Quand on me demande ce que je fais, je réponds expert judiciaire, et je vois bien que le mot n’évoque pas grand-chose à part la série américaine « Expert à Miami ». Très rapidement, on imagine que je ne sers qu’à constater, relever des désordres, mesurer, décrire, comme le font les commissaires de justice, mais aussi à « valider les préjudices » de celui qui les subit. C’est une partie de mes missions, et elle compte beaucoup.
Mais ce n’est pas là le plus important.
Pour faire « le malin », rien de tel que de faire un peu d’étymologie : le mot « cause » en dit long. En latin, causa, c’était à la fois la raison d’un fait et l’affaire que l’avocat plaide devant le juge. Chercher la cause, plaider une cause : un même mot, et l’ensemble de mes activités et de ses objectifs tient dans ce mot de cinq lettres seulement.
Constater ne suffit pas
Un expert constate les désordres, et la plupart du temps il donne son avis sur les préjudices pour éclairer le juge. Il va de fait bien au-delà de cela, et c’est essentiel.
Et pour cause… c’est la cause, justement, qui permet le reste. C’est elle qui autorise à mettre en cause une partie et à en mettre une autre hors de cause, qui permet au juge de trancher en connaissance de cause, pour que celui qui le mérite obtienne gain de cause. Et c’est surtout elle qui permet à celui qui a subi les désordres d’y remédier pour de bon, afin que cela ne recommence pas.
À réparer un dégât sans en comprendre l’origine, c’est une quasi-certitude que cela recommencera.
Indépendance
Il y a une chose que je conserve toujours à l’esprit. Chercher la cause, ce n’est pas prendre fait et cause pour l’un contre l’autre. L’expert n’a jamais de camp, il est et doit rester indépendant malgré les pressions, toutes les pressions. Il suit les faits, et jamais les intérêts.
Le métal ne cache rien
En matière d’industrie, la cause n’est jamais une affaire d’opinion. Elle est souvent écrite dans la matière. Une pièce qui a rompu porte sur le faciès de rupture l’histoire de ce qui l’a brisée. La fatigue, la propreté inclusionnaire, une zone affectée par la chaleur, de la corrosion sous contrainte, de la corrosion galvanique…, chacune donne des éclairages sur ce qui s’est passé et pourquoi cela s’est passé.
Une fracture ne ment jamais ; dire que la pièce a cassé, tout le monde le voit, il n’y a pas besoin d’expert pour cela. Mon objectif, c’est de dire pourquoi. Le désordre saute aux yeux de chacun, alors que la cause, il faut aller la chercher.
Lors des accédits…
Et aller la chercher, c’est toujours un moment tendu : les parties se retrouvent, et le ton monte très rapidement. Les uns reprochent à l’autre une mauvaise gestion, et très souvent des personnels non suffisamment formés ; les autres répliquent qu’on a mal étudié l’environnement industriel, le cahier des charges, les besoins des clients finaux…
Chacun arrive évidemment avec sa version, et c’est du « pain béni » pour l’expert : c’est de ces discussions, quand on respecte le contradictoire, que la vraie cause finit presque toujours, voire toujours, par se dégager.
En vingt ans, j’en ai vu des centaines, de ces discussions, plus ou moins virulentes (en fait de plus en plus virulentes, avec de moins en moins de respect de l’expert et des autres parties). Aucun de ces moments n’est identique à un autre… mais la question au fond reste la même : jamais se résoudre à « qu’est-ce qui s’est passé », mais « pourquoi cela s’est passé ».
Cause toujours !!!
Sauf quand quelqu’un décide de ne plus écouter. Il y a pour ça une expression familière, brève et sans appel : « Cause toujours. » Parle tant que tu veux, je ne t’écoute pas. Le jour où une partie s’y installe, la discussion s’arrête, et la recherche de la cause avec elle.
Le plus drôle, c’est que causer, au sens de parler, vient du même latin causari, soit discuter une cause. Même pour envoyer l’autre sur les roses (encore une expression familière), on utilise une nouvelle fois le mot cause. La langue est sournoise, elle garde de fait trace de ce qu’on refuse.
J’ai appris qu’on ne trouve pas la cause seul, dans son coin, contre l’autre ou même contre tous. On ne la trouve qu’en écoutant, y compris celui qu’on aimerait faire taire. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Et qu’est-ce que ça dit de nous
Au fond, dans nos vies, on fait rarement ce que la mission d’expertise oblige à faire. Une dispute, un échec, une chose qui revient sans cesse : on constate, on se plaint, et on cherche rarement ce qui l’a provoquée.
Pourtant on ne se débarrasse durablement que de ce qu’on a compris ; tout le reste revient toujours, il faut apprendre de ses échecs et en comprendre les causes ultimes. Soulager le symptôme, cela fait du bien un moment, mais ce moment est court. Remonter à la cause, c’est plus long, cela demande souvent un peu de courage, d’introspection, mais c’est la seule façon de ne pas revivre demain ce qu’on subit aujourd’hui.
Constater, c’est nommer le mal, alors qu’en comprendre la cause, c’est commencer à s’en débarrasser.


