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Traduction…

J’ai une méthode que personne ne m’a enseignée et que je ne conseille à personne sauf à ceux qui liront cet article… et aussi à beaucoup d’autres qui m’ont demandé comment rédiger un rapport d’expertise utile … Avant de finaliser un rapport, j’imagine Alex, mon fils de 17 ans, en train de le lire (pour une fois, il n’est pas sur TikTok). Il n’est pas juriste, pas ingénieur, pas un de mes confrère. Mon fils, 17 ans, intelligent, curieux, et qui n’a strictement aucune raison de savoir ce qu’est une ZAC, une structure austénitique ou une corrosion galvanique. Si une phrase lui résistait, cette phrase n’est pas finie … Ce n’est pas de la simplification. Ce n’est pas trahir la technique que de la rendre lisible, c’est lui rendre service. Notre langue à nous, c’est celle des faits techniques avec des mots précis, nécessaires, irremplaçables … et parfaitement opaques pour celui qui ne les a pas appris. Or le juge qui nous missionne ne les a pas appris, pas plus que l’avocat et souvent les parties. Rien de plus normal, ce n’est pas leur métier et c’est précisément la raison pour laquelle on a besoin d’experts. Notre objectif, c’est d’aller chercher la vérité technique là où elle se cache et d’éclairer leur monde, sous une forme qu’ils peuvent saisir, peser, et qu’il leur permettra finalement de juger. Notre rapport n’est pas un exposé scientifique, c’est une traduction. Il y a longtemps, dans une affaire douloureuse, un homicide … la casse d’un support métallique ; j’avais démontré l’origine et le sens de la rupture, et j’avais expliqué, avec ce qui me semblait être une clarté suffisante, que la loi de Newton n’était tout simplement pas respectée si l’on retenait l’explication avancée par l’un des intervenants. La juge m’a regardé et m’a dit : “Je ne comprends pas ce que vous me dites.” La juge ne m’a pas dit “je ne suis pas d’accord” ni “expliquez-moi davantage” mais je ne comprends pas ce que vous me dites. J’ai relu mon rapport ce soir-là. Il était juste et rigoureux mais surtout illisible. Et, depuis ce jour, j’écris autrement. Umberto Eco a intitulé son livre sur la traduction Dire presque la même chose. Ce “presque” dit tout. La perfection n’est pas de ce monde, ni en linguistique, ni en expertise. Ce qu’on doit viser, c’est que l’essentiel traverse jusqu’au juge, jusqu’à l’avocat, jusqu’aux parties et, si possible, jusqu’à un garçon de 17 ans qui n’a absolument rien demandé.

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Conflit…

J’ai deux images qui me reviennent quand j’entends ce mot. La première : Tunis, le 1er octobre 1985. J’étais là quand les avions de chasse israéliens ont bombardé le quartier général de l’OLP. Je les ai vus passer au-dessus de ma tête. Ce jour-là, j’ai compris physiquement ce que le mot voulait dire. La deuxième : l’Ukraine, au début des événements du Donbass. Le même sentiment — que quelque chose de lourd venait de basculer, et que les mots habituels ne suffisaient plus. Et pourtant… Le conflit que je rencontre dans mes missions d’expertise judiciaire n’a évidemment rien de tout cela. Pas d’avions, pas de fracas. Mais une réalité qui lui ressemble sur un point essentiel : quand l’expert arrive, quelque chose est déjà cassé. Si les parties avaient pu s’entendre, elles n’auraient pas eu besoin d’un juge. Et si le juge avait eu les éléments techniques pour trancher seul, il n’aurait pas nommé un expert. L’expert arrive donc toujours dans un environnement fracturé. Les positions sont arrêtées, les avocats sont “chauffés”, les parties ont souvent perdu beaucoup : de l’argent, du temps, parfois plus à commencer par l’égo. La réunion d’expertise n’a rien d’une table ronde. C’est un champ de bataille mais avec des règles. Il y a quelques années, dans une affaire qui avait déjà une longue histoire, j’ai vécu l’une de mes réunions les plus tendues. Deux avocats. Des échanges verbaux qui montaient, qui durcissaient. Et puis, à un moment, l’un d’eux s’est levé — de façon très brutale. J’ai fermé mon dossier, pas pour protester, pas pour menacer mais simplement parce que je n’avais pas à devenir l’arbitre d’une situation qui m’échappait. Ce n’est pas mon rôle. Ce n’est pas ce pour quoi j’ai prêté serment. Le calme est réapparu comme instantanément… Je ne sais toujours pas si cette situation était voulue; s’il s’agissait d’une tactique, d’une mise en scène destinée à déstabiliser, ou si c’était sincère. Dans les deux cas, ma réponse aurait été la même. Quoi qu’il en soit, cette affaire s’est terminée par un accord, avant même d’aller au fond. Je ne saurais pas dire si mon calme y a contribué. Mais je sais que céder à l’agitation n’aurait rien arrangé. L’expert est là pour éclairer techniquement, factuellement, sereinement. Sun Tzu l’avait écrit bien avant que les tribunaux existent : « La victoire suprême est de vaincre sans combattre. » Ce jour-là, personne n’a vraiment combattu. Et pourtant, quelque chose s’est résolu.  

