En famille, lors des dîners…

En 1959, mes parents avaient la télévision, une seule chaîne, en noir et blanc. L’ORTF ne fonctionnait que cinq ou six heures par jour. La journée se rythmait autour de trois rendez-vous : le journal de midi trente, celui de vingt heures, et celui de vingt-deux heures quinze. J’oublie, une fois par semaine, l’émission que mes parents ne voulaient jamais manquer : « Au théâtre ce soir ».

À cette époque, on ne choisissait rien, mais on regardait tous la même chose, au même moment, et ensuite on en parlait ensemble à la maison bien sûr, mais aussi dans les bars-tabac du lendemain matin.

La télévision à cinq cents chaînes d’aujourd’hui ressemble étrangement aux réseaux sociaux. Certains regardent CNews, d’autres TF1, LCI ou France 2, voire, pour moi, quelquefois Public Sénat. Chacun finit par ne regarder que ce qui lui ressemble déjà. On ne partage plus rien avec le voisin qui regarde souvent une autre chaîne que la sienne.

Je me souviens des premiers pas de l’homme sur la Lune. Nous étions très peu, dans mon village, Oost-Cappel, à avoir la télévision. Nous avons invité les voisins chez nous, les Vandooren et les Decreton, à près de 4 heures du matin, ce 21 juillet 1969, pour vivre ce moment ensemble ; j’avais 10 ans et je m’en souviens comme si c’était hier. Le même cérémonial avait existé le 18 mars 1962, pour l’intervention du général de Gaulle au journal de 20 heures, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Étant donné que mon oncle maternel était soldat en Algérie, c’est dire si c’était important pour mes parents.

À cette époque, ces écrans-là ne divisaient pas. Comment d’ailleurs auraient-ils pu ? Il n’y avait qu’une image, et on la regardait tous, ensemble.

La plaie de notre temps

Aujourd’hui, l’écran capte avant que l’adolescent, ou même l’enfant, n’ait eu le temps de choisir de le regarder. Il suffit de ne pas y prêter attention pour que le temps y disparaisse entier, soir après soir. Ce n’est plus un rendez-vous. C’est là, tout le temps, et ça finit par manger le reste. Ces écrans-là sont très certainement l’une des causes des faiblesses scolaires auxquelles notre monde occidental doit faire face. J’en ai assez d’entendre « encore 15 minutes » venant de mes derniers ados quand on souhaite prendre le repas ensemble, ou quand il est déjà 23 heures et qu’il y a école le lendemain.

Pour les moins jeunes, les réseaux sociaux ajoutent une couche supplémentaire à cette prise. Un algorithme choisit ce qu’il te montre, et il ne choisit jamais au hasard. Il te propose ce qui confirme déjà ce que tu penses, même quand cette pensée est fausse, dangereuse voire perverse. C’est ce qui te retient le plus longtemps devant lui. L’écran ne t’informe plus, il te flatte. Il te renvoie, à peine déformé, ce que tu pensais déjà avant même de l’allumer.

Mes parents n’avaient qu’une chaîne, alors ils la regardaient. Mes enfants en ont des milliers, et je crois que c’est pour ça qu’ils n’en choisissent plus aucune. Avant, l’écran réunissait toute la famille devant la même image. Aujourd’hui, chacun est dans un coin de la maison, en ignorant les autres, devant le sien.

Le juge de paix

Au stade, l’écran géant repasse une action au ralenti pour confirmer ou infirmer un hors-jeu, un penalty. Les joueurs protestent parfois, mais l’image, elle, ne change pas d’avis. Elle dit ce qui s’est passé, point final. C’est le même geste que je fais en expertise. Je visionne une vidéo de surveillance dans le cas d’un accident sur une machine, sur laquelle je vois que le technicien a désactivé les barrières de sécurité. Je tranche ainsi un fait contesté entre deux parties qui racontent chacune une version différente qu’ils veulent être la bonne parce que c’est la leur, le tout bien sûr pour éclairer le tribunal.

À l’hôpital, l’écran fait la même chose, mais pour un enjeu qui n’a plus rien de futile. Il suffit d’une courbe qui varie ou d’un chiffre qui clignote pour que tout un service s’organise autour de ce que cet écran affirme. Un médecin ou une infirmière le scrute pour s’assurer qu’un cœur bat encore, qu’une respiration continue.

Deux écrans que tout oppose, et pourtant le même travail : dire ce que l’œil ne tranche pas seul. Sauf que l’un arbitre un match alors que l’autre dit si un cœur bat encore ou s’il est déjà trop tard.

Ceux qu’il faut combattre…

Il y a aussi l’écran qui ne montre rien, celui qu’on appelle un écran de fumée. En expertise, j’en croise souvent : une partie multiplie les arguments annexes et noie la vraie cause sous des hypothèses qui n’ont rien à voir avec elle. Le but n’est jamais de montrer quelque chose, mais d’empêcher que je voie ce qu’il y a vraiment derrière, voire de mettre en place une stratégie purement dilatoire.

Et il y a maintenant l’écran de l’intelligence artificielle. Il fait ce qu’un humain faisait autrefois, mais plus vite, et sans la conscience qui accompagnait ce geste. Il peut composer une image de ce qui a eu lieu, ou de ce qui n’a jamais eu lieu, sans qu’on sache toujours lequel des deux il vient de produire. Au moins pour l’instant, il n’a pas d’intention propre derrière cette image. Mais il ne lui manque peut-être qu’un peu de temps pour en avoir une.

L’écran de fumée cache une vérité qui existe quand même, quelque part. L’IA, c’est autre chose, car elle fabrique une image qui n’a jamais rien eu à cacher, parce qu’il n’y a jamais rien eu : tout est faux et pourtant vraisemblable. Pour ces derniers, je ne suis pas certain que la mention IA au bas des écrans nous protège de ces dérives. Par ailleurs, de nombreux « clients » croient naïvement ce qu’ils regardent comme étant la vérité révélée.

Et c’est peut-être ça, la vraie question, aujourd’hui : est-ce que ce que je regarde a seulement existé ?

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