Il m’est arrivé, comme j’imagine, la plupart d’entre nous, d’en vouloir à quelqu’un que j’avais aidé. Bien sûr, cela n’allait jamais bien loin mais, après avoir rendu un service, passé du temps pour traiter un sujet puis … plus de nouvelles, même pas un mot, même pas une réponse à un bon anniversaire envoyé au jour J. Après avoir analysé cette attente, je ne cache pas le sentiment de honte de m’être senti oublié, effacé, lésé, parce que ce ressentiment me paraissait malsain, égoïste. C’est de là qu’est partie ma décision de traiter ce soir ce mal, l’ingratitude (je dois aussi vous avouer que ce mot m’a également été suggéré par Jean-François Darrousez). Est-ce qu’il faut rougir de ce sentiment d’ingratitude comme étant de la mesquinerie ou a-t-on le droit de l’éprouver ? Après plus de 4 heures de réflexion, seul devant mon pc, je pense que cela dépend du terrain sur lequel on se tient…

Pour faire le malin, un peu de latin (en plus ça rime !). Ingratitude vient de gratus signifiant agréable, reconnaissant. De la même racine, on trouve également la grâce, le gré utilisé dans savoir gré ou de bon gré, mais également agréer et gratifier, et enfin le mot que tout le monde vénère, gratuit. Le problème est donc déjà dans l’origine du mot : la gratitude et gratuit ont la même racine. Un « bienfait » qui attend son remboursement ne peut pas être considéré comme un don mais un prêt qui n’avait pas dit son nom, son terme et ses intérêts.

En réfléchissant à ingratitude, je suis naturellement tombé sur merci … L’ingrat est celui qui ne dit pas même merci. Il est intéressant d’analyser le merci au travers des autres langues. Notre merci vient de latin merces qui signifie salaire, récompense puis plus tard miséricorde. Remercier, c’est un peu se mettre à la merci de celui qui nous a donné. Le russe, lui, dit spassiba (спасибо), contraction de spassi Bog, soit « que Dieu te sauve » : on ne remercie pas vraiment, on appelle le salut sur le bienfaiteur … très similaire à notre merci qui finissait, lui aussi, en miséricorde. Le russe a un second mot, blagodariou (благодарю), que l’on pourrait traduire par « je te donne du bien ». En arabe, shukran, ( شُكْرًا) est très proche de notre merci français ou luxembourgeois, il se rapproche de manifester, rendre visible, reconnaitre. En hébreu, on dit toda (תודה), du verbe lehodot qui veut dire à la fois remercier et reconnaître, avouer, confesser ; sa racine, yada, renvoie à la main que l’on tend, au geste de montrer, de reconnaître ouvertement le bienfait. En italien et en espagnol, c’est respectivement grazie et gracias dans lesquels on entend la grâce. Le portugais dit obrigado ou je vous suis obligé. Dans ce cas il y a un lien direct entre l’action de la réponse, j’associe cet obrigado à une espèce de reconnaissance de dette que je me dois de rembourser. Quant à l’Allemand, au néerlandais et à l’anglais, ils disent danke, dank u et thanks, ces mots ont la même souche que le think anglais soit penser, retenir, garder en mémoire. Pour les pays du nord de l’Europe, remercier c’est donc se souvenir. Dans toutes ces langues, on traite d’une même idée, d’un même geste : la grâce, le salut, la récompense, l’obligation, la mémoire, l’aveu… alors que l’ingrat, si on met cela en perspective, c’est assurément celui qui a oublié.

Pour ce qui est d’ingrat, je ne vais pas vous asséner une nouvelle liste à la Prévert comme celle du mot raison traité il y a quelques jours, ingrat est assurément moins riche en termes d’utilisation et de signification. Cependant on parle de sol ingrat, qui ne rend pas la semence qu’on lui a confiée mais aussi d’une tâche ingrate, dont on ne retire aucune reconnaissance, mais aussi d’un âge ingrat (allez savoir lequel est-ce …). Dans toutes ces expressions il n’y a au fond qu’une seule idée : est ingrat ce qui ne retourne pas ce qu’on y a confié.

Aussi longtemps que l’on parle de chose, c’est relativement simple mais quand on passe à l’humain, les affaires se compliquent considérablement.

