En tant qu’expert, je travaille souvent par similitude. Certes, chaque expertise est nouvelle et ne traite quasiment jamais d’un sujet ou d’un environnement déjà connu. Par contre, l’expert a, au cours de sa vie, emmagasiné beaucoup de connaissances qui lui permettent, non pas d’affirmer que telle chose a pour origine tel phénomène, mais de comparer avec des situations qu’il a traversées au cours de son expérience.
Il ne faut bien sûr pas s’arrêter là, mais souvent démarrer par là : poser des questions, analyser les réponses, vérifier ces réponses, tester les hypothèses, toutes les hypothèses, par rapport au déroulé des opérations qui ont conduit au sinistre au pénal ou au litige qui oppose les parties au civil ou en administratif.
Similitude vient du latin « similis », semblable. Ce mot est à l’origine de tout un tas de cousins : similaire, assimiler, dissimuler, simuler… Cette famille sert quelquefois à comprendre, mais aussi à tromper, et l’expert doit en être conscient : le même outil qui l’éclaire peut être celui qui l’aveugle.
La similitude en ingénierie
Le mot a aussi un sens technique que je connais bien. En ingénierie, les essais de similitude permettent d’extrapoler le comportement d’un système réel à partir d’une maquette réduite, à condition de respecter certaines lois, certains rapports d’échelle. Une maquette mal proportionnée donne une similitude trompeuse, et l’extrapolation qu’on en tire est fausse.
C’est exactement ce que fait l’expert : il compare une situation nouvelle à une situation connue, mais cette comparaison n’a de valeur que si les rapports pertinents sont respectés.
Attention donc à ne pas confondre similitude et identité. Ce n’est pas parce que cela ressemble, même beaucoup, que c’est pareil.
La similitude ouvre une ou des hypothèses, elle n’est jamais la solution à un dossier.
Un exemple est frappant pour moi. J’ai beaucoup travaillé dans des pays où les pratiques commerciales, la conception des relations contractuelles et parfois même la traçabilité des échanges peuvent être sensiblement différentes de celles auxquelles nous sommes habitués en Europe.
Lorsque l’on me présente des relations contractuelles entre une société française ou européenne et une autre située à plus de 6 000 km, je ne peux pas faire abstraction de ce que j’ai vécu, notamment dans les pays de l’ex-URSS ou en Afrique subsaharienne. Cette expérience m’a appris à regarder certains documents, certaines relations commerciales ou certaines explications avec un œil particulièrement attentif.
C’est là que la similitude devient intéressante, mais aussi dangereuse. Ce que j’ai rencontré ailleurs m’aide à poser des questions que je ne me serais peut-être pas posées autrement. Cela peut permettre de mieux comprendre le dessous des cartes. Mais cela ne constitue jamais une preuve, encore moins une conclusion.
L’expérience donne une grille de lecture, pas un jugement préalable. Il faut ensuite vérifier, comparer, questionner et, surtout, accepter que l’hypothèse née de cette expérience puisse être fausse.
Un autre exemple, ce sont les casses de machines. On cherche souvent des défauts de conception alors que cela tient parfois uniquement à un défaut de fabrication : un soudage trop puissant et on casse en zone affectée, ou un soudage présentant un défaut du type collage.
Aller voir dans la profondeur, ne rien s’interdire, ne pas avoir d’idée préconçue permet, dans bien des cas, d’aller vers l’essentiel, la cause du sinistre, et non pas ce que l’environnement veut bien laisser montrer.
J’ai un autre exemple : un accident sur un échafaudage. Quand j’arrive sur les lieux, tout est propre, extrêmement bien rangé, pas ou peu de défauts visibles. Et quand on quitte ce lieu, on voit d’autres échafaudages utilisés sur le même chantier, dans un capharnaüm indescriptible.
Là aussi, la similitude permet de comprendre les choses : imaginer que les échafaudages ne sont pas tous dans la même configuration permet, dans ce cas, de se rendre compte que la scène de l’accident a été « manipulée ». Et là, tout s’ouvre : on recherche les éléments qui ont conduit à l’accident avec un œil neuf, et souvent, très souvent, on trouve.
J’ajouterai une dernière idée, qui dépasse le cadre de l’expertise. L’analyse par similitude est l’outil de la connaissance, quand les mathématiques sont l’outil du savoir. Pour calculer, il faut d’abord construire un modèle, et ce modèle vient rarement des mathématiques elles-mêmes.
Einstein n’a pas bâti sa théorie de la relativité en partant uniquement des équations. Très jeune, il s’était demandé ce qu’il verrait s’il pouvait poursuivre un rayon de lumière. Cette expérience de pensée a participé au cheminement intellectuel qui le conduira plus tard vers la relativité. Les mathématiques permettent ensuite de formaliser, calculer et confronter l’intuition à la réalité.
C’est la même mécanique, à mon échelle, dans chaque expertise. La similitude imagine le modèle. Le calcul, la vérification et la preuve sont indispensables pour confirmer ou démentir ledit modèle.
L’expérience ne donne pas des certitudes. Elle donne un stock de comparaisons, à condition de continuer à douter et de toujours les vérifier.
« Faire de bonnes métaphores, c’est apercevoir les ressemblances. »
Aristote, Poétique





