Cet article est issu d’une corédaction entre Jean-Jacques Aernout, expert en industrie, et Magali Gilleron, psychologue. La lecture est à deux faces, un peu à la Janus.
Sensation est un mot qui augmente la puissance d’un état. On ne dit pas qu’on est content : on dit qu’on a la sensation d’avoir réussi. On ne dit pas qu’on est triste : on dit qu’on a la sensation de ne plus compter. On ne dit pas qu’on a visé juste : on dit qu’on a la sensation d’avoir fait mouche. Le mot ne décrit pas l’état. Il l’amplifie.
La sensation de l’expertise
De temps en temps, j’ai la sensation d’avoir bien mené une expertise, d’avoir démontré mes conclusions dans un dire ou dans un rapport. Cette sensation-là est précise, presque physique.
Il y a aussi la sensation de ne pas être compris, de ne pas réussir à expliquer pourquoi il faut retenir telle hypothèse plutôt que telle autre. Pour moi, la démonstration est là, complète ; en face, le mur reste infranchissable. Cette sensation-là est bien plus inconfortable que l’erreur : on se trompe, on le reconnaît, et ça passe.
On accepte moins bien d’avoir raison sans parvenir à le faire comprendre. Et plus mal encore d’avoir eu raison jusqu’au point où l’issue fut fatale. Car nos propos rendent parfois la compréhension si limpide qu’elle force une prise de conscience : la levée d’un refoulé, une empathie imposée, insupportable, que le déni tenait jusque-là sous contrôle. Une fois ce refoulé libéré, déchaîné, le seul moyen qui reste de le contenir se révèle létal : la pendaison.
Cette issue mortelle laisse une sensation amère, celle d’un rappel à l’ordre : la parole de l’expert n’est pas une parole en l’air. Incisive, tranchante, elle est entendue bien au-delà de ce qu’elle dit, et produit un effet qui dépasse la volonté de l’expert. Le fin connaisseur doit en être prévenu, pour ne pas céder, lui non plus, à la sensation mortifère de toute-puissance : celle d’avoir droit de liberté ou d’entrave, de vie ou de mort.
La sensation collective
Il y a une autre sensation, moins personnelle : celle qu’on éprouve en voyant une association changer de dimension. En partie grâce à l’énergie qu’on y a mise, à la volonté, aussi. Cela tient beaucoup au temps donné et à tout un réseau que l’on a mobilisé.
On n’a rien fait seul, mais on sait ce qu’on y a mis. Et voir grandir quelque chose qui nous dépasse un peu, c’est une sensation à part : plus discrète que la fierté personnelle, tout aussi réelle.
Dans le cas des expertises pénales, à la barre, les experts se suivent et se succèdent, et leurs contributions s’additionnent. Par accumulation, elles renforcent chez le prévenu la sensation de faire face à un front d’experts dont il ne réchappera pas. Prisonnier avant même la fin du procès, il en cherche pourtant l’issue.
Les sensations de la vie
Sur un plan plus personnel, comme dans les expertises, il y a aussi la sensation de fierté. La réussite des enfants en est, bien sûr, l’une des plus fortes. L’arrivée d’une petite-fille aussi.
Il y a aussi, bien sûr, de mauvaises sensations. Celle de vieillir, d’abord. Celle de ne plus être écouté, de ne plus pouvoir partager ses difficultés comme avant. Et cette sensation, parfois, de ne tout simplement pas être considéré, malgré les efforts et l’abnégation : l’une des plus tenaces.
La sensation, enfin, de se sentir incompris devant le souci porté au prévenu déchu et disparu. Restent les questionnements, les doutes, les regrets. Et cette sensation, pour finir, que l’on a mal fait d’avoir trop bien fait.





