Elle s’appelait Madame Chapeau. C’est le nom commun qui lui avait été donné à cause du chapeau qu’elle portait en toutes circonstances. Elle passait devant chez mes grands-parents, à Rexpoëde, vêtue de sacs de jute. Tout le monde riait, les adultes et les enfants. Moi aussi, parfois, mais ma grand-mère me rappelait alors, sans élever la voix, qu’on ne se moque pas… que cette femme valait autant que n’importe qui et que ce n’est pas parce qu’on est dans le besoin qu’on perd sa dignité. À son décès, on a découvert une véritable fortune en lingots d’or dans sa chambre.
J’ai été élevé par Mémaine, contraction de Germaine, une femme née au XIXe siècle qui avait déjà élevé ma mère, puis par mes grands-parents nés en 1907 et 1908. Des gens qui n’expliquaient pas mais qui montraient. Ils ne me parlaient pas de bienveillance, de respect ou d’honneur, ils les vivaient, devant moi, dans les choses de tous les jours. C’est ça, la transmission : ce n’est pas ce qu’on dit, c’est ce qu’on fait quand on croit que personne ne regarde.
J’essaie à mon tour avec mes enfants et ce n’est vraiment pas toujours facile. Les réseaux asociaux font souvent plus d’audience que le daron. Il faut l’accepter, sans baisser les bras ; on plante des graines sans savoir lesquelles vont germer.
La transmission, ce n’est pas du savoir
La transmission, ce n’est pas du savoir. C’est quelque chose de plus profond. Elle travaille sur la connaissance, celle qui ne se dépose pas dans la mémoire mais dans l’être. Un étudiant de l’École des Mines de Douai me l’a dit un jour, en fin de cours. Il m’a dit que j’étais différent des autres et… je m’attendais au pire… et puis il a continué : les autres enseignants lui apprenaient à apprendre alors que moi, je lui apprenais à réfléchir. Je n’ai pas trouvé quoi répondre ! C’est peut-être la plus belle chose qu’on puisse dire à quelqu’un qui enseigne.
La transmission en expertise
En expertise judiciaire, c’est pareil. Un rapport n’est pas qu’un document technique. C’est une tentative de faire voir à un juge ce qu’il n’a pas vu, de lui transmettre une réalité qu’il n’a pas vécue avec clarté, rigueur et honnêteté. Ce que j’ai observé, calculé, parfois longuement hésité à conclure, doit parvenir intact. Si la transmission est approximative, la décision qui en découle peut l’être aussi. Et les conséquences, elles, ne le sont pas.
Il y a quelques mois, j’ai remis la présidence de la CECAD à mon successeur. Une cérémonie, un discours, une poignée de main. C’était fait. Je ne sais pas ce que j’ai réellement transmis. D’ailleurs, on ne le sait jamais vraiment. Les choses les plus importantes passent sans qu’on s’en rende compte. On les vit, on s’y tient, et un jour quelqu’un vous dit « j’ai appris ça de vous »… et là, on réalise qu’on ne savait même pas qu’on enseignait.
La voix qui a accompagné Jean Moulin au Panthéon a résumé ça d’une formule : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. »





