Il y avait, en Grèce, sur la route qui allait d’Athènes à Éleusis, un aubergiste nommé Procuste. Un homme très accueillant, au demeurant. À tous les voyageurs fatigués, il offrait le gîte, un bon lit de fer pour la nuit. Le piège se refermait seulement après : il exigeait que son invité s’ajuste exactement au lit. Trop grand, il sciait ce qui dépassait. Trop court, trop petit, il l’étirait de force jusqu’à la bonne longueur. J’avais oublié, il possédait deux lits, un court et un long, et donc jamais personne n’était à la bonne taille et le supplice concernait tout le monde. Thésée, qui n’est autre que le héros fondateur d’Athènes, finit par le tuer en lui appliquant la même méthode.
À lire les journaux, à écouter les podcasts, à regarder les reportages, nous avons fait de l’auberge de Procuste non pas une auberge perdue de Grèce mais l’Airbnb inondant le monde et que nous avons rebaptisé « égalité ».
Il faut ouvrir les yeux, l’égalité est un Rubik’s Cube, il y a plusieurs égalités, et on les mélange souvent volontairement et beaucoup ne savent pas les ranger voire souvent même pas les différencier.
Commençons par l’égalité des droits. Là, aucune discussion possible : la loi doit être la même pour tous. C’est ce que nous avons affirmé en 1789, et je n’ai aucune envie de revenir là-dessus, bien au contraire. Pour ceux qui ont déjà visité mon bureau, les droits de l’homme et du citoyen y trônent comme préambule de la Ve République sur la feuille de journal jaunie envoyée à chaque électeur par le général de Gaulle en 1958.
L’égalité des chances ensuite : la même ligne de départ, le même accès à l’école, aux concours. Elle porte bien entendu sur le départ, pas sur l’arrivée.
L’égalité des devoirs, qui passe quasi systématiquement à la trappe. On réclame ses droits en négligeant leur contrepartie, comme si l’un pouvait aller sans l’autre.
Et puis il y a celle qui me dérange profondément, celle qu’on nous vend en cachette : l’égalité des résultats. La même arrivée pour tous, quoi qu’on fasse, et surtout quoi qu’on ne fasse pas. Celle-là, c’est tout à fait le lit de Procuste.
Car pour rendre tout le monde égal en résultat, il n’y a jamais que deux solutions. Faire progresser celui qui rencontre des difficultés, c’est compliqué, ça prend du temps et ça demande souvent des moyens. Alors on préfère parfois s’attaquer à celui qui réussit, c’est nettement plus facile, ça coûte moins cher et, surtout, ça évite de se poser les bonnes questions. Alors quand on rabote, on nivelle par le bas, on scie ce qui monte trop haut, et on appelle ça de la justice.
Le mot juste serait pourtant l’inverse : égal vient du latin aequus, qui a donné équité, mais aussi inique. Considérer de la même façon celui qui se bat et celui qui attend, ce n’est pas ce que j’attends de l’égalité, c’est son contraire.
Un exemple, le baccalauréat. À force de vouloir que presque tous l’obtiennent, sans demander aux plus récalcitrants, aux moins courageux de lâcher un instant leurs écrans et leurs jeux en ligne, on en a fait un diplôme qui ne prouve plus grand-chose. Dans un laboratoire, quand un résultat est toujours positif, je m’interroge sur la qualité de l’outil de mesure et très souvent, pour ne pas dire tout le temps, la mesure est superflue voire totalement inutile ou même dangereuse. J’ai en tête des dizaines d’exemples où les tests n’ont plus aucune signification car les conditions ne sont pas adaptées à ce que l’on veut mesurer… En particulier, pour le baccalauréat, on ment deux fois : le besogneux, dont l’effort ne se voit plus, et le j’m’en fouteux, à qui on tend un bout de papier qui n’a plus aucune valeur.
Je veux faire un parallèle avec l’acier… désolé mais l’expert n’est jamais bien loin. Un acier qu’on travaille, qu’on déforme, se durcit : c’est ce qu’on appelle l’écrouissage. Celui qu’on laisse tranquille reste mou. Quant aux caractéristiques mécaniques d’un acier à hautes résistances, elles ne viennent bien sûr pas de son uniformité, elles viennent de ses différences de structures : ferrite, perlite, bainite, martensite… Homogénéisez tout, effacez les écarts, et vous obtenez un acier on ne peut plus standard. Procuste, au fond, aurait été un très mauvais métallurgiste.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne plaide pas pour une société de castes ou de classes, le riche d’un côté, le pauvre de l’autre, le centre-ville contre le 93, le blanc contre le moins blanc. Au contraire. Je connais des gens qui n’ont que faire de la fortune de leur famille, de leur code postal, de leur prénom ou de la couleur de leur peau, et qui veulent se sortir de là où ils sont nés. Ceux-là, il faut tout faire pour les aider à partir du bon pied. Donner de bonnes conditions à tous ceux qui se présentent sur la ligne de départ, ce n’implique pas ne pas s’intéresser à ceux qui arrivent parmi les premiers, c’est au contraire rétablir une vraie chance pour ceux qui s’en donnent la pugnacité, le courage.
Ce que je refuse, c’est le « tout le monde pareil ». Je sais bien sûr qu’il y a ceux qui ne peuvent pas à cause d’un handicap, d’un accident de la vie, le vrai malheur. Vis-à-vis de ces populations, la solidarité n’est pas une faveur, c’est un devoir et l’honneur d’une société. Ailleurs, il y a ceux qui ne veulent pas tout simplement. Les traiter de la même façon que les autres, c’est offenser les premiers et ne pas inciter les seconds. Il y a pire encore : ceux qui ne se projettent pas mais qui jettent, qui ne bâtissent pas mais qui brûlent et détruisent. Une société aura toujours besoin de ceux qui pensent, qui inventent, qui se projettent. Elle n’a jamais eu besoin de ceux qui cassent. Leur accorder les mêmes avantages, c’est la dernière des injustices.
Je suis né à la fin des années cinquante. J’ai connu les classes de quarante élèves, le poêle qu’il fallait allumer, les dortoirs de quarante-deux lits, vingt et un à droite, vingt et un à gauche, les draps qu’il fallait replier et ranger chaque matin, une absence totale d’intimité, la douche une fois par semaine, et pas toujours chaude. J’ai aussi connu la punition collective, toute une classe privée de sortie pendant trois semaines pour la faute d’un seul en espèce de solidarité. Je n’en suis pas mort. Je ne réclame pour personne la douche froide ni, bien sûr le martinet de ma grand-mère et dont je coupais régulièrement les lanières, qu’on me comprenne bien. Mais un peu d’exigence, un peu de frustration, ça forge un homme plus sûrement que le « all inclusive des bords de mer ». Et cette punition injuste, au fond, m’a enseigné l’égalité par son envers : j’ai appris avant mes 15 ans ce que c’était que de payer pour un autre.
Thésée a tué Procuste en le couchant dans son propre lit. La morale est peut-être là. Il n’est pas nécessaire que nous soyons tous de la même taille pour avancer ensemble. Alors, plutôt que de raccourcir les hommes, commençons par adapter les lits !





