Dans mon dernier article sur laconique, j’ai traité du « Si » de Sparte, ce mot unique qui ferme un débat d’un coup sec. Je dois maintenant vous avouer quelque chose : en expertise, je croise beaucoup plus souvent un autre « si », et ce si-là, croyez-moi, n’a rien de laconique.
Celui-là, il pleut. Et presque toujours du même côté de la table. Il a deux visages. Tantôt c’est une question déjà traitée, qu’on vous repose pour la nième fois, comme si de rien n’était justement. Tantôt, et c’est plus retors, c’est un fait qui n’a jamais existé. « Si l’accident était intervenu avant, il n’y aurait pas eu de victime. » « S’il avait plu moins, le terrain aurait été sec et il n’y aurait pas eu d’éboulement. » On vous invite poliment à expertiser un monde qui n’a pas eu lieu. Le monde de la vérité alternative, comme cela devient de plus en plus le cas sur les réseaux sociaux ou dans une grande maison blanche outre-Atlantique.
Ce « si »-là n’est pas laconique, ce « si »-là est tout à fait dilatoire. Il ne cherche pas la vérité, il ne cherche même pas une vérité, il cherche à faire durer, il cherche à perdre l’expert, à l’épuiser à traiter encore et encore ce qui est acquis, à l’embarquer dans des hypothèses qu’on avait déjà écartées trois réunions plus tôt. Moi, je travaille sur ce qui s’est passé, pas sur ce qui aurait pu se passer dans un autre univers. Une hypothèse, je l’analyse une fois, sérieusement, je la confronte aux faits, parfois à la science, et je dis pourquoi je l’écarte devant l’ensemble des parties et de leur conseil. C’est cela, le contradictoire. Mais je ne la ressors pas à chaque séance comme un 78 tours rayé.
Et il y a pire encore : quand, juste après le si, surgit un conditionnel. Là, c’est le pompon du manège, celui qu’on attrape pour gagner un tour gratuit, jusqu’au si suivant. Mon instituteur, Henri Entraygues, à Rexpoëde, dans les années soixante, le disait déjà à sa façon : Monsieur Si n’aime pas les raies. Comprenez, bien sûr, les « -rais » du conditionnel. « Si j’aurais su »… et nous voilà repartis pour un tour, mais pas en manège.
Nos anciens avaient trouvé la formule : avec des si, on mettrait Paris en bouteille. Avec des si, on démontre une chose et aussi son contraire, donc on ne démontre rien.
J’avoue avoir cédé, une fois, à la tentation de répondre sur le même ton. Un avocat un peu trop « siesque » (je viens d’inventer le mot) enchaînait les hypothèses sans reprendre son souffle. En pleine réunion, je lui ai répondu que si sa tante en avait… et là un blanc… des compétences techniques, elle aurait sans doute été experte judiciaire. Je l’avais déjà racontée ailleurs, cette répartie, mais elle n’a jamais été aussi à sa place. Croyez-moi si vous le pouvez : toute la table a souri. Un peu parce que personne ne s’attendait à cette chute, mais aussi beaucoup parce qu’elle venait de tarir la logorrhée dudit conseil. On a pu passer au sujet suivant, allègrement, au grand dam de l’intéressé.
Le « Si » de Sparte disait tout en un mot. Le « si » dilatoire ne dit rien en mille. Entre les deux, l’expert choisit : répondre une fois, clairement, puis refuser de courir après des mondes qui n’existent pas.
« Avec des si, on mettrait Paris en bouteille. » Proverbe français





