C’était un dimanche tout à fait normal à Prague ou ma famille habitait à l’époque. Mon fils, Alex, levait les yeux vers le ciel, regardait la traînée blanche d’un avion, et me disait avec le naturel désarmant des enfants : « Regarde, c’est Papa. »
J’avais les pieds sur terre ce jour-là mais il avait raison. La plupart du temps, j’étais là-haut. Kazakhstan, Ukraine, Afrique du Sud, Russie quelque fois, semaine après semaine, aéroport après aéroport, décalage horaire après décalage horaire. Mes enfants m’appelaient le soir qui était souvent la nuit là où je me trouvais. Parfois je ne pouvais pas répondre et ils avaient appris à me « reconnaître dans les traces que les avions laissent dans le ciel ».
Le 10 novembre 2013, au lieu de prendre mon vol pour Astana ou Dnipropetrovsk, j’ai bouleversé mon planning, je suis rentré à Luxembourg et j’ai annoncé que je ne voulais plus de cette vie-là. Pas de négociation, pas de délai de réflexion, cette décision était vitale et on ne peut pas plus définitive.
Décider, c’est renoncer. Je ne mesurais pas encore l’étendue de ce à quoi je disais adieu. La dimension internationale, les grands projets sur plusieurs continents, une certaine idée de moi-même construite à l’international… tout ça, je le coupais. Mais je savais avec certitude à quoi je refusais de continuer à renoncer : être là et simplement là, quand mes enfants levaient les yeux.
Chaque décision est une amputation
Il y a dans le verbe décider une violence qu’on n’avoue pas toujours. Décider vient du latin decidere qui signifie trancher ou couper ainsi chaque vraie décision agit comme une amputation, on abandonne des chemins qu’on ne prendra plus jamais, des versions de soi-même qu’on ne sera pas ou qu’on ne sera plus. La décision ne crée rien mais elle élimine, et c’est précisément pour ça qu’elle coûte.
J’ai appris ça aussi à la CECAD. On m’avait poussé à en devenir président. Mais une fois en position, j’ai décidé, librement, et souvent contre certaines résistances. Ma conviction était simple : sans changement, on allait mourir à petit feu, devenir invisibles pour les experts, pour les avocats, pour les magistrats, ne plus être écoutés du tout en fait. À chaque désaccord, j’écoutais puis je posais une seule question : qu’as-tu à me proposer ? En l’absence de réponse, j’avançais. Un logo, un site, des colloques, des forums, une part de philosophie dans un monde froid. Ces décisions m’ont coûté cher en investissement personnel mais je ne les regrette pas. Pour donner un seul exemple, il n’y a pas trop de 12 mois et d’un solide réseau relationnel pour préparer un colloque … Le thème de février 2027 sera d’ailleurs consacré au « Temps ».
En tant qu’expert judiciaire, c’est pareil. Rédiger ses conclusions, c’est trancher, c’est aussi et surtout fermer des hypothèses qu’on aurait pu laisser ouvertes. C’est aussi et surtout abandonner le confort du peut-être. Chaque mot du rapport est une décision, et chaque décision renonce à ce qu’on ne dira pas.
On tranche seul
Beaucoup évitent de vraiment décider. On temporise, on attend que les circonstances choisissent à notre place. On appelle ça de la prudence. Décider, c’est accepter qu’on ne peut pas tout faire et c’est toujours solitaire. Même entouré, même soutenu, on tranche seul et personne ne peut le faire à votre place.
Certaines décisions sont cependant plus difficiles à prendre que d’autres, surtout les décisions très personnelles.
Pour conclure cet article, ce dimanche à Prague, mon fils ne savait pas qu’il m’aidait à décider, pas avec des reproches (c’est venu après …) mais avec cinq mots et un regard vers le ciel. Les enfants ne savent pas toujours ce qu’ils font mais parfois ils font exactement ce qu’il faut.
André Gide l’avait résumé : « Choisir, c’est renoncer. »





