C’est au cours d’un entretien téléphonique avec la Directrice Générale des Services de ma ville (excusez du peu… Oost-Cappel avec quand même 473 habitants !!!) que le mot euphémisme m’est apparu comme une évidence… Je tenais là l’objet de mon prochain article. Nous voulions l’un et l’autre ménager les susceptibilités en ne nommant pas les choses telles qu’elles sont… et là, j’ai répondu à une présentation enjolivée… en effet, c’est un euphémisme. Personne ne mentait, mais on avait simplement choisi de ne pas dire.

Au-delà du fait qu’euphémisme pointe à la 14 950ᵉ place de la base Lexique des 47 000 mots utilisés en français, alors que 807 mots suffisent pour couvrir l’essentiel des écrits et des discours, il est significatif d’en connaître ses proches voisins de ladite base : engouement, entrefilet, excentricité, excroissance et exhibitionniste. Le clin d’œil est évident : un mot qui désigne « l’art de ne pas dire » est lui-même très rarement dit.

Je crois vous avoir déjà dit que ma connaissance du grec s’arrêtait à l’alphabet que j’ai dû apprendre en cours de mathématiques ; il est cependant toujours intéressant de connaître l’origine du mot. Euphémisme vient du grec euphêmismos : eu- (bien, favorable) + phêmê (la parole, ce qui est dit, de phêmi, « je parle »). À l’origine, il s’agissait d’un mot religieux pour n’employer que des paroles de bon augure et donc ne pas attirer le mauvais sort. Euphémisme, c’est donc littéralement « parler favorablement », dire les choses de manière rassurante. Nous trouvons dans la même famille : blasphème (« parler en mal »), prophète, aphasie. Nommer, ne pas nommer, mal nommer : 3 coups et le rideau se lève…

Depuis désormais une trentaine d’années, les euphémismes sont comme la prose, on les utilise sans le savoir. Ne dit-on pas malentendant pour sourd, il nous a quittés pour mort, plan de sauvegarde de l’emploi pour licenciements, frappe chirurgicale et dommages collatéraux pour bombardement, ajustement pour coupes budgétaires ? La langue des politiques, d’où qu’ils soient, et de l’administration en est saturée. L’euphémisme y est utilisé pour désamorcer, pour éviter la responsabilité du mot juste, pour protéger l’émetteur… ma grand-mère Jeanne aurait dit « parler pour ne rien dire ».

Quid de l’euphémisme dans les missions d’expertise ? Contrairement à beaucoup de personnages publics, l’expert judiciaire doit appeler les choses par leur nom : une non-conformité qui a provoqué un accident n’est pas « une légère anomalie ». Ne pas très clairement nommer l’origine d’un sinistre dans une conclusion, c’est tromper le juge, diluer la cause, brouiller la responsabilité. Le contradictoire éprouve et la preuve démontre, alors que l’euphémisme maquille. L’utilisation du mot exact est pour l’expert un devoir déontologique.

Il y a plus de 25 ans, j’ai dû annoncer à une maman la mort d’un de ses enfants lors d’un accident. Autant dire qu’il est impensable de faire preuve de manichéisme dans ces cas extrêmes. Il faut préparer avec tact et délicatesse l’annonce d’un tel drame. Alors oui, j’ai fait preuve d’euphémisme, « j’ai tourné autour du pot » jusqu’à ce qu’elle me demande elle-même : il est mort ? Je n’avais pas menti, je n’osais simplement pas dire, pour nous protéger et aussi pour la préparer. Quand l’euphémisme protège l’autre, il est en effet humain ; quand il protège uniquement celui qui parle, il devient lâcheté, mensonge et manipulation.

Pour conclure : dans mes missions d’expertise, lors des accédits, dans mes rapports, je m’interdis tout euphémisme. Je tranche et je nomme sans ambages, pour que mes conclusions soient éclairantes.

Dans la vie, avec mes proches, je m’autorise parfois l’euphémisme, non pour cacher mais pour ménager.

Nommer juste par devoir, nommer doux par amour.

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