Il y a quelques années, lors d’une réunion d’expertise, j’ai eu en face de moi une partie qui savait tout sur tout. Elle refusait de répondre à mes questions. Elle les jugeait inutiles, dénuées de sens. Quand j’ai commencé à mettre en avant des éléments qui fissuraient sérieusement sa version, elle m’a demandé, avec un aplomb assez remarquable, si je connaissais vraiment quelque chose en métallurgie pour oser formuler des questions aussi stupides. Derrière cette assurance, il y avait des diplômes qu’elle n’avait pas, des expériences qu’elle n’avait jamais affrontées, et une version des faits qui craquait de partout. Son conseil, lui, ne maîtrisait pas grand-chose, ni sa cliente, ni le fond du dossier. Mais il avait compris dès le début des opérations que l’attitude de sa cliente la desservait gravement. Je le voyais à son regard, à sa façon de ne plus intervenir, de laisser le silence s’installer après chaque nouvelle sortie, voire même une fois de lever les épaules. J’ai même dû interrompre succinctement, me sentant mal et ne pouvant pas réagir à ces provocations. Devant un tel champ de ruines, il n’y avait pas grand-chose à faire. J’ai clos l’expertise au plus tôt, sur la base des faits. Pas des illusions.

Ce jour-là, j’ai eu une illustration parfaite de la différence entre le savoir et la connaissance.

Le savoir accumule, la connaissance se construit

Le savoir s’accumule. Il se lit, s’écoute, se mémorise, se restitue. Il peut faire bonne impression, garnir avantageusement un CV, alimenter une conversation autour d’un café ou au restaurant. Il contribue essentiellement au paraître.

La connaissance, elle, se construit de l’intérieur, par l’expérience, l’erreur assumée, le doute accepté, la remise en question permanente… la vie en fait. Elle contribue, elle, à l’être. On peut avoir beaucoup de savoir et très peu de connaissance ; l’inverse, en revanche, est très rare.

Pour s’en convaincre, il suffit d’allumer une chaîne d’information en continu pour en avoir la démonstration quotidienne. Des pseudo-experts défilent. Ils n’ont de savoir que ce qu’ils ont lu, dans le meilleur des cas, ou simplement entendu et pas écouté. Ils ne comprennent pas vraiment ce qu’ils ont tenté de déchiffrer. Ils récitent des phrases toutes faites en se mélangeant les pinceaux. Et ils tiennent, jusqu’à la première contradiction sérieuse. Dès qu’on les questionne vraiment, le vernis craque. Ce qu’on découvre derrière, c’est ce que j’appelle un désert d’être. Comme il n’y a rien à défendre sur le fond, il ne reste plus que l’invective… l’invective pour faire illusion encore quelques secondes, quelques minutes, en fait jusqu’à la fin de l’émission…

L’ego joue un rôle central dans tout ça. Il gonfle précisément là où la connaissance fait défaut. Celui qui sait vraiment n’a pas besoin d’étaler, de dominer, de disqualifier la question de l’autre. Il répond. Il explique. Il accepte d’être contredit, parce que la contradiction fait partie du chemin vers la vérité.

La vraie connaissance rend humble

Dans mes missions d’expertise, j’ai appris à me méfier de ceux qui répondent trop vite et trop sûrement. La vraie connaissance rend humble. Elle oblige à dire « je ne sais pas » quand c’est la vérité et aussi à oser faire appel à un sachant quand on atteint ses propres limites, à laisser les faits parler plutôt que les certitudes. C’est inconfortable mais c’est pourtant exactement ce qu’on attend d’un expert.

Dans notre monde, celui qui parle le dernier et le plus fort l’emporte trop souvent. Peu importe la véracité, peu importe les faits. Goebbels, dont on ne peut que condamner la totalité de l’œuvre, avait cyniquement théorisé ce principe : plus le mensonge est gros, mieux il passe… et plus il est répété, plus il devient vérité aux yeux de ceux qui n’écoutent que pour entendre ce qu’ils veulent déjà croire. C’est le triomphe du savoir creux sur la connaissance, l’apogée du complotisme de toute nature.

Le désert est habillé en certitude.

Rabelais écrivait en 1532 : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » La CECAD, du temps de ma présidence, a fait de cette phrase le titre d’un colloque que nous avons organisé, « Science, Conscience et Justice ».

Cinq cents ans plus tard, elle n’a pas pris une ride.

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