Ce thème m’est venu en observant certains experts qui peinent à se conclure leurs missions, non pas faute de travail, bien au contraire, mais parce que la recherche d’une perfection finit par éloigner, parfois indéfiniment, le moment de conclure, de rendre son rapport.

Il y a, dans cette quête, quelque chose de profondément humain : le désir de bien faire, le refus de l’à-peu-près, la volonté de ne rien laisser au hasard.

Et pourtant, cette exigence peut se retourner contre elle-même et devenir un obstacle là où elle se devait être un engagement.

Entre l’optimum et la perfection, il n’y a pas seulement une différence de degré, mais une véritable différence de nature.

Alors que l’optimum appartient au réel s’inscrivant dans le temps, dans les contraintes, dans les limites mêmes de toute décision, la perfection, elle, relève d’un idéal qui se dérobe à mesure que l’on croit s’en approcher, comme si elle n’existait que pour repousser sans cesse le moment de l’achèvement telle la ligne d’horizon pour le navigateur.

Cette “tension” ne concerne bien évidemment pas uniquement les domaines de l’expertise, elle s’applique également la décision judiciaire, qui doit être rendue dans un temps donné pour conserver son impact, mais aussi, plus largement, l’ensemble de nos décisions du jour le jour.

Combien de décisions différées, affinées, repoussées au nom d’un mieux qui ne vient jamais, jusqu’à perdre, peu à peu, leur raison d’être ?

Dans nos missions d’expertise comme dans l’acte de juger, il existe un point d’équilibre fragile entre la justesse et le temps. Une analyse ou une décision, pour être utile, doit être suffisamment aboutie pour éclairer, mais elle doit également intervenir au moment où elle peut encore produire des effets.

Toute la difficulté réside alors dans cette capacité à s’arrêter : non pas par renoncement, ni par facilité, mais par lucidité.

Il s’agit de comprendre que poursuivre n’ajoute plus à la compréhension, mais seulement au délai, et que toute connaissance humaine demeure limitée et perfectible.

L’optimum devient ainsi une forme de sagesse, presque une discipline, qui consiste à accepter ce que l’on peut atteindre sans se perdre dans ce que l’on ne pourra jamais achever.

Car il est des travaux, des décisions ou des choix de vie qui ne se prolongent pas par exigence, mais par refus de conclure, comme si différer permettait de mieux servir la vérité ou de mieux se protéger de l’erreur.

Une décision trop tardive, qu’elle soit technique, judiciaire ou personnelle, n’éclaire plus réellement.

Comme le rappelait Voltaire : « Le mieux est l’ennemi du bien. »

Une formule ancienne, mais, au-delà même de l’expertise, une invitation à préférer le juste à l’inachevable.

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