Le mot est familier. Il est inscrit sur le fronton de nos mairies, au cœur de notre devise républicaine, comme une évidence silencieuse tant il fait partie de notre environnement.
Et pourtant, ailleurs, ce même mot est crié. Il devient résistance, parfois survie.
« Femme, Vie, Liberté » n’est pas une formule, c’est une nécessité. C’est le rappel que ce qui semble acquis ici ne l’est pas partout, et que la liberté, loin d’être un état, demeure un combat souvent discret, parfois visible, mais toujours à reconquérir… y compris dans nos démocraties, à commencer par celle qui est considérée comme la plus grande d’entre elles.
Comment ne pas penser, à cet égard, aux femmes afghanes. Désormais reléguées hors du champ social, exclues de l’éducation, de l’espace public, du travail, de la parole. À cet instant, la liberté ne se discute plus, elle disparaît.
On en vient là à cette idée on ne peut pas plus obsédante : dans certains contextes, la privation est telle qu’elle dépasse ce que l’on accepterait même pour un animal : voir des deux yeux (on a retiré aux femmes le droit de voir des deux yeux quand elle sont à l’extérieur !!!), se mouvoir en dehors de l’espace clos du domicile, exister au regard des autres… relèvent des fondements mêmes de toute condition libre.
Après avoir traiter des ces situations horribles, la liberté du cadre de nos missions d’expertise pourrait sembler bien secondaire. Elle ne l’est pourtant pas.
L’expert intervient en effet dans un cadre structuré, encadré, soumis à des règles procédurales précises — certains parleraient même de carcan. Mais au sein de ce cadre, une liberté essentielle doit être préservée : celle de penser (liberté qui n’est pas réservé à Florent Pagny …).
Penser librement, analyser avec recul, formuler une position sans céder aux influences, qu’elles soient explicites ou plus diffuses, visibles ou plus insidieuses, constitue une exigence fondamentale. Cette liberté-là n’a rien d’évident.
Elle suppose une discipline, une vigilance, une honnêteté intellectuelle.
Etre libre, dans l’exercice de l’expertise, ce n’est pas faire ce que l’on veut, c’est être capable de se gouverner soi-même.
Se gouverner, c’est savoir reconnaître ses propres biais, c’est accepter de les interroger et aussi et surtout de les corriger.
C’est résister aux évidences trop rapidement admises sans vouloir les rejeter ensuite malgré des faits nouveaux, c’est ne pas succomber aux attentes souvent perceptibles des parties et de leurs conseils.
C’est en fait ne pas céder à la facilité qui est souvent la forme la plus discrète de renoncement.
Mais cette liberté ne se vit pas seul, il faut également accepter celle des autres : celle de contredire, de discuter, de remettre en cause, à commencer par s’écouter, sans jamais accepter que le débat ne dérive vers l’affrontement stérile.
Le contradictoire n’est pas une contrainte ; il est une condition de la liberté en expertise. Il oblige à préciser, à justifier, à expliquer… et parfois à revoir.
La liberté de l’expert ne consiste donc pas à s’affranchir du cadre, mais à s’y inscrire sans s’y noyer, sans jamais renoncer à éclairer les juges qui nous ont missionnés.
Cette liberté se situe dans cet équilibre délicat entre indépendance et responsabilité, entre expression et rigueur, entre conviction et démonstration.
Elle n’est jamais définitivement acquise. Elle se construit dans le temps, au fil des missions, des échanges, des remises en question.
Elle se protège également, car elle peut s’éroder, petit à petit, sous l’effet de l’habitude, de la pression… ou, plus simplement de la facilité.
Et dans un monde où certains doivent encore lutter pour être reconnus comme des personnes libres voire pour simplement exister et vivre, ce mot retrouve toute sa portée, y compris dans nos pratiques les plus techniques.
Il nous rappelle que la liberté ne se réduit pas à un principe affiché, mais qu’elle engage une manière d’être, de se connaître et de se comporter — vis-à-vis des autres, mais aussi vis-à-vis de soi-même.
Comme le rappelait Épictète : « N’est libre que celui qui se gouverne lui-même. »
Une formule ancienne, qui invite à se connaître, à se maîtriser, à se respecter… en expertise comme dans la vie en général.
Un objectif, plus qu’un état.





