Je sais ce qu’est un paroxysme. Pas uniquement par le dictionnaire ou par les livres, mais dans ