Il y a plus de vingt ans, j’ai passé une journée à Paris dans le cadre d’une sélection pour intégrer une formation réservée aux cadres « prometteurs » du groupe Usinor Sacilor appelé « CapUS ». Au programme, des avis de la hiérarchie bien sûr, des entretiens aussi, mais surtout une visite chez une dame qui se présentait comme psychanalyste. Un appartement plutôt cossu, un fauteuil en cuir, et moi en face, avec la ferme intention de donner la meilleure image possible de moi-même. Elle m’a regardé quelques minutes, posé quelques questions, et m’a dit très calmement que je ne devais surtout pas chercher à cacher qui j’étais, parce que j’étais transparent comme l’eau claire, comme une vitre. Je ne m’y attendais pas du tout ou plutôt pas si vite. J’avais pourtant l’impression de fournir des efforts considérables pour paraître le mieux possible.
J’ai mis du temps à comprendre si c’était un compliment ou un avertissement… les deux, sans doute. La transparence n’a rien d’une stratégie, elle n’est pas le résultat d’un choix, c’est une nature, c’est ma nature. Et comme toute nature, elle a ses avantages et ses inconvénients. Elle inspire confiance, très souvent, elle dérange, parfois mais elle expose, toujours.
Ce que la transparence coûte
La transparence a pourtant ses excès. Le pire n’est pas d’être trop vu, c’est de ne plus l’être du tout. Devenir transparent pour ses proches, au sens littéral du terme, traversé du regard sans qu’il s’arrête, sauf quand on est utile et là, on redevient visible pour quelques minutes seulement.
Ce que cette psychanalyste avait compris en quelques minutes, c’est que le masque me coûtait plus qu’il ne m’apportait. Faire semblant, dissimuler, c’est épuisant quand ce n’est pas dans votre nature. Et à la longue, ça ne tient pas… La vitre ou l’eau claire finit toujours par laisser voir ce qu’il y a derrière.
Il faut cependant ne pas confondre transparence et impudeur. Ce n’est pas tout dire à tout le monde, en permanence, sans filtre ni discernement. C’est ne jamais construire une image de soi qui contredise fondamentalement ce qu’on est vraiment. La nuance est importante. L’un libère, l’autre épuise.
La transparence dans l’expertise
Dans mes missions d’expertise judiciaire, c’est le juge qui me désigne, et c’est à lui que je dois rendre des comptes. Être transparent sur mes conclusions, même quand elles vont à l’encontre de ce qui paraissait évident au départ, même quand elles bousculent les certitudes des parties, c’est parfois très inconfortable pour tout le monde, moi compris. Transparent sur les limites de ma mission, sur ce que je peux affirmer et sur ce que je ne peux pas. Transparent sur mes doutes, plutôt que de les noyer sous des formules qui font savant mais ne disent rien. En tant que président de compagnie d’experts, on m’a montré des rapports brillamment rédigés qui ne disaient rien de l’essentiel. Un rapport d’expertise n’est pas de la littérature, il doit éclairer le juge.
La transparence n’est pas la naïveté, c’est ne jamais construire une image qui contredise ce qu’on est vraiment… C’est souvent moins confortable, mais infiniment moins fatigant et cela se gère plus facilement dans la durée.
Oscar Wilde disait : « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris. »





