En l’an 2000, un homme était censé disserter sur un mot qui n’était pas dans son vocabulaire : la joie.
J’ai assisté à Paris à une conférence donnée par un très vieil homme, environ quatre-vingt-dix ans, d’origine russe. Il avait fui Petrograd en 1917 avec sa famille, laissant derrière lui une vie très confortable pour arriver en France dans un dénuement important. Il avait grandi dans une culture russe, parlé russe à la maison, eu du mal au début à trouver sa place dans ce pays qui n’était pas le sien.
Quand la France est entrée en guerre contre l’Allemagne nazie, il s’est engagé aux côtés des Français. Ce fut pour lui une déception profonde de voir dans un premier temps ses terres d’origine liées à l’Allemagne par un pacte. Quand Staline a rejoint les forces alliées et alors que certains de ses compatriotes avaient choisi de rejoindre l’URSS, lui a décidé de continuer à défendre son pays d’adoption.
Sitôt après la guerre, il est parti à Moscou pour tenter de retrouver sa culture, ses racines. Ce voyage s’était terminé dans un goulag, où il a passé de nombreuses années. À cinq reprises, il s’était retrouvé devant un peloton d’exécution. À cinq reprises, il en était revenu vivant, pendant que d’autres tombaient à côté de lui. Ils n’en abattaient qu’un sur cinq.
La joie, une discipline quotidienne
Ce monsieur était censé nous parler de joie. Il avait commencé sa présentation en disant qu’il ne comprenait pas vraiment ce sujet, parce que ce mot n’avait longtemps pas eu de place dans son vocabulaire. Puis il a dit, très simplement, que la joie, c’était peut-être ça : être vivant. Encore. Même après cinq pelotons d’exécution.
Il a ensuite expliqué, avec une sérénité qui m’a profondément frappé, que la joie est selon lui un carburant nécessaire au bonheur. Pas un état qu’on reçoit, mais quelque chose qu’on cultive, jour après jour, consciemment. Il connaissait des gens jeunes qui n’avaient jamais été heureux et ne le seraient jamais. Il connaissait aussi des gens très âgés, au soir de leur vie, qui continuaient à l’être, parce qu’ils avaient fait de la joie une discipline quotidienne.
Je suis ressorti de cette conférence très différent de comment j’y étais entré.
La joie dans l’expertise
Dans mes missions d’expertise, la joie n’est vraiment pas le premier mot qui vient. Les dossiers, en particulier au pénal, sont lourds, les délais sont contraints, les faits paraissent parfois accablants. Et pourtant, il y a cette satisfaction particulière à comprendre un événement dans un domaine qu’on ne connaissait pas, à dénouer ce qui semblait inextricable, à rendre un rapport qui éclaire réellement le juge. C’est une forme de joie discrète, professionnelle, mais réelle. Elle se cultive elle aussi, et contribue probablement à une certaine forme de bonheur.
Au Luxembourg, j’ai très souvent des retours sur les expertises que j’ai rendues, expliquant comment mes rapports ont été utiles à la procédure. Il est dommage que ce soit si rarement le cas en France. Ce retour-là aussi, quand il arrive, ressemble à de la joie.
Tolstoï disait : « Si tu veux être heureux, sois-le. » Facile à dire pour quelqu’un qui n’a pas connu cinq pelotons d’exécution. Et pourtant, c’est exactement ce que ce vieil homme de Petrograd nous avait dit, avec ses propres mots, ce soir-là à Paris.





