Je vais vous avouer quelque chose : je fais un exercice depuis plus de trente ans et je l’ai conservé pour moi. Si vous aviez vingt secondes avant de disparaître, quels seraient les cinq moments de votre vie dont vous voudriez vous souvenir ? Pas vos enfants, pas votre famille, car ça, c’est trop simple, trop évident. Je veux les vrais moments, ceux que vous n’avez jamais racontés, ceux qui sont et restent personnels.

La fierté que personne ne voit

La fierté, je sais, c’est très laid comme sentiment ; en effet, quand elle s’affiche, elle agace, on repère de loin celui qui se regarde dans le miroir avec admiration. Cette fierté-là, je l’associe à l’ego. Mais il y a une autre fierté que personne ne voit, celle qui est intérieure, silencieuse, un peu douloureuse quelquefois, douloureuse souvent. Elle agit presque comme une blessure parce qu’on ne peut rien en faire. On la porte, on la garde, et parfois on se demande ce qu’on en ferait si on pouvait la partager.

Mes cinq moments à moi, je vais vous les décrire sans vous les raconter, bien sûr. Aucun n’est une récompense, aucun ne figure sur un CV. Dans l’un, j’ai fait quelque chose sans savoir pourquoi, et je ne le comprends toujours pas. Dans un autre, quelqu’un m’a dit des mots que je n’attendais pas et qui m’ont suivi partout. Dans d’autres encore, j’ai été choisi, pas pour mes compétences, pas pour mon titre, pour être là à un moment où être là comptait tout.

Ce qui me trouble, c’est que ces gens-là, les acteurs et actrices de ces moments, ne savent pas. Ils ont vécu ces moments de leur côté, à leur façon ; certains ont très certainement oublié ou ne sont plus là. Et moi je porte ça depuis des années, seul, avec quelque chose de précieux et d’impossible à nommer. C’est peut-être ça, la fierté intérieure : quelque chose qu’on ne peut offrir à personne parce que personne d’autre ne peut en comprendre le poids.

Trente ans que je fais cet exercice et je pensais que la liste allait changer. Que l’âge, les expériences, les rencontres allaient rebattre les cartes… en fait, presque pas. Quelques petits déplacements, mais les mêmes moments reviennent toujours. Ce qui nous a construits est têtu.

Ces moments-là, en expertise

En expertise judiciaire, il existe aussi ces moments-là, essentiellement dans les affaires au pénal. Il m’est arrivé de visiter un site d’accident et de voir autre chose que ce que tous les autres acteurs voient. Un faciès de rupture qui prouve que le mouvement n’était pas naturel, sauf à considérer que la gravité est une abstraction. Une autre fois où j’ai tenté et réussi à écrire entre les lignes un fait important pour éclairer le juge, même si l’écriture de ces 3 ou 4 lignes m’a pris plus de 2 heures. Ces moments-là aussi ne s’oublient pas.

Faites l’exercice. Vingt secondes, cinq moments, sans tricher, et vous verrez ce qui remonte. Vous serez peut-être surpris par ce que vous gardez depuis si longtemps sans le savoir. Et vous vous demanderez, comme moi, si ces moments vous ont choisi ou si c’est vous qui les avez choisis. Je ne suis toujours pas sûr. J’ai expliqué cela à quelques-unes de mes connaissances et… elles m’en veulent souvent, quelquefois, car cela hante leurs nuits jusqu’à ce que ces cinq moments soient définis.

Pascal a mis en mots ce que je n’arrive pas à formuler autrement : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

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