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Limite…

Le Kilimandjaro… J’aurais vraiment aimé le gravir. J’ai des amis sud africains qui l’ont fait, pas des jeunes, pas des très sportifs voire pas sportif du tout. Et pourtant…, je me suis toujours dit que c’était hors de mes limites. Sans doute faussement. Mais cela reste, au moins dans mon esprit, du domaine de l’inaccessible. Et pourtant… Dans nos missions d’expertise judiciaire, la limite n’est pas une impression du matin. C’est une réalité professionnelle, éthique, parfois inconfortable. On nous confie des missions précises. Répondre à toutes, sans en esquiver une seule, mais rien qu’à celles-là. Sauf que parfois, en avançant dans un dossier, on voit qu’une question importante n’a pas été posée. Quelque chose qui éclairerait utilement le tribunal. Dans ce cas, soit on demande une extension de mission, soit on l’écrit dans le corps du rapport, entre les lignes pour ceux qui voudront bien comprendre, mais pas dans les réponses aux missions. Ce n’est pas contourner la limite. C’est la respecter tout en servant la justice. La limite de compétence, elle, est plus simple à formuler et plus difficile à avaler. J’ai refusé beaucoup de missions parce qu’elles étaient hors de mon domaine. À chaque fois, j’ai proposé un autre expert au tribunal — après m’être assuré qu’il avait le temps et les compétences. Pour ne pas laisser le greffe dans la mouïse. Certains juges chargés du contrôle des experts se reconnaitront. Appeler un sapiteur qui fait tout à votre place, ce n’est pas une solution. C’est un mensonge. En revanche, s’entourer d’un ou plusieurs sapiteurs qui complètent votre analyse là où vos connaissances trouvent leurs frontières est souvent nécessaire. La nuance entre les deux dit beaucoup sur celui qui expertise. Et puis il y a la limite du temps. J’ai en tête une expertise en cours sur un site placé sous scellés ; je suis cette expertise au civil. Aussi longtemps que les scellés ne sont pas levés, je ne peux pas avancer. Alors je demande des extensions, avec les vraies raisons, documentées, expliquées. Cela dure presque trois ans. Ce n’est pas un échec. C’est la réalité d’une mission qui se heurte à une contrainte qui n’est pas la mienne. Le Kilimandjaro m’a appris quelque chose d’utile sans que je l’aie jamais gravi. Regarder lucidement ce qui est à ma portée — et ce qui ne l’est pas. Pas encore, du moins. Montaigne posait la question “Que sais-je ?” au XVIe siècle. Elle reste la plus honnête qu’un expert puisse se poser avant d’accepter une mission. Savoir où se trouve sa limite … et l’assumer… c’est peut-être ce qui distingue un bon expert d’un expert qui se croit bon. Cette dernière phrase n’est pas de Kant ou de Hugo mais de Aernout …

