Il y a des mots qui ont plusieurs visages : Trempe est de ceux-là.

J’avais douze ans, et avec mes copains, on avait découvert que le père de l’un d’entre nous, qui était paysan, faisait sauter des souches. La recette était simple : un désherbant historique puissant, du sucre glace, un peu de charbon de bois, et enfin une mèche lente dans une corde à lieuse trempée dans du fuel de tracteur. On avait envie d’essayer, histoire de se sentir plus grands… Une espèce de tunnel dans la zone de l’ancienne gare désaffectée, toute proche du village et à moins de cent mètres de chez mes grands-parents, nous avait semblé l’endroit idéal. Heureusement, on s’était tous éloignés, et quand ça a explosé, tout le village l’a entendu, tant le bruit était sourd ! Mon grand-père a tout de suite compris ce qui s’était passé, et je me suis pris une trempe que je n’ai jamais oubliée. Après ça, il m’a dit, calmement, que cette trempe-là n’était rien comparée à ce que j’aurais pris si j’avais été plus près mais pas de lui… Il avait bien raison, c’est sûr !

Quelques mois plus tard, j’ai vécu une autre expérience marquante, mais dans un contexte très différent, alors que j’étais en sixième dans un CEG de la région. Chez mes grands-parents, on parlait essentiellement flamand, et le français, oral comme écrit, n’était pas vraiment ma langue maternelle. Au début, c’était un obstacle, mais avec le recul, cela s’est avéré être une véritable richesse, me permettant de vivre une quasi double culture. Je me souviens encore d’un professeur de français, dont je préfère ne pas mentionner le nom, car il « mange probablement les pissenlits par les racines » comme disait mon père. Il m’a soulevé de ma chaise en me prenant par les joues et m’a annoncé un zéro en dictée jusqu’à la fin de l’année, alors que nous n’étions qu’en octobre. Au lieu de m’effondrer, j’ai senti quelque chose en moi se renforcer et depuis, j’écris, j’écris beaucoup, des rapports d’expertise, des notes techniques mais aussi des articles, dans ce dernier cas, probablement, pour laisser une trace.

La trempe de l’acier

Parlons désormais un peu de métallurgie, et plus précisément de la trempe de l’acier. Comme la vie nous le montre souvent, la trempe durcit aussi l’acier, mais attention, elle le rend « aussi » fragile. On chauffe l’acier à haute température, on l’austénitise, puis on le plonge rapidement dans un bain d’eau, d’huile, ou autre. Ce choc thermique lui donne une structure martensitique, dure et résistante à l’usure mais cette structure est aussi fragile. La trempe offre à l’acier le meilleur de lui-même, mais elle crée aussi une extrême faiblesse. C’est pourquoi il est important de procéder à un revenu, un traitement plus doux et long, pour lui redonner de la souplesse et éviter qu’il ne casse.

Avec les hommes, c’est pareil…

Avoir de la trempe, c’est savoir faire preuve de détermination tout en restant flexible. C’est aller jusqu’au bout de ses objectifs, mais aussi savoir s’adapter aux imprévus et changer de cap si nécessaire. Dans mes missions d’ingénieur au contact avec des clients pour traiter des difficultés de mise en œuvre de nos aciers, certains collègues m’avaient affublé du surnom de Félix. Je n’ai jamais vraiment compris la raison de ce surnom ¯\_(ツ)_/¯, mais je l’ai toujours pris avec plaisir.

En expertise, avoir de la trempe, c’est avoir le courage d’explorer des pistes que personne d’autre n’envisage, et de chercher des réponses là où d’autres voient une perte de temps. Et souvent ou plutôt parfois, cette approche peut révéler des causes cachées qui n’étaient pas apparentes au départ.

La gifle, la sanction, l’humiliation — elles ne construisent rien en elles-mêmes. Ce qui nous forge vraiment, c’est ce qu’on en fait ensuite. Mon grand-père, par ses gestes et ses explications, m’a appris beaucoup. Le professeur, sans le vouloir, a aussi contribué à mon parcours, en me donnant une ténacité. C’est un peu l’austénitisation de l’acier avant la plongée dans un bain : ça peut être inconfortable au début, mais ça nous rend plus forts.

Hemingway, dans son roman « Adieu aux armes » avait résumé cet article ainsi : « Le monde brise tout le monde. Et ensuite, certains sont plus forts là où ils ont été brisés. ». Les difficultés surmontées peuvent laisser une cicatrice qui devient une zone de force et de résistance.

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