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Obstination

Dans nos missions d’expertise, tenir bon et résister aux pressions, c’est essentiel.  Mais attention, il ne faut pas que cette ténacité devienne de l’obstination ! Parfois, une hypothèse formulée au début prend trop de place et bloque notre analyse. Même quand de nouveaux éléments apparaissent ou que certaines données la fragilisent, on a tendance à s’y accrocher. Changer d’avis, ce n’est pas un signe de faiblesse, c’est au contraire un signe de force ! Refuser d’évoluer, c’est risquer de s’éloigner de la réalité. L’expertise, ce n’est pas confirmer ce qu’on pense déjà, c’est plutôt un cheminement. Il faut accepter que les faits nous fassent changer d’avis, que nos hypothèses initiales soient corrigées, amendées, voire abandonnées. Changer d’avis, c’est progresser, ce n’est pas céder !!! Comme le disait Keynes : « Quand les faits changent, je change d’avis. Et vous, que faites-vous ? » Une question simple, mais qui est une exigence fondamentale en expertise.

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Résilience

La mission de l’expert judiciaire qui est d’éclairer la justice ne va pas sans passions (déception, ressentiment, colère…), et l’intensité du pathos ne manque pas d’abîmer le lien social jusqu’à le fragiliser gravement. On en vient alors à parler de “résilience”. Le concept de Boris CYRULNICK a le sens anthropologique et psychologique de “renaissance” à partir de la conscience de la souffrance vécue, donc une forme de convalescence, de réconciliation avec soi-même, les autres, le monde et la vie… Il se trouve que “résilience” peut avoir un sens plus ancien, plus profond, plus physique, en phase avec cette tension du lien social : en “expert métallurgiste” que je suis, je traite de la résilience comme étant la capacité d’un matériau à absorber de l’énergie lors d’un choc sans se rompre de manière fragile avec l’objectif de qualifier leurs aptitudes à résister à des impacts. … La métaphore du réel du matériau au réel psychique, au réel social voire même au réel politique est féconde, histoire de réfléchir les changements de “température” (pas seulement celles du climat…), d’atmosphère, de mentalité et de mœurs… J’ose faire un parallèle avec les MARD (Modes Amiables de Règlement des Différends) : sont-ils en mesure d’apporter une solution à tous les différends, même si les parties privilégie leurs ego respectifs, raisonnent avec leur pathos propre, au gré de leurs “enjeux”. Cela signifie sans doute que le médiateur doit initier une mise en conditions des parties , voire une charge pédagogique : les apprendre à devenir tolérant, à prendre de la distance avec l’autre, apprendre à parler à autrui, à l’écouter, à accepter certaines positions… Le hasard a de l’humour : l’équipement qui sert à mesurer la résilience pour les métallurgistes s’appelant le “Mouton-pendule de Charpy”, n’aiderait-il pas à l’étalonnage de la charpie sociale à venir ? Puisque Charles Darwin a pu dire : « Ce ne sont pas les espèces les plus fortes qui survivent, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux », La question qui nous concerne est bien celle-ci : saurons-nous nous adapter… avant d’atteindre notre propre point de rupture sociétal et civilisationnel ? Il s’agit ici d’une réelle co-rédaction avec Philippe CHOULET …

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La vérités…

Eh, oui, la “fote d’ortograf” est volontaire, parce qu’en expertise judiciaire, parler de la vérité au singulier, est souvent une illusion. Nous travaillons avec des faits, des pièces versées au dossier, des dires, des analyses techniques. Nous croisons les informations, nous vérifions les données, nous confrontons les hypothèses. Mais…. très vite, des écarts apparaissent.Une même situation peut être perçue différemment selon les acteurs, une chronologie se discute, une cause se nuance, une responsabilité se fragmente. Et l’expert, au milieu de tout cela, n’a pas pour mission de “dire la vérité” comme une évidence absolue ; il doit construire une analyse argumentée, vérifiable et surtout compréhensible. Il doit, en réalité, faire émerger une forme de cohérence parmi plusieurs vérités plurielles car chacun arrive avec la sienne ; la sienne, construite à partir de ses intérêts, de sa mémoire, de sa position dans le dossier. Bref, avec ses interprétations, qui sont des donations de sens et de signification plus ou moins raisonnables ou plus ou moins arbitraires. Et c’est précisément là que réside la difficulté. Ne pas céder à la tentation de simplifier à l’excès, ne pas trancher artificiellement, mais éclairer, avec rigueur, ce qui peut l’être. Accepter aussi qu’il reste parfois une part d’incertitude, ce n’est pas un aveu de faiblesse, c’est une exigence. Comme le rappelait Friedrich Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » La formule est certes provocatrice mais, en expertise, elle invite surtout à rester lucide… Et à ne jamais confondre conviction… et démonstration. Compagnie des Experts près la Cour d’Appel de Douai Cour d’appel de Douai Ordre des Avocats au Barreau de LILLE Barreau de Paris (Ordre des avocats de Paris) Ministère de la Justice

