On attribue faussement à Prévert l’idée qu’on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant. Pour la confiance, c’est du pareil au même : elle est reconnaissable au bruit qu’elle fait au moment de claquer la porte pour disparaître et… tant qu’elle est là, on ne la voit pas.
Se fier, c’est croire sans tout prouver
Le mot le dit. Confiance vient du latin confidere, se fier avec, de fides, la foi, la fidélité. Il est donc de la même famille que fidèle et confident, et à l’opposé de méfiance et de perfide, celui qui trahit la foi donnée.
Faire confiance, c’est donc croire sans devoir tout prouver, accorder un crédit sans exiger la preuve. Alors décider de traiter de ce mot dans mes articles tient du paradoxe pour un homme dont les missions consistent précisément à ne rien croire sans l’avoir éprouvé. Et pourtant… la justice repose sur elle : elle repose sur la confiance accordée à l’expert.
La confiance en soi s’apprend
La confiance en soi n’est pas innée. Pour beaucoup, et pour moi aussi, elle s’apprend ou, plutôt, dans mon cas, elle s’est apprise ; elle se cultive, elle s’apprivoise. Je passe d’ailleurs beaucoup de temps à faire en sorte que mes enfants aient confiance en eux : oser s’exprimer, ne pas avoir peur de s’adresser à des inconnus si cela est nécessaire, approuver, mais aussi désapprouver, contester tout en respectant l’autre (ce dernier point est loin d’être facile avec des ados de 16 et 17 ans ;-)). C’est au fond leur apprendre la bonne contradiction, celle qui construit sans blesser. On ne naît pas sûr de soi. On le devient, à force d’être écouté et autorisé à ne pas être d’accord.
Faire confiance, c’est accepter d’être vulnérable
Se fier à quelqu’un, c’est accepter de pouvoir être déçu, trahi. L’abus de confiance laisse une marque que rien ne répare tout à fait : après lui, on se fie encore, mais autrement, avec une certaine méfiance. L’inverse, pourtant, est à exclure. Tout contrôler, tout soupçonner, ne rien croire, ne se fier à personne, n’accepter que la perfection (qui n’est pas de ce monde), c’est s’enfermer dans un bagne « à perpétuité ». Et lorsque je rends mes rapports d’expertise, c’est la même chose : le juge me fait très généralement confiance (en vingt ans, tous domaines confondus, je n’ai eu que deux contre-expertises, toutes deux au pénal… et l’une comme l’autre ont confirmé mes conclusions), il ne refait bien entendu pas mes calculs ; quant aux parties, elles doivent le pouvoir aussi. C’est pourquoi l’expert prête serment, et c’est pourquoi nous devons rester indépendants et impartiaux.
Une société sans confiance se paralyse
La confiance est le ciment de tout : la parole donnée, le contrat, jusqu’au billet de banque auquel on accorde une valeur alors que, depuis 1971 et la fin de sa convertibilité en or, il ne repose plus que sur elle. Alors quand la confiance se corrode, quand chacun soupçonne tout le monde, quand on se persuade qu’un « Deep State » contrôle le monde, la défiance s’installe, et avec elle le complotisme ; cette confiance se transforme en exclusion et conduit une population de plus en plus importante à préférer l’impensable à la raison. Une société qui ne se fait plus confiance est au bord du gouffre, et elle ne s’arrête pas d’avancer…
Pour conclure, la mission de l’expert de justice tient dans cette contradiction : il ne fait confiance à rien, pour qu’on puisse lui faire confiance.
Mais, dans mon cas personnel, avec mes enfants, avec ceux que j’aime, je fais l’inverse : je me fie d’abord, je vérifie ensuite.
Car on ne devient confiant qu’en trouvant, un jour, quelqu’un qui a d’abord cru en nous.





