Racine. Un mot qui peut recouvrir plusieurs réalités bien différentes. Je vais ici en traiter trois : la racine-cause que je dois retrouver dans mes expertises judiciaires, la racine généalogique que je creuse depuis près de 50 ans par passion, et la racine identitaire, celle qu’on choisit ou qu’on nous impose.

I. La racine-cause

Pour une expertise, l’expert judiciaire doit répondre aux questions qui lui ont été posées par le juge. Il doit répondre à toutes les questions, mais aussi rien qu’aux questions. Il arrive quelquefois que la cause racine d’un sinistre ou d’un défaut ne puisse être expliquée que par la réponse à une question. Cette question-là, précisément, n’a pas été posée par le juge.

Cela m’est arrivé quelques fois. Lors des réunions d’expertise, je tente de tester cette cause racine vis-à-vis des parties. Il arrive même que cette cause soit connue de chacune d’elles, à l’exception des assurances, qui ne sont là que pour couvrir la demande de préjudice. Et je fais face à un silence de chacun.

Souvent, il s’agit de pratiques illégales, de mauvais comportements que je ne peux pas décrire tels qu’ils sont. Je risquerais une fronde contre moi. On m’expliquerait que j’ai débordé de ma mission en répondant à des questions qui n’ont pas été posées. On dirait même que j’ai glissé vers le droit, un domaine où l’expert n’a pas le droit d’aller.

Alors, je passe parfois des heures sur une phrase de 3 lignes dans le corps du rapport. Les choses à comprendre ne sont pas dans le texte, mais entre les lignes. Mon objectif est que le juge, qui dira le droit, pose effectivement les questions qui sont de son ressort.

Demander une extension de mission pour pouvoir poser ces questions-là fait, bien sûr, l’objet d’une opposition forte desdites parties. Cela va de soi.

Mais il faut le dire aussi. Dans l’immense majorité des expertises, la cause racine finit par être mise au jour. Ces cas à la marge dont je viens de parler ne sont que l’exception. Ces derniers cas-là, pourtant, « sentent » mauvais dès la première réunion d’expertise. C’est en tout cas ce que montre ma pratique, forgée par l’expérience d’avoir travaillé et vécu dans des pays et des cultures très éloignés de notre « encore démocratie ».

II. La racine généalogique

Ce passe-temps est dangereux. C’est une espèce de pratique très addictive. Au début, on cherche ses ancêtres : d’où ils viennent, combien d’enfants ils ont eus, quel métier ils exerçaient. Mais rapidement, au moins pour le XIXe et le XXe siècle, on recherche aussi les anecdotes et les articles de presse, quand ils sont disponibles.

Je me souviens de mes débuts, en 1977. J’avais discuté avec un homme né en 1890, à qui j’avais parlé de mon arrière-arrière-grand-père. Cet ancêtre avait eu 20 enfants avec la même épouse, comme le prouvait un document retrouvé en mairie d’Hondschoote. Je pensais qu’il s’agissait là d’un record quasi inégalable.

Il m’a dit qu’il fallait pousser ces recherches plus avant. Et en effet, il y avait un 21e enfant. Je ne l’ai découvert que bien plus tard, après la mort de ce vieil homme. Il m’avait fait d’autres confidences à son sujet. Cet ancêtre était étalonnier. Il avait très certainement une descendance « non reconnue » qui dépasse largement ce record de 21 enfants.

J’ai aussi fait des relevés d’actes de naissance, de mariage et de décès dans les registres de mon village. Je retrouve des traces de mes ascendants dès 1565, soit treize générations. Mais j’ai aussi noté autre chose : sur les dix décès intervenus en 1852, cinq concernaient des personnes de plus de 70 ans, quatre des enfants de moins d’un an, et un seul une personne de 11 ans. L’espérance de vie de 38 ans ne veut pas dire grand-chose. Si vous résistiez à la première année, vous aviez toutes les chances de vivre vieux.

Enfin, j’ai découvert quelque chose d’assez incroyable. Pendant la période de la grippe dite « espagnole », la raison du décès était écrite au crayon. Huit personnes en ont été atteintes et en sont décédées, en 1919 et 1920.

III. La racine identitaire

Quand j’étais en Afrique du Sud, où j’ai vécu trois ans, il y avait bien sûr une diversité importante. Le pays compte onze langues officielles, douze si l’on ajoute la langue des signes spécifique à l’Afrique du Sud.

Il existe quatre groupes ethniques que l’on doit renseigner sur les feuilles de présence aux réunions : la population noire, la population blanche, les asiatiques et les populations métisses. La population blanche descend essentiellement des Afrikaners hollandais et des huguenots français, qui avaient fui l’Europe au moment des conflits entre catholiques et protestants. Les asiatiques sont essentiellement indiens et pakistanais. Les populations métisses, enfin, portent le nom de colored en Afrique du Sud.

Quand vous êtes étranger, et quelle que soit votre couleur de peau, vous devez indiquer blanc sur la feuille de présence. J’ai un ami sénégalais qui était dans ce cas.

Alors oui, dans un pays aussi divers, on est obligé de s’adapter à la culture locale. Les relations entre les ethnies noires, entre elles, étaient d’ailleurs parfois très tendues. J’étais, pour ma part, accepté par toutes ces personnes, quelle que soit la colonne qu’elles renseignaient sur les feuilles de présence.

Il est vraiment dommage qu’en France, il soit de plus en plus difficile de faire coexister des personnes de racines très différentes. Les processus d’intégration en vigueur jusqu’à la fin des années 70 me semblent dépassés. Et je le regrette très sincèrement.

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