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Expertise pénale : travailler… et attendre

Dans les missions d’expertise au pénal, une réalité revient de plus en plus souvent. Celle du paiement. Ou, plus exactement, celle du délai de paiement. Depuis plusieurs mois, les remontées sont constantes. Psychologues, psychiatres, interprètes, experts techniques… tous évoquent des délais qui s’étirent. 9 mois voire 12 mois et même parfois davantage. Ce ne sont pas des situations isolées. Ce sont des professionnels qui travaillent, qui déposent leurs rapports, qui remplissent leurs obligations… et qui, ensuite, ils attendent, et attendent encore et attendent longtemps, et attendent très longtemps. Je mesure bien entendu les contraintes de fonctionnement, les circuits budgétaires, les réalités administratives. Le sujet n’est pas là, mais une évidence demeure : tout travail mérite salaire. Et surtout, il mérite d’être payé dans un délai raisonnable. Car derrière ces délais, il y a des réalités très concrètes. : des charges à payer, des cotisations, une trésorerie à tenir… et tous les experts n’ont pas la capacité d’absorber des décalages aussi longs. À terme, la question devient simple : qui acceptera encore de travailler aujourd’hui pour être payé dans 9 voire 18 mois ? La difficulté n’est pas seulement individuelle. Elle touche à l’attractivité même des missions d’expertise pénale. Et, par ricochet, au bon fonctionnement de l’institution. On ne peut pas durablement demander rigueur, disponibilité et compétence… sans garantir en retour des conditions de règlement acceptables. Comme le rappelait Jean-Jacques Rousseau : « Le travail du corps et celui de l’esprit ont également droit à leur salaire. » La formule est simple. Mais elle pose une question très concrète : Jusqu’à quand ce modèle restera-t-il tenable ? Une fois encore, je remercie Philippe CHOULET, philosophe, pour sa relecture attentive. Compagnie des Experts près la Cour d’Appel de Douai Cour d’appel de Douai Ordre des Avocats au Barreau de LILLE Barreau de Paris (Ordre des avocats de Paris) Ministère de la Justice

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Humilité…

Un mot discret. Presque à contre-courant de ce que l’on attend parfois de l’expert… Et pourtant… L’humilité, c’est d’abord savoir dire non, savoir refuser une mission qui dépasse ses compétences, ses spécialités. C’est aussi savoir s’entourer. Faire appel à un sapiteur lorsque la question posée excède ponctuellement son champ d’intervention. C’est également accepter de ne pas tout savoir, mais c’est aussi accepter de changer d’avis. Au fil des opérations, des pièces versées au dossier, des réunions d’expertises, des dires, une analyse peut évoluer. L’important n’est pas de rester figé. L’important est d’expliquer, de justifier, de rester cohérent. L’humilité, c’est encore poser des questions, c’est chercher à comprendre, y compris les motivations des parties, au-delà des positions affichées. Car l’expert n’est pas là pour avoir raison, il est là pour comprendre… puis, in fine, éclairer la juridiction qui nous a chargé de la mission d’expertise. Comme le rappelait Socrate : “Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Et bien, non, cette phase n’est pas de Jean GABIN comme tendrait à le croire les plus anciens d’entre nous ¯\_(ツ)_/¯ La formule est connue, mais elle reste, pourtant, d’une exigence redoutable. Nota : A l’adresse de ceux que le masochisme moral de la notion d’humilité choquerait, nous pouvons aussi parler de “modestie”, qui consiste à faire de soi autant de cas qu’il ne faut, ni plus ni moins : car le métier exige aussi une certaine fierté, une certaine dignité. La modestie est une vertu de juste milieu, comme le dirait Aristote, entre l’excès positif (orgueil et vanité) et l’excès négatif (humilité).

