En expertise, il ne se passe pas une mission sans qu’une partie s’avance, sûre d’elle : « J’ai la preuve. » La plus fréquente tient en deux temps. Avant, je travaillais avec un fournisseur, appelons-le A, et je n’avais aucun problème ; depuis que je suis passé au fournisseur B, je n’ai que ça. B est arrivé, les ennuis aussi, donc B est le coupable. La démonstration paraît imparable, mais elle ne prouve rien.
Pour prouver, il faut éprouver
Le métallurgiste que je suis encore a besoin d’analyser les phénomènes auxquels il fait face. De nombreux facteurs sont à prendre en compte quand on réalise des essais : la température, la vitesse, le type de sollicitation… Et certaines parties se cachent derrière des essais pour tenter de prouver qu’elles ont raison. Je me souviens, il y a très longtemps, alors que j’enseignais à l’ENIT de Tunis, d’une société qui voulait refuser une livraison, ou obtenir un rabais, en affirmant que les câbles livrés ne respectaient pas les caractéristiques exigées. Les essais qu’elle mettait en avant comme preuve avaient été réalisés à des vitesses sensiblement supérieures à celles de la norme.
Il existe bien d’autres exemples, plus actuels. Un seul, compréhensible par tout un chacun : on teste les bardages de bâtiment au brouillard salin (BS), à 35 °C. Or, en période de fortes chaleurs (42 °C, comme cet été) et en plein soleil, les bardages sombres montent jusqu’à 90 °C, quand les teintes claires n’atteignent que 50 à 55 °C. Pourtant, une peinture n’est pas la même à 50 °C et à 90 °C : au-delà d’une certaine température, elle passe de « dure à molle » et laisse bien plus facilement entrer l’humidité. Et plus il fait chaud, plus la corrosion s’installe vite. Tester un bardage à 35 °C ne dit donc rien de ce qu’il subit à 90 °C en plein soleil. Si ces températures de sollicitation réelles ne sont pas prises en compte, on se « cache derrière son petit doigt » en affirmant que les tests au BS sont représentatifs de l’exposition réelle.
Un nombre sur une feuille
Ce dernier exemple est révélateur d’une nécessité absolue de contradiction dans tout raisonnement technique. La preuve doit être la mesure (ici, le nombre d’heures à garantir au BS), mais aussi le raisonnement qui la relie à la cause (ici, le fait que les teintes sombres réagissent plus au soleil que les teintes claires). Les 1 000, voire 1 440 heures exigées ne sont qu’un nombre sur une feuille si elles ne correspondent pas à un environnement réel.
Et dans la vie ?
Alors, me direz-vous, quid de la preuve dans la vie de tous les jours ? Cette preuve-là, c’est l’inverse de celle du laboratoire : plus on exige des preuves, moins on fait confiance. Réclamer sans cesse des preuves, c’est déjà avoir cessé de croire.
Le complotisme qui noie la société en est le symptôme le plus criant : celui qui entre en disant « j’ai la preuve » a cessé de douter, et c’est précisément là qu’il se trompe. Le contraire de la preuve, ce n’est pas le mensonge, c’est la conviction qu’on n’a jamais éprouvée. L’acier comme l’homme ne se prouve pas, il s’éprouve.
Henri Poincaré l’avait résumé : « Une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. »