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Intuition …

Kingsman, 2015 : Un film d’espionnage un peu (beaucoup) navet, mais qui avait quand même l’imagination d’un monde où la technologie devenait une arme de manipulation à grande échelle (en l’occurence de destruction massive … au moins dans les intentions). Après avoir vu le film, j’avais eu une intuition bizarre… le monde était peut-être assez fou pour que cette fiction devienne un jour réalité … dans vingt ans au moins … au moins je l’espérais. Depuis lors, Starlink existe, le Mossad a fait exploser des bipeurs au Liban, Elon Musk déploie des téléphones portables à l’échelle planétaire, et Trump, oui, même Trump essaie de faire de même, c’est dire ou va notre Société ! Mon intuition (mon cauchemar) de 2015 se réalise, beaucoup plus vite que prévu et pas dans le bon sens Et pourtant, faut il pour cela jeter l’intuition comme étant systématiquement cauchemardesque ? Albert Einstein avait seize ans quand il s’est posé une question qui n’avait rien de scientifique en apparence : que se passerait-il si je chevauchais un rayon de lumière ? Pas une équation, pas un calcul mais une image, une intuition d’ado. C’est de cette image-là qu’est née la théorie de la relativité. Il appelait ça des expériences de pensée. Il imaginait d’abord, il ressentait… et la démonstration venait ensuite … dans son cas des années plus tard. Einstein a en effet transformé notre compréhension de l’univers sans partir d’une formule mais d’une intuition. Il a dit : “L’intuition est un don sacré, la raison un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don.” Dans nos missions d’expertise judiciaire, on honore beaucoup le serviteur (la raison). Quoi de plus normal ? Un rapport se démontre, se justifie, se documente, on ne signe jamais sur un pressentiment. Mais nier complètement l’intuition est, je crois, une erreur. Je me souviens d’un dossier transmis pour analyse après un accident du travail mortel. La scène avait été très largement modifiée avant l’arrivée de la police, des pompiers et de l’inspection du travail. Dès les premières pièces, quelque chose me dérangeait, ce n’était pas encore une conviction, pas encore une hypothèse construite, juste une émotion portée par des éléments bizares de toute part : des détails qui ne s’emboîtaient pas et l’explication officielle (celle des réputés spectateurs) sonnait faux. J’ai décidé ce jour d’au moins analyser cette intuition, comme une hypothèse parmi d’autres ni plus, ni moins. Je l’ai soumise aux faits comme l’ensemble des autres scénarios. Le résultat n’était pas exactement ce à quoi j’avais pensé mais n’en était pas très éloigné non plus. La plupart du temps, l’intuition ne résiste pas à l’analyse, elle s’effondre au premier calcul, à la première contradiction matérielle. C’est très bien ainsi. Mais parfois, pas tout le temps, juste parfois… cela colle… je me souviens, au tribunal, on m’a demandé pourquoi j’avais pensé à cela … j’ai répondu que je l’avais senti … avant de le démontrer par les faits. Un adolescent allemand qui imagine chevaucher la lumière ou un expert qui sent que quelque chose sonne creux dans un dossier qu’on lui a transmis ne sont bien entendu pas du même niveau, de la même échelle bien sur … mais n’oublions pas que “ L’intuition est un don sacré, la raison un serviteur fidèle.”

