Mon père avait une façon bien à lui de dire les choses importantes : il n’y avait pas de grands discours mais juste quelques mots, toujours les mêmes, mais dits avec une voix qui n’admettait pas la discussion. Quand tu as raison, tu argumentes, tu démontres, tu prouves, et ce, quelles que soient les difficultés auxquelles tu dois ou devras faire face. Mais quand tu as fait une erreur, alors tu l’acceptes, mais sans courber l’échine pour te faire battre. J’avais peut-être douze ou treize ans la première fois qu’il me l’a dit et j’ai mis du temps à vraiment comprendre. Maintenant, plus de 50 ans plus tard, je lui en suis toujours reconnaissant.
Admettre qu’on s’est trompé, cela n’a rien de naturel car l’ego, si petit soit-il, résiste toujours. La peur du jugement sert d’épouvantail. Alors on préfère chercher une explication très souvent vaseuse, déplacer la faute sur un autre, en clair, noyer le poisson. On tente de tenir bon malgré la tempête, on défend des positions qui ne tiennent pas, par fierté, par crainte, parfois par simple flemme. Et à un moment, l’erreur n’est plus vraiment l’erreur, elle change de dimension et cela devient insupportable, on refuse même de la voir. On ne perd pas la confiance des gens en se trompant mais on la perd en niant.
Le droit à l’erreur, en expertise
Moi, je revendique le droit à l’erreur. Dans tous mes comptes rendus de réunion d’expertise, dans toutes mes notes aux parties, je le précise systématiquement : « Les informations et analyses sont celles issues de l’analyse du dossier à l’issue de la réunion d’expertise. Des informations complémentaires postérieures peuvent conduire à des analyses différentes. » Certains trouvent ça étrange mais, moi, je trouve ça honnête. Un expert qui prétend ne jamais se tromper m’inspire plus de méfiance que de confiance. La mission d’un expert n’est pas d’avoir raison à tout prix, mais de chercher ce qui est juste, avec ce qu’il a, au moment où il l’a. Rien de plus, mais rien de moins.
Il m’arrive, en tant qu’expert de partie, d’assister à des réunions d’expertise judiciaire, et d’y voir des experts missionnés par un juge s’arc-bouter sur des positions que ni la logique ni les faits ne soutiennent. On leur montre, on démontre… mais rien à faire, pas question de bouger. Ce n’est plus de l’expertise, c’est de l’orgueil. Il m’arrive même de penser à du parti pris pour telle ou telle partie… mais là, je deviens médisant… ¯\_(ツ)_/¯
Ce n’est pas l’erreur, c’est le délai
Dans la vie personnelle, c’est exactement pareil. Les erreurs, tout le monde en fait. Ce n’est pas ça le problème ; le problème, c’est le délai. Plus on tarde à reconnaître, plus le délai lui-même devient un grief. On vous reproche l’erreur, et en plus on vous reproche le temps. J’ai vu des amitiés se défaire, des relations se fracasser, non pas à cause de la faute, mais à cause du silence qui a suivi et, dans quelques cas, de l’excuse tardive.
L’erreur est humaine. Elle ne fait pas de discrimination : que tu sois faible ou puissant, pauvre ou riche, instruit ou non, personne n’y échappe. Ce qui différencie les gens, c’est ce qu’ils font quand elle arrive. La vérité absolue, si elle existait, ne pourrait être que divine. Et comme mes convictions en la matière sont, disons, limitées, je me contenterai d’être humain, avec tout ce que ça implique.
Sénèque l’a formulé avec un talent que je lui envie : « Errare humanum est, perseverare diabolicum. » L’erreur est humaine. S’y obstiner est diabolique.





