger, que ce que faisaient déjà les Grecs qui n’étaient pas payés pour convaincre : redemander pourquoi, une fois et une fois de plus.