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Courage …

La déclaration d’impôts qui attend depuis trois semaines dans un onglet du navigateur voire à formaliser avant le 31 décembre et que l’on commence à traiter à 23h20. Puis le mail de l’Urssaf qu’on a vu arriver, dont on a lu l’objet, et qu’on n’a délibérément pas ouvert, non pas par manque de temps, non pas par oubli, mais parce qu’on préfère, au fond, ne pas savoir, ou plutôt pas encore. On se dit que ça peut attendre, que ça ne sera sans doute pas si grave, que demain on sera mieux disposé. Et puis un matin, il n’y a plus le choix, il faut sauter. Ce moment-là, ce saut, c’est, dans sa version la plus personnelle et la plus universelle, ce n’est qu’une toute petite histoire de courage. Ce mot-là, le courage, on le met volontiers sur le compte des grandes figures, des soldats, des lanceurs d’alerte, de ceux qui s’opposent à des régimes qui les écrasent. Et ils ont bien raison de le porter. Mais le courage du quotidien, celui qui ne fait pas la une, mérite qu’on s’y arrête. J’ai observé, au fil des années, quelque chose de frappant dans la façon dont les hommes et les femmes abordent les tâches qui leur pèsent. Les hommes, et je m’inclus sans aucune fierté dans ce groupe, ont une tendance assez naturelle à la procrastination ; à commencer par ce qui est agréable, à repousser ce qui est désagréable, à espérer que le problème se réglera un peu tout seul si on lui laisse le temps. Les femmes, elles, ont souvent l’instinct inverse : faire d’abord ce qui ennuie pour finir par ce qui fait plaisir. Ce n’est pas une règle absolue, ce n’est pas non plus un compliment de circonstance. C’est ce que j’ai vu, assez régulièrement, pour me dire que quelque chose d’intéressant se passe là, dans ce rapport différent à l’effort et à l’inconfort. Parce que le courage, dans sa forme la plus banale, c’est exactement ça : faire ce qu’il faut faire, quand il faut le faire, même quand on n’en a pas envie. Et puis il y a le courage de l’expertise. Celui-là est d’une autre nature, mais il engage les mêmes ressources intérieures. Dans nos missions, la tentation de la facilité est permanente. Elle prend des formes douces, presque invisibles : arrondir une conclusion qui dérange, éviter une piste parce qu’elle va compliquer la vie de tout le monde, formuler une réponse suffisamment ambiguë pour ne froisser personne. C’est confortable. C’est aussi, à mon sens, une forme de lâcheté professionnelle. Le courage en expertise, c’est d’abord oser dire ce qu’on a trouvé, même quand c’est inconfortable pour celui qui lit. C’est explorer des hypothèses qui vont à rebours des thèses en présence, même si elles vont déplaire ; non seulement par goût de la provocation, mais parce que la vérité technique ne se négocie pas avec les attentes des parties, quelle que soit la partie. C’est aussi avoir le courage de l’incertitude : écrire “je ne sais pas” ou “les données ne permettent pas de conclure” quand c’est le cas, plutôt que de construire un édifice qui tient debout mais qui repose sur du sable. J’ai en mémoire une affaire dans laquelle j’avais identifié une piste qui allait profondément compliquer le dossier de tout le monde — des deux côtés. Une piste technique, solide, documentée, mais que personne ne voulait voir. J’aurais pu l’écarter d’un mot. J’ai choisi de la développer, de l’argumenter, de la soumettre au contradictoire. Cela a rallongé la mission de près de 18 mois. Mais c’était, je crois, ce pour quoi on m’avait missionné : éclairer le tribunal. Ce courage-là n’est pas spectaculaire. Il ne sauve personne d’un incendie, mais il protège quelque chose d’essentiel : la confiance que le juge place dans l’expert, et la qualité de la décision qui en découlera. Jean Jaurès disait : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » (1) La formule est belle. Elle est juste. Elle vaut pour l’expertise comme pour la vie publique, et l’on se permettra de noter, avec une légère pointe d’ironie, que celui qui l’a écrite fut, dans les premières années de l’affaire Dreyfus, l’un de ceux qui tardèrent à se ranger du côté de la vérité. Ce qui prouve, si besoin était, que le courage hésite parfois, se trompe, et peut aussi, heureusement, se corriger. Une leçon que l’expert, comme l’homme politique, ferait bien de garder en mémoire. (1) suivi de “c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.”

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Addiction …

J’arrosais mes plantes à la fenêtre. Mon voisin sortait l’un de ses chiens, avec son joint, pas du tabac, mais de la beuh, comme disent les jeunes. D’ailleurs, il n’est pas si jeune que ça, mon voisin. Il a tourné la tête, on a échangé quelques blagues, médit sur certains de nos autres voisins … comme d’habitude, ce genre de conversation qui ne dure pas deux ou trois  minutes et qui, ce soir-là, m’a fait penser à ce mot.  Addiction. Et à la façon dont il nous concerne tous, d’une façon ou d’une autre, bien au-delà de ce qu’on imagine. Parce que l’addiction, ce n’est pas forcément ce qu’on croit. Ce qui est nettement moins discutable, en revanche, c’est l’addiction des plus jeunes aux écrans. J’ai des ados, 15 et 17 ans, je les observe, le téléphone posé sur la table, repris dans la seconde. La série qu’on regarde encore un épisode, juste un, encore 15 minutes et qui ne se termine pas après une heure. L’incapacité à rester dans une pièce sans vérifier quelque chose qui n’avait aucune urgence. Pas un seul mot échangé, même après 5 heure en voiture … Je les observe, je me dis que les algorithmes de TikTok ou d’Instagram, les échanges sur Snapchat sont devenus des dealers infiniment plus pernicieux que tout ce qu’on a connu jusqu’alors. Et puis je regarde mon propre téléphone, lit rapidement les derniers posts sur Bluesky ou LinkedIn et … je range cette critique des jeunes très vite… jusqu’au lendemain… Mais l’addiction qui m’interroge le plus, et que personne ne signale dans aucune étude, c’est l’addiction à la réflexion. Je m’endors en pensant à un dossier. Je me réveille avec une hypothèse qui n’était pas là la veille. Il y a quelques semaines, je bloquais sur un dossier de corrosion depuis très voire trop longtemps. Réunions d’expertise réalisées, analyses faites, données relues dans tous les sens … Rien ne tenait vraiment… Jusqu’au jour, en discutant avec un confrère d’un tout autre sujet, dans une conversation qui n’avait strictement rien à voir, quelque chose a cliqué. Une piste nouvelle qui n’est peut-être pas la bonne ; il faudra qu’elle mûrisse, qu’elle se confronte aux faits, qu’elle résiste au contradictoire. Mais elle n’aurait jamais émergé si quelque chose n’avait pas continué à tourner en arrière-plan pendant tout ce temps, sans que je lui aie rien demandé. Cet article lui-même m’est venu comme ça. D’une fenêtre, d’un arrosoir, d’un voisin qui promenait son chien. On attribue à Michel Audiard cette phrase dans laquelle il avait sa version des choses : « Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche. » Ce soir-là, entre celui qui sortait son chien et celui qui pensait à sa fenêtre avec son arrosoir, je ne suis pas sûr de savoir lequel des deux était le plus accro. L’addiction, au fond, n’est jamais tout à fait ce qu’elle semble être.  

