Je suis devenu expert judiciaire parce qu’un autre l’était avant moi, et parce qu’il me l’a suggéré.
Yves Rigal, puisque c’est de lui qu’il s’agit, un jour de 2001, m’a proposé de l’accompagner sur une expertise qui opposait une chaîne de supermarchés à une boulangerie industrielle. Cela n’avait bien sûr aucun rapport avec la métallurgie et les sciences des matériaux. Ma femme, elle, m’a poussé à franchir le pas et à candidater… et je n’ai été repris sur la liste qu’en 2006 !
Lors de cette réunion d’expertise, Yves ne m’a pas fait un cours, il m’a montré, il m’a demandé de poser les questions et puis, bien sûr, d’écouter les réponses, les analyser. Il fallait ensuite travailler, travailler beaucoup, pour répondre à mon tour, mais cette fois aux questions que le tribunal nous confie dans la mission.
Rendre ce qu’on a reçu…
Ces dernières années, j’ai rendu cette entraide à beaucoup d’experts, dans toutes les rubriques et spécialités, pas seulement l’industrie. À la Compagnie que j’ai présidée pendant quatre ans, j’ai monté un dispositif que j’ai baptisé pompeusement et aussi un peu par provocation, Tind’Expert.
L’idée est de mettre en relation, professionnellement s’entend, de jeunes experts tout juste nommés avec des confrères plus expérimentés. L’objectif visé est d’éviter la page blanche, de ne pas exploser les délais mais aussi et surtout de réduire les erreurs.
Une erreur de débutant fragilise l’expert pour longtemps devant les avocats et devant les juges chargés du contrôle dans les tribunaux judiciaires ou de commerce.
N’allez pas croire qu’il y a un âge pour avoir besoin des autres. Il m’arrive encore, souvent le soir, tard, d’appeler un collègue, souvent les mêmes d’ailleurs… ils se reconnaîtront. Un courrier à finir, une réunion à préparer, un doute… le plus souvent, c’est pour qu’il me confirme ce que je pensais déjà ; et en fait pas toujours, il m’arrive en effet de raccrocher et d’avoir changé d’avis.
Chaque culture apporte sa part…
J’ai vécu trois ans en Afrique du Sud. Mes amis n’avaient pas de couleur. Et pourtant, à chaque réunion, il fallait cocher une case en face de son nom sur la feuille de présence : Blanc, Noir, Coloré ou Indien. Ce qui était drôle, c’est qu’on était tous blancs à partir du moment où on était étranger. On se réunissait quelquefois tard pour décider de l’avenir d’une ligne de production, de l’importance d’un investissement ou de la stratégie vis-à-vis de nos concurrents. Nku, Themba, Johan, et beaucoup d’autres… aucune couleur autour de la table, seulement des décisions à prendre.
J’ai par ailleurs eu la chance de parcourir le monde pour un grand groupe international. L’Ukraine, où j’ai passé de très nombreuses semaines dans une usine aujourd’hui en grande partie détruite par la guerre, mais aussi le Kazakhstan, la Russie et la République tchèque, le pays de ma femme. Le Maghreb également : la Tunisie, où j’ai vécu deux ans, et le Maroc, où j’ai mené de nombreuses missions. J’y ai gardé de nombreux amis et des souvenirs inoubliables. Beaucoup d’autres pays encore, sans oublier les départements et territoires d’outre-mer français.
Dans tous ces pays, et j’insiste sur le tous, on apprend des contacts, si on veut bien écouter, si on veut bien comprendre. J’ai toujours été ébahi par le sens technique des ingénieurs de l’ex-URSS mais aussi consterné par leur muselage, tenu par des chefs cramponnés à leur pouvoir, souvent sans grande connaissance des sujets que leurs équipes traitaient et presque toujours par intérêt. J’ai beaucoup appris d’eux. Et je crois leur avoir rendu quelque chose : la fierté de construire ensemble, avec les autres, tous les autres, de toutes les cultures, des solutions qu’il aurait fallu bien plus de temps à faire naître dans ces régions.
« Je suis parce que nous sommes » m’a toujours inspiré, et a réglé ma conduite, quels que soient les endroits où je me suis trouvé. Chaque personne, chaque culture apporte sa part mais à une condition : qu’aucune ne cherche à imposer aux autres sa manière de penser et sa manière de vivre. Cela devrait en inspirer plus d’un, quelles que soient ses convictions… Allez sur les réseaux sociaux et vous comprendrez qui sont ceux qui se cachent derrière cette dernière phrase…
La devise de la République française dit Liberté, Égalité, Fraternité. Le dernier mot, pour moi, veut dire cela : vivre sans écraser, vivre sans étouffer son voisin, construire ensemble, s’aider mais aussi œuvrer pour la communauté. Cette conviction a été décuplée après mon séjour sud-africain. Là où, pendant très longtemps, trop longtemps sûrement, une communauté a tenu les autres sous sa coupe, et là, justement, est né le mot qui écrase cette injustice : Ubuntu.
Je ne suis une personne que par les autres.