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Doute …

Ce doute n’est bien entendu pas confortable ; il nous bouscule, il interroge, il dérange jusque dans nos certitudes les plus solides. Dans nos missions d’expertise, il est pourtant omniprésent. Je ne parle pas ce doute ordinaire, celui que l’on dissipe en un tour de mains, mais d’un doute plus profond, plus exigeant, d’un doute qui oblige à penser. Car expertiser, ce n’est pas appliquer mécaniquement un raisonnement. C’est accepter que ce que l’on croyait solide puisse trembler, qu’une hypothèse initiale puisse être fragilisée, corrigée… voire même abandonnée. Le doute devient alors une forme de vigilance, une discipline. Il oblige à ne pas prendre les mots pour des idées, à chercher ce qu’il y a derrière les affirmations, à écouter sans adhérer, à comprendre sans céder. Dans la pratique, il accompagne chaque étape de nos missions, que ce soit une pièce du dossier qui interroge, une chronologie qui dissone voire une démonstration trop parfaite pour être vraie. C’est alors que le doute s’installe, et ce doute là devient utile pour creuser et non pas pour bloquer. Un doute bien utilisé est un moteur puissant, il nourrit l’analyse et empêche de céder à la facilité des évidences. Mais il faut aussi savoir le contenir… à force de douter, on peut finir par ne plus rien décider tout comme, à l’inverse, à force de certitudes, on finit par ne plus réfléchir. On attend de l’expert d’avancer donc sur une ligne « étroite », entre lucidité et engagement, entre remise en question et nécessité de conclure. Douter, au fond, c’est aussi accepter de se tromper, de changer d’avis, de refuser l’obstination… sans jamais tomber dans l’indécision. C’est peut-être aussi ce qui distingue l’analyse de la conviction. Comme le rappelait Henri Poincaré : « Douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir. » Une formule ancienne mais on ne peut pas actuelle, et… en expertise, une ligne de conduite.

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Optimum …

Ce thème m’est venu en observant certains experts qui peinent à se conclure leurs missions, non pas faute de travail, bien au contraire, mais parce que la recherche d’une perfection finit par éloigner, parfois indéfiniment, le moment de conclure, de rendre son rapport. Il y a, dans cette quête, quelque chose de profondément humain : le désir de bien faire, le refus de l’à-peu-près, la volonté de ne rien laisser au hasard. Et pourtant, cette exigence peut se retourner contre elle-même et devenir un obstacle là où elle se devait être un engagement. Entre l’optimum et la perfection, il n’y a pas seulement une différence de degré, mais une véritable différence de nature. Alors que l’optimum appartient au réel s’inscrivant dans le temps, dans les contraintes, dans les limites mêmes de toute décision, la perfection, elle, relève d’un idéal qui se dérobe à mesure que l’on croit s’en approcher, comme si elle n’existait que pour repousser sans cesse le moment de l’achèvement telle la ligne d’horizon pour le navigateur. Cette “tension” ne concerne bien évidemment pas uniquement les domaines de l’expertise, elle s’applique également la décision judiciaire, qui doit être rendue dans un temps donné pour conserver son impact, mais aussi, plus largement, l’ensemble de nos décisions du jour le jour. Combien de décisions différées, affinées, repoussées au nom d’un mieux qui ne vient jamais, jusqu’à perdre, peu à peu, leur raison d’être ? Dans nos missions d’expertise comme dans l’acte de juger, il existe un point d’équilibre fragile entre la justesse et le temps. Une analyse ou une décision, pour être utile, doit être suffisamment aboutie pour éclairer, mais elle doit également intervenir au moment où elle peut encore produire des effets. Toute la difficulté réside alors dans cette capacité à s’arrêter : non pas par renoncement, ni par facilité, mais par lucidité. Il s’agit de comprendre que poursuivre n’ajoute plus à la compréhension, mais seulement au délai, et que toute connaissance humaine demeure limitée et perfectible. L’optimum devient ainsi une forme de sagesse, presque une discipline, qui consiste à accepter ce que l’on peut atteindre sans se perdre dans ce que l’on ne pourra jamais achever. Car il est des travaux, des décisions ou des choix de vie qui ne se prolongent pas par exigence, mais par refus de conclure, comme si différer permettait de mieux servir la vérité ou de mieux se protéger de l’erreur. Une décision trop tardive, qu’elle soit technique, judiciaire ou personnelle, n’éclaire plus réellement. Comme le rappelait Voltaire : « Le mieux est l’ennemi du bien. » Une formule ancienne, mais, au-delà même de l’expertise, une invitation à préférer le juste à l’inachevable.

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Liberté !!!