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Fatigue …

Séoul. Il y a plus de trente cinq ans, dans une autre vie professionnelle… j’étais arrivé de Paris à cinq heures du matin après près de quatorze heures de vol, le temps de récupérer mes bagages, de passer les douanes, de rejoindre l’hôtel, de prendre une douche et un petit déjeuner. A neuf heures j’étais déjà en réunion. En face de moi, cinq personnes, pour négocier une réclamation d’un montant énorme. Des choses pour le moins inhabituelles à grignotter, du thé en quantité, des échanges nourris, des silences pesants. La réunion ne s’est terminée qu’à dix-neuf heures après une négociation fructueuse. Quand je me suis levé de ma chaise, je me suis effondré. Pas métaphoriquement mais physiquement, au sol, les larmes à l’oeil. Mon interlocuteur coréen, qui aurait pu considérer que son travail était terminé, a exigé que je reste sur place trois jours supplémentaires pour me remettre. Je n’ai jamais oublié cet instant. Et depuis lors, je n’ai plus jamais traversé une telle situation, je sais désormais ou sont les limites et je me l’interdis consciemment. La fatigue, ce jour-là, m’avait rattrapé sans prévenir… Comme elle le fait toujours. Elle ne prévient pas ; elle s’accumule en silence, se cache derrière l’adrénaline, la concentration, le sentiment d’être le seul à devoir traiter cette affaire… et puis, à un moment, elle présente la note. Dans nos missions d’expertise, la fatigue prend des formes bien sûr moins spectaculaires. Il y a d’abord la fatigue physique, celle des réunions qui s’éternisent, des déplacements enchaînés, des journées sur sites suivies de nuits sur les documents. Cette fatigue-là, on la connaît, on la gère, plus ou moins bien en fonction des personnalités. Et puis il y a l’autre, celle dont on parle moins : la fatigue de l’attention. Une réunion qui s’enlise. Des phrases qui ne servent à rien, qui tournent en rond, qui occupent le temps. Des questions essentielles qui restent sans réponse, esquivées avec une élégance quelques fois remarquable. Des procédés dilatoires de conseils qui savent très bien que l’épuisement de l’adversaire que ce soit parties ou expert, est une stratégie comme une autre. Le danger est réel. Parce que c’est précisément dans ces moments-là, quand l’attention faiblit, quand la concentration s’ammenuise, qu’on peut passer à côté de quelque chose d’important. Un détail technique primordial glissé dans une réponse confuse, une contradiction à peine perceptible, une nuance qui, relue le lendemain avec un esprit reposé, aurait tout changé. La fatigue, en expertise, n’est pas seulement un problème de confort, c’est surtout un risque pour la qualité du travail, et donc pour la justice que ce travail est censé servir. J’ai appris à la reconnaître, à demander un arrêt de la réunion d’expertise quand je la sens venir, à accepter, parfois, de dire : nous poursuivrons cela lors d’une autre réunion à programmer. Ce n’est en aucun cas de la faiblesse. C’est de l’honnêteté, de la connaissance de ses propres limites Mon interlocuteur coréen l’avait compris bien mieux que moi ce soir-là à Séoul. Il m’avait offert trois jours et je lui en suis encore reconnaissant. Pour ceux qui ont fait le Chemin de Compostelle et aussi dans la pensée coréenne : « Le repos fait aussi partie du chemin. » Ce soir-là, le président de la société coréenne me l’avait enseigné sans le dire.