Sophiste, à l’origine, n’était pas une insulte. Le mot vient du grec sophos, le sage.
À Athènes, les sophistes enseignaient l’art de convaincre, contre argent bien sûr, et peu leur importait d’avoir raison pourvu qu’ils sachent le faire croire.
Le mot a fini par désigner exactement l’inverse de ce qu’il promettait au départ : un raisonnement qui a toutes les apparences de la vérité, sauf la vérité…
Il a fallu deux mille cinq cents ans pour que le procédé change de nom sans jamais changer de méthode.
J’en croise dans presque chaque dossier, et malheureusement pas seulement là. Rarement de gros mensonges comme un bouton sur le nez : ceux-là se démontent en cinq minutes devant n’importe qui d’un peu attentif.
Ce qui m’arrête, ce sont les raisonnements bien tenus, qui donnent l’impression de suivre, et qui ne lâchent qu’au moment où on va vérifier l’élément sur lequel personne ne s’était arrêté, parce qu’il semblait trop évident pour mériter qu’on s’y attarde.
Une pièce qui pèse plus qu’elle ne devrait
Il m’est arrivé, sur un dossier, de recevoir une note d’une dizaine de pages, chiffres à l’appui, graphiques compris, qui concluait quelque chose que les chiffres eux-mêmes ne disaient pas.
Chaque donnée était exacte. Je les ai vérifiées une par une, par acquit de conscience, elles tenaient toutes. Le problème n’était pas dans les chiffres, il était dans l’ordre où on me les présentait, et dans ce qu’on me laissait déduire entre deux tableaux sans jamais l’écrire noir sur blanc.
Personne n’avait menti. On avait simplement construit un couloir, et laissé marcher, moi et tous les autres, jusqu’à la sortie qu’on nous avait choisie.
C’est ça, un sophisme réussi : il ne ment presque jamais de face. Il déplace un peu le sens d’un mot en cours de route, il fait glisser une corrélation vers une cause, il change de sujet sans qu’on s’en aperçoive.
On ne le repère pas à la phrase qui cloche, parce qu’aucune phrase ne cloche vraiment. On le repère à la conclusion, qui ne colle pas avec ce qu’on sait par ailleurs, par d’autres méthodes, être vrai.
Le doute comme arme
Semer le doute ne coûte rien et rapporte gros. Il suffit d’une question, jamais d’une réponse : « et si… », « on ne sait toujours pas vraiment… », « personne n’a jamais formellement prouvé que… ». Ce n’est même pas ce que chacun appelle un mensonge.
On n’affirme rien, on suggère, et on laisse l’autre faire le travail de conclure à votre place. Le sophisme le plus efficace n’est pas toujours celui qui convainc. C’est, plus souvent qu’on ne croit, celui qui empêche simplement de conclure.
C’est exactement le ressort du complotisme, à une tout autre échelle. Une théorie du complot ne se réfute presque jamais par les faits, parce qu’elle a prévu le coup avant même qu’on les apporte : l’absence de preuve y devient la preuve qu’on cache quelque chose, et celui qui vient avec une preuve contraire devient, par construction, complice de la dissimulation.
La structure se referme sur elle-même. On ne la fait pas céder en empilant des faits par-dessus, aussi solides soient-ils, j’ai essayé, ça ne marche pas, c’est même pire, cela ne fait qu’envenimer les choses. On ne la fait céder, parfois, qu’en montrant de l’extérieur comment elle a été bâtie, pièce par pièce, et pourquoi elle a été bâtie pour ne jamais pouvoir se rouvrir de l’intérieur.
Se tromper n’est pas tromper
Il y a une différence entre les deux, et elle compte. Le paralogisme est une erreur sincère, celle de quelqu’un qui croit vraiment à ce qu’il avance et se trompe honnêtement.
Le sophisme sait très bien où il veut arriver, et choisit son chemin en conséquence. On ne les combat pas de la même façon.
Une erreur sincère cède devant un fait de plus, présenté au bon moment, presque avec soulagement.
Un sophisme, presque jamais : celui qui l’a construit changera d’argument plutôt que de conclusion, parce que chez lui, la conclusion est la seule chose qui n’a pas bougé depuis le premier jour.
Ce que le tribunal me demande
Ce n’est pas mon avis sec, je rappelle que l’expert ne fait qu’éclairer la juge et pour ce faire j’ai besoin d’une démonstration qui tienne à chaque maillon, sans en sauter aucun parce qu’il paraît solide au premier coup d’œil.
Alors oui, je reprends chaque élément un par un, et je vérifie qu’il porte vraiment ce qu’on lui fait porter, ni plus, ni un peu plus l’air de rien.
C’est un travail souvent ingrat, personne ne félicite jamais l’expert pour le sophisme qu’il a empêché de passer, on ne remarque que celui, quelquefois, qu’il a laissé filer bien malgré lui. C’est pourtant précisément là, dans ce travail invisible, que se gagne ou que se perd la confiance qu’on accorde ensuite à une conclusion.
Le sophiste vendait la sagesse sans forcément la posséder. Vingt-cinq siècles plus tard, on continue à prendre un raisonnement qui sonne bien pour un raisonnement qui est bon, et pas seulement au fond, devant le juge.
Je n’ai pas trouvé mieux, pour s’en protéger, que ce que faisaient déjà les Grecs qui n’étaient pas payés pour convaincre : redemander pourquoi, une fois et une fois de plus.