Le mot est familier. Il est inscrit sur le fronton de nos mairies, au cœur de notre devise républicaine, comme une évidence silencieuse tant il fait partie de notre environnement. Et pourtant, ailleurs, ce même mot est crié. Il devient résistance, parfois survie. « Femme, Vie, Liberté » n’est pas une formule, c’est une nécessité. C’est le rappel que ce qui semble acquis ici ne l’est pas partout, et que la liberté, loin d’être un état, demeure un combat souvent discret, parfois visible, mais toujours à reconquérir… y compris dans nos démocraties, à commencer par celle qui est considérée comme la plus grande d’entre elles. Comment ne pas penser, à cet égard, aux femmes afghanes. Désormais reléguées hors du champ social, exclues de l’éducation, de l’espace public, du travail, de la parole. À cet instant, la liberté ne se discute plus, elle disparaît. On en vient là à cette idée on ne peut pas plus obsédante : dans certains contextes, la privation est telle qu’elle dépasse ce que l’on accepterait même pour un animal : voir des deux yeux (on a retiré aux femmes le droit de voir des deux yeux quand elle sont à l’extérieur !!!), se mouvoir en dehors de l’espace clos du domicile, exister au regard des autres… relèvent des fondements mêmes de toute condition libre. Après avoir traiter des ces situations horribles, la liberté du cadre de nos missions d’expertise pourrait sembler bien secondaire. Elle ne l’est pourtant pas. L’expert intervient en effet dans un cadre structuré, encadré, soumis à des règles procédurales précises — certains parleraient même de carcan. Mais au sein de ce cadre, une liberté essentielle doit être préservée : celle de penser (liberté qui n’est pas réservé à Florent Pagny …). Penser librement, analyser avec recul, formuler une position sans céder aux influences, qu’elles soient explicites ou plus diffuses, visibles ou plus insidieuses, constitue une exigence fondamentale. Cette liberté-là n’a rien d’évident. Elle suppose une discipline, une vigilance, une honnêteté intellectuelle. Etre libre, dans l’exercice de l’expertise, ce n’est pas faire ce que l’on veut, c’est être capable de se gouverner soi-même. Se gouverner, c’est savoir reconnaître ses propres biais, c’est accepter de les interroger et aussi et surtout de les corriger. C’est résister aux évidences trop rapidement admises sans vouloir les rejeter ensuite malgré des faits nouveaux, c’est ne pas succomber aux attentes souvent perceptibles des parties et de leurs conseils. C’est en fait ne pas céder à la facilité qui est souvent la forme la plus discrète de renoncement. Mais cette liberté ne se vit pas seul, il faut également accepter celle des autres : celle de contredire, de discuter, de remettre en cause, à commencer par s’écouter, sans jamais accepter que le débat ne dérive vers l’affrontement stérile. Le contradictoire n’est pas une contrainte ; il est une condition de la liberté en expertise. Il oblige à préciser, à justifier, à expliquer… et parfois à revoir. La liberté de l’expert ne consiste donc pas à s’affranchir du cadre, mais à s’y inscrire sans s’y noyer, sans jamais renoncer à éclairer les juges qui nous ont missionnés. Cette liberté se situe dans cet équilibre délicat entre indépendance et responsabilité, entre expression et rigueur, entre conviction et démonstration. Elle n’est jamais définitivement acquise. Elle se construit dans le temps, au fil des missions, des échanges, des remises en question. Elle se protège également, car elle peut s’éroder, petit à petit, sous l’effet de l’habitude, de la pression… ou, plus simplement de la facilité. Et dans un monde où certains doivent encore lutter pour être reconnus comme des personnes libres voire pour simplement exister et vivre, ce mot retrouve toute sa portée, y compris dans nos pratiques les plus techniques. Il nous rappelle que la liberté ne se réduit pas à un principe affiché, mais qu’elle engage une manière d’être, de se connaître et de se comporter — vis-à-vis des autres, mais aussi vis-à-vis de soi-même. Comme le rappelait Épictète : « N’est libre que celui qui se gouverne lui-même. » Une formule ancienne, qui invite à se connaître, à se maîtriser, à se respecter… en expertise comme dans la vie en général. Un objectif, plus qu’un état.

