Pourquoi un article sur l’eau ? C’est en sortant d’un bain chaud comme je les aime que j’y ai pensé, et aussi parce que sans elle il n’y a rien, et qu’avec trop d’elle, ou trop vite, il n’y a plus rien non plus. Elle n’a pas de forme propre : elle prend celle du seau, de la baignoire, du lit de la rivière, du creux d’une main.

On la croit facile parce qu’elle se laisse porter. C’est une erreur qu’on paie cher, en plomberie comme en expertise : une matière qui épouse toutes les formes n’est pas forcément inoffensive.

Ce qui nourrit, ce qui détruit

La même eau qui désaltère fait cuire le riz, fait pousser le blé, éteint un feu de forêt. Un peu trop haute ou un peu trop vite, elle tue aussi : les crues meurtrières au Népal cette année, les tsunamis en Thaïlande avant elle. Ailleurs elle ne tue pas d’un coup mais elle use : un fleuve partagé entre deux pays, une nappe qui baisse d’année en année, et on a de quoi nourrir des tensions pendant des décennies sans qu’un coup de feu ne parte. La molécule H2O n’a pas changé entre le verre qu’on boit et le mur d’eau qui emporte un village. Ce qui change, c’est la quantité, la vitesse, et qui en garde le contrôle. J’ai vu la même chose sur un dossier : une pièce anodine, laissée à sa place, ou la même pièce, brandie au mauvais moment, et elle emporte tout.

L’eau qui explose

On l’imagine lente, patiente, incapable de violence brutale. C’est faux. Sous certaines conditions, une quantité d’eau ridicule au regard de son environnement libère une puissance sans rapport avec son volume. Une cocotte-minute mal entretenue dont la soupape ne s’ouvre plus : quelques centilitres d’eau surchauffée suffisent à envoyer un couvercle traverser une cuisine. Dans une aciérie ou une fonderie, on n’a même pas besoin d’une quantité : un fond d’eau dans un corps creux, une canalisation qui libère 150 ml d’eau, et le contact avec du métal en fusion déclenche une explosion de vapeur ; le volume de l’eau se multiplie par plus de mille en une fraction de seconde, et rien autour ne tient. C’est l’un des scénarios que je retrouve le plus souvent en examinant la genèse d’un accident industriel : la cause n’est presque jamais le grand volume qu’on soupçonne en premier, c’est la petite quantité qu’on avait négligée parce qu’elle semblait trop insignifiante pour compter, ou même parce qu’on avait oublié qu’elle était là, et surtout l’impact que cela aurait.

Même chose, poussée à l’absurde, quand des inconscients jettent de gros blocs de glace dans un cratère de volcan pour filmer la réaction : quelques grammes de glace contre des tonnes de lave, et l’énergie libérée en une seconde dépasse ce que le bon sens voudrait croire. L’eau ne se mesure pas à son volume. Elle se mesure au contexte où on la place. Je ne néglige plus jamais un élément d’un dossier au motif qu’il est petit.

Ce qu’on garde, ce qu’on perd

On stocke l’eau, on la gaspille aussi : un robinet qui coule pour rien, une fuite jugée insignifiante dans une cuvette de WC, un barrage qui fuit, une canalisation percée qu’on n’a jamais réparée parce qu’on ne la voyait pas. Et un jour on se retrouve face à des factures exorbitantes, voire pire : elle manque, dans un désert, ou plus près de nous, après un été de trop sur un climat qui se dérègle. C’est presque toujours l’absence qui révèle ce qu’on avait. Sur un dossier, ce qu’on garde soigneusement ne sert à rien si on gaspille le reste, le temps, l’attention, la crédibilité qu’on a, sur des détails qui ne pèseront jamais dans la décision finale. Savoir où mettre sa réserve, c’est déjà la moitié du métier.

L’eau qui découpe l’acier

Et pourtant cette même eau, sous pression, tranche l’acier, la pierre, le verre, plus net qu’une flamme. La force n’y est pour rien. C’est la maîtrise de cette force qui fait l’outil. Je n’ai jamais vu un dossier d’expertise convaincre par son épaisseur. J’en ai vu convaincre par un seul point, mis exactement là où il fallait.

Cela coule de source

L’eau obéit à une seule loi : elle cherche son niveau, sans négocier. On dit d’une évidence qu’elle « coule de source », et l’expression n’est pas un hasard. Une bonne expertise a cette tranquillité-là, non pas imposée mais simplement constatée, et surtout vérifiée, ce qui n’a rien à voir avec le fait de paraître logique.

Alphonse Allais expliquait, avec le sérieux imperturbable qui a fait sa réputation, que « la mer est salée parce qu’il y a des morues dedans, et que si elle ne déborde pas, c’est parce que la Providence, dans sa sagesse, y a aussi placé des éponges ». Voilà exactement à quoi ressemble une explication qu’on n’a pas pris la peine de vérifier : elle a l’air de couler de source, et elle ne prouve rien du tout. La confiance ne se décrete pas plus qu’un niveau d’eau. Elle se vérifie, à chaque fois, sans exception pour les fois où on est pressé.

Le miroir de Narcisse

Une eau immobile est le plus ancien miroir qu’on connaisse, bien avant le verre étamé ou argenté. C’est dans une eau de ce genre, dit le mythe, que Narcisse a vu son reflet et n’a plus pu en détacher les yeux, séduit non par ce qu’il y avait à voir mais par lui-même, jusqu’à s’y perdre.

Cette eau-là est un piège dès qu’on s’en sert mal, et on s’en sert mal plus souvent qu’on ne le croit. Il arrive qu’on relise son propre raisonnement, qu’on le trouve cohérent, presque joli, et qu’on s’y attache non plus parce qu’il est juste, mais parce qu’il est le nôtre.

Le mot « réflexion » a en effet deux sens, et ce n’est pas un hasard : l’image qu’une surface renvoie, et la pensée qui se reprend elle-même. La première console, alors que la seconde dérange, la plupart du temps, au moins chez les personnes douées de raison. Un expert n’a pas le droit de se contenter de la première. L’eau qui sert à quelque chose n’est pas celle où l’on se regarde soi, mais celle où l’on regarde le dossier tel qu’il est, y compris ce qui nous contredit, surtout ce qui nous contredit.

La rivière et la mer

Une expertise, je la vois souvent comme une petite rivière. Chacun y apporte sa part, ouvertement, devant les autres : rien ne s’ajoute en douce, rien ne se retire sans que tout le monde le voie. Le travail de l’expert consiste à veiller à ce que cette rivière, faite de tous ces affluents, arrive complète à la mer, le rapport, le débat contradictoire, la décision. Et là, elle disparaît, absorbée dans quelque chose de plus grand qu’elle, sans qu’on puisse plus dire où finit son eau et où commence celle des autres. Il y aura encore beaucoup d’eau sous les ponts, d’autres dossiers, d’autres rivières.

Celle-là aura fait son chemin jusqu’au bout. On ne lui en demande pas plus.

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