La première des images qui nous vient à l’esprit est celle du don, on aide, on écoute, on donne de son temps, de sa personne, par simple élan de générosité vers l’autre. Dans ce cas-là, attendre un retour serait une faute manifeste de goût. On ne doit jamais tendre une main en reportant sur un cahier ce qu’elle nous coûte. L’empathie et l’ingratitude ne font jamais bon ménage. Si je devais traiter d’ingrat celui que j’ai aidé, j’avoue que je n’avais pas tout à fait donné mais prêté.

Je vais sans doute me faire quelques ennemis, mais tant pis, j’assume. L’aumône, que toutes les religions portent très haut, n’est pas toujours sans attente. Je me souviens d’un collègue en Afrique du Sud qui donnait volontiers, et qui me croyait incapable d’en faire autant, puisque je doute de l’au-delà. Je lui ai répondu ceci sans réfléchir : quand je donne, moi, je n’attends rien, pas même dans une autre vie, alors que lui donnait en escomptant que son geste lui serait un jour compté, là-haut. Son aumône, au fond, était un prêt à très long terme dont les échéances lui servaient à assurer une vie de bonheur après la mort. La mienne était un don sans retour possible, de l’empathie à l’état pur. N’allez pas imaginer que je juge sa foi, je constate seulement qu’une récompense promise, fût-elle dans l’au-delà, fait rentrer le don terrestre dans l’ordre du calcul. Je rappelle seulement que les textes sacrés sont on ne peut plus clairs à cet égard, ces textes louent la main qui donne en secret, sans que la gauche sache ce que fait la droite.

J’en ai fait l’expérience pendant mes quatre années à la présidence de la CECAD. À aucun moment je n’ai vécu cette fonction comme un quelconque investissement nécessitant un retour de quelque nature que ce soit. Je n’y ai ressenti aucune ingratitude, bien au contraire. J’ai pour preuve que près de six mois après avoir passé la main à mon successeur, on continue de m’appeler, de m’écrire, de me demander un conseil. Si j’avais attendu quoi que ce soit en retour, il me serait très facile de répondre que je ne suis plus en fonction, et de renvoyer tout cela vers la nouvelle équipe pour m’en débarrasser. Ce n’est absolument pas mon habitude : je réponds, et j’en informe le nouveau président de la question mais aussi de la réponse et de celui qui me l’avait posée. Cela m’est encore arrivé à l’instant ; un expert a souhaité échanger à propos de la loi de Brandolini.

Et puis il y a les missions d’expertise. Quand je rends une expertise, ce n’est bien entendu jamais par empathie pour les parties, quelles qu’elles soient. J’y ai mis mes analyses, mon sens critique, mes recherches, des heures souvent jusqu’à tard dans la nuit, et même quelquefois ces réveils en pleine nuit où on se rend compte d’un détail qui manquait pour renforcer une hypothèse. En retour, j’attends d’être rémunéré à la hauteur de ce travail, et il n’y a là rien de plus naturel : « tout travail mérite salaire » (Luc 10,7). Alors quand le juge chargé du contrôle rabote la note d’honoraires, ce n’est pas uniquement une question d’argent mais c’est aussi le temps, le doute, la rigueur qui n’ont pas été reconnus à leur juste valeur. Le taxateur ne reconnait pas la qualité du rapport et c’est cela qui est blessant. Beaucoup d’experts traitent d’ingratitude le fait de ne pas avoir été taxé à la juste valeur.

Alors, pour répondre à la question que je me posais au début, seul devant mon pc : faut-il rougir de ce sentiment d’ingratitude ? Tout dépend, je le disais, du terrain.

Quand il s’agit d’un don, oui, il faut en rougir un peu. Se plaindre de l’ingratitude de celui qu’on a aidé, c’est avouer qu’on tenait un compte, et qu’au fond on avait prêté en croyant donner. Cette ingratitude-là, il faut l’accepter, car elle est sans recours.

Quand il s’agit d’un travail, c’est tout l’inverse. Attendre d’être reconnu à sa juste valeur n’a là rien de honteux, c’est même la règle, tout travail mérite salaire. Et le droit, pour une fois, me donne ce que le bienfaiteur n’aura jamais : un recours. Il m’est permis de contester la taxe de ma rémunération, de demander qu’on réexamine ce que mon rapport valait vraiment.

Tout est peut-être là, finalement. La gratitude ne se réclame pas, elle se reçoit ou elle manque. Le juste prix d’un travail, lui, se défend. Les confondre, ce serait transformer un don en facture, ou alors renoncer à ce qui m’est pourtant dû.

Et vous, de quel côté penche votre ingratitude ?

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