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Sagesse

Dans nos missions d’expertise, on attend de nous que nous tranchions, que nous décidions, que nous apportions une réponse claire à des situations réputées inextricables (sinon, à quoi servirait l’expert…). Mais la sagesse ne consiste pas toujours à décider ; elle consiste dans notre cas à éclairer. L’histoire de Salomon l’illustre avec force. Face à deux femmes revendiquant le même enfant, il ne choisit pas entre deux versions opposées ; il crée les conditions pour que la vérité se révèle d’elle-même. En proposant de partager l’enfant, il ne décide pas, il provoque une réaction… et, dans cette réaction, la vérité s’impose. Dans nos missions d’expertise, cette posture prend tout son sens. Notre rôle n’est ni de prendre parti, ni de forcer une conclusion. Il est par contre de structurer, d’analyser, de mettre en lumière. Il est d’organiser les éléments du dossier, de confronter les points de vue, de poser les bonnes questions, celles qui permettent de dépasser les positions initiales et de faire émerger une compréhension plus juste. Mais cette mise en lumière ne peut se faire hors du temps. Le temps de l’expertise est une donnée essentielle : temps du contradictoire, temps de la réflexion, temps nécessaire pour que les positions évoluent et que les évidences apparentes soient analysées, interrogées. Vouloir aller trop vite, c’est risquer de figer une compréhension incomplète ; mais ne jamais conclure, c’est laisser le temps diluer la portée même de l’expertise. Cette exigence s’inscrit d’ailleurs dans une continuité. Après avoir évoqué le doute comme une discipline nécessaire, l’optimum comme un point d’équilibre à atteindre, ou encore l’indépendance comme une ligne de conduite, la sagesse apparaît comme une forme de synthèse. Elle ne remplace pas du tout ces exigences, elle les ordonne. L’expert n’est pas celui qui impose une vérité, mais celui qui rend possible son apparition. Cela suppose une forme de retenue, presque une discipline : ne pas céder à la tentation de conclure trop vite, ne pas combler les silences, ne pas simplifier à l’excès ce qui mérite d’être compris dans toute sa complexité. Cela suppose également d’accepter que la vérité ne soit pas toujours immédiate, qu’elle se construise progressivement, dans le temps, au fil du contradictoire et des échanges. La sagesse de l’expert, c’est peut-être cela : ne pas chercher à avoir raison à tout prix, mais permettre à ce qui est juste d’apparaître, au moment où cela peut encore éclairer celui qui aura à décider. Car une vérité imposée reste contestable, alors qu’une vérité révélée s’impose d’elle-même. Comme le rappelait Albert Einstein : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. » Une phrase simple, mais, en expertise, une clé de lecture…

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Rigueur…

Ce mot m’est revenu récemment, en repensant à une mission qu’on m’avait proposée liée à une introduction en bourse. Très vite, on m’avait suggéré de signer des documents destinés à être déposés auprès de l’AMF — sans que je procède moi-même à l’ensemble des vérifications que j’estimais indispensables. En clair : considérer comme acquis, valide, certifié, ce que j’étais précisément censé contrôler. La situation était très “très” inconfortable pas sur un plan technique mais sur le plan humain. Très rapidement, j’ai décidé d’arrêter cette mission, sans même réclamer les frais déjà engagés mais simplement parce qu’il m’était impossible de signer ce que je n’avais pas vérifié moi-même. Croyez moi, cela n’a vraiment pas été simple … Je sais qu’une autre personne, quelque temps plus tard, a accepté ce qui m’avait été proposé. Cette situation m’a forcé à me poser une question simple : qu’est-ce que la rigueur recouvre vraiment ? Lorsqu’un document engage la confiance d’investisseurs ou d’institutions, la rigueur cesse d’être une précaution technique. Elle devient une responsabilité, elle n’est ni une méthode, ni une posture. C’est une manière d’être — et en particulier dans ce cas d’une certaine idée que l’on a de soi-même. Dans nos missions d’experts de justice, elle se manifeste rarement dans les grandes démonstrations, elle apparaît surtout dans ces moments pendant lesquels il faut accepter de ralentir, de poser des questions qui dérangent, de vérifier encore quand tout semble déjà cohérent comme une évidence. La tentation inverse existe bien sûr : faire confiance trop vite, considérer qu’un contrôle a déjà été réalisé, signer parce que l’ensemble paraît raisonnable. Mais la rigueur commence précisément là où l’on refuse ce raccourci. Dans ces cas, elle est moins une question de compétence qu’une question de conscience. Elle ne protège pas seulement l’expert, elle protège aussi ceux qui, un jour, s’appuieront sur ses conclusions pour prendre des décisions qui comptent. Nicolas Boileau disait : « Hâtez-vous lentement. » Trois siècles plus tard, la formule tient toujours… Aller vite ne dispense jamais de vérifier où l’on engage sa signature, et a forciori ni ce qu’elle dit de soi. Et vous — avez-vous déjà été confronté à ce type de choix ? Si oui, comment vous en êtes vous sorti ?