Il y a deux peurs et elles sont très différentes l’une de l’autre.

La première vous traverse sans vous en rendre compte. Vous agissez, vous réfléchissez, vous répondez et c’est l’urgence qui vous occupe. Ce n’est que bien plus tard, quand tout est terminé, que vous comprenez ce que vous avez vécu. Cette peur arrive en retard comme un paquet que vous avez commandé sur AliExpress… quand elle est là, elle vous rappelle à quel point vous aviez frôlé la catastrophe, voire la mort.

L’autre est là, immédiate, elle vous prend aux tripes. Elle vous tombe dessus sans avoir eu le temps d’analyser quoi que ce soit.

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai connu les deux.

La peur qui arrive après

En Ukraine, on m’avait demandé de comprendre pourquoi les bilans en fer étaient aussi mauvais. À la demande de la direction, je suis parti sur le crassier avec le responsable sécurité de l’époque, un homme qui n’avait peur de rien ou plutôt de pas grand-chose. En arrivant sur ce crassier, une Mercedes ML nous y a rejoints. Quatre personnes dans la voiture, deux en sont descendues avec chacune une Kalachnikov. Le responsable de la société à qui avait été déléguée la gestion du crassier est sorti à son tour. Mon collègue m’a murmuré de ne rien dire, nous allions tenter de nous en sortir vivants.

Il leur a parlé en russe. Il a dit que nous étions pressés, que j’avais un avion à prendre et que nous les recontacterions… et nous sommes repartis, vivants !!!

Ce jour-là, je n’ai pas eu peur, j’étais en effet dans l’action, dans la réflexion, et sans aucun doute dans la survie. Nous avons ensuite fait appel à une société suisse, senseFly, qui avait développé des drones à voilure fixe dotés d’un appareil photo. Après quelques heures d’analyse d’images prises à une semaine d’intervalle, la réponse était là : des fonds de répartiteurs, entre deux et trois tonnes d’acier à chaque passage, étaient volés.

La peur, elle, est arrivée après, quand j’ai eu le temps d’y penser, dès notre retour vers les bureaux de l’administration.

La peur de l’instant

L’autre peur est celle de l’instant, je l’ai rencontrée dans un ATR42 entre Lille et Lyon, du temps où cela s’appelait Air Inter. Un orage comme je n’en avais jamais vu ; l’avion nous bringuebalait… les passagers derrière moi pleuraient, hurlaient. Quant à moi, je me disais que le pilote était lui aussi dans l’avion, qu’il ferait tout pour nous amener à bon port et que c’était rassurant. Et puis il y a eu un trou d’air… mais pas un trou d’air normal, un de ceux qui vous font comprendre d’un coup pourquoi les hôtesses de l’air insistent sur les ceintures et sur le moment de les boucler, mais ne disent jamais pourquoi le faire… et là… l’hôtesse de l’air a hurlé.

Quand l’hôtesse hurle, tout se désinhibe ; c’est elle qui était censée incarner la sérénité, le calme, l’assurance… et là, à cet instant précis, instantanément, ma résolution de ne pas réagir, de prendre sur moi, a disparu. À mon arrivée à Lyon, je devais repartir vers Marseille mais je suis rentré à Lille en train sans participer à mes réunions de travail.

En expertise judiciaire, à ce jour, je n’ai jamais eu peur, ni de la première façon, ni de la seconde. Ce n’est absolument pas du courage mais c’est simplement parce que j’arrive toujours après.

La peur par projection

Mais, j’ose, je crois qu’il existe une troisième peur, je l’appelle la « peur par projection ». C’est cette peur que j’aurais dû ressentir si j’avais été là, quelques secondes avant l’accident. Quand je reconstitue les faits, quand j’établis la chronologie, quand je comprends ce qui s’est passé, je me pose toujours la même question : comment les « acteurs » de cet accident ne se sont-ils pas rendu compte de la situation dans laquelle ils s’étaient mis ? Comment n’ont-ils pas senti que l’accident était devenu quasi inéluctable ?

L’habitude du risque, la confiance à toute épreuve dans les procédures, le poids du travail à réaliser dans un temps donné, penser à autre chose ne serait-ce qu’un instant, ou plus bêtement quelquefois la fatigue, toutes ces raisons existent bien sûr mais elles n’expliquent pas tout. Cette peur que les victimes auraient dû ressentir, qu’elles n’ont pas eu le temps ou la lucidité, l’esprit d’avoir, je la ressens pour elles, après coup, trop tard, à leur place.

C’est peut-être la peur la plus étrange des trois, pas la mienne, pas celle de l’instant mais celle qu’on porte pour les autres, en silence, bien après les faits ; elle contribue à comprendre les situations.

Nietzsche, dans « Le Crépuscule des idoles », donne à ces situations un caractère plus optimiste : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » La peur surmontée nourrit quelque part l’expérience et le vécu de chacun.

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