En 2000, j’ai vu Erin Brockovich trois fois. La première pour Julia Roberts. La seconde pour le film. Et la troisième parce que, cette fois-là, je ne regardais plus l’histoire : je regardais l’avenir de « mon industrie ».

Le film raconte comment une femme sans formation juridique établit qu’un industriel a contaminé la nappe phréatique d’une petite ville de Californie. Le coupable : le chrome hexavalent. Pendant deux heures, on suit une bataille de preuves, de causalité, de dommages, et surtout la pugnacité de celle qu’incarne Julia Roberts.

Et à un moment, sans crier gare, quelque chose a germé. Ce n’était pas une réflexion, pas un raisonnement, pas une conclusion, mais une étincelle. Le chrome hexavalent, nous en mettions nous aussi — comme l’ensemble de nos concurrents — dans nos peintures et nos traitements de surface.

Quelques jours plus tard, je suis allé voir le PDG de notre entreprise et je lui ai dit qu’il fallait le supprimer de nos aciers, qu’il s’agissait là d’une bombe à retardement.

— Pourquoi ?
— Si vous me permettez, il faut voir Erin Brockovich pour comprendre.

Je lui ai expliqué les risques auxquels nous allions inévitablement faire face si nous n’étions pas proactifs.

— OK. Allez-y. Et revenez me voir régulièrement à propos des avancées sur ce sujet.

Ce « Allez-y » a été très largement contesté par de nombreux autres acteurs de la société, mais le message venait d’en haut… et nous y sommes allés contre vents et marées.

Pas de business case, pas d’étude de marché, à l’époque pas une ligne de réglementation qui nous y obligeait encore, mais juste un homme qui accepte qu’une idée puisse venir d’un film américain. Nous avons lancé le programme, et j’en ai publié les premiers résultats au colloque ECCA en 2002.

Je repense souvent à cette réponse. Une étincelle ne sert à rien si personne ne la laisse brûler.

L’étincelle qui révèle

Le métallurgiste connaît bien d’autres étincelles : celles des trous de coulée des hauts fourneaux, celles des aciéries, mais aussi celles que chacun d’entre nous connaît de l’acier passé sous une meule — et dont la gerbe dit, à l’œil exercé, ce que l’acier a dans le ventre.

Cette étincelle de 2000 n’a rien inventé non plus. Le lien entre une nappe phréatique californienne et nos lignes de traitement existait déjà bien avant la sortie de ce film. Il attendait simplement que quelqu’un le voie et tire des similitudes entre cette petite ville des États-Unis et notre industrie. C’est peut-être ça, une étincelle : pas une création, mais une révélation.

Et il y a celle qui détruit. Dans mes missions, l’étincelle est quelquefois le point de départ d’un sinistre : un défaut électrique qui met le feu à une ferme entière dans la Somme. La genèse d’accidents, c’est ma mission, et j’arrive toujours après. Après le feu, après l’accident, après les morts, après le silence.

Pour une fois, en 2000, l’étincelle m’avait permis d’arriver avant.

L’étincelle qu’on allume

Il y a enfin celle qu’on provoque. Celle qu’on jette volontairement dans une forêt, à Fontainebleau par exemple, dans un entrepôt, dans une usine.

Physiquement, c’est la même étincelle, la même énergie, la même gerbe, les mêmes traces. Ce qui change tout, c’est que cette étincelle a été volontaire — et là, cela relève de la justice.

Cette frontière-là, je la longe dans les dossiers au pénal. Mon travail s’arrête à une ligne précise : je dis l’origine, l’énergie, la chronologie, ce qui est compatible avec les faits et ce qui ne l’est pas, mais je ne dis jamais qui a voulu quoi.

L’expert établit en effet l’étincelle, alors que le juge établit l’intention. Confondre les deux serait une faute pour l’expert : seul le juge dit le droit.

Ce sont les mêmes lois de la physique qui éclairent la découverte et l’incendie criminel.

L’étincelle ne prévient pas, mais elle ne tombe pas n’importe où : il lui faut un terrain. Une atmosphère explosive… ou trente ans de métier et un patron qui vous dit « allez-y ».

Pasteur l’avait dit avant tout le monde : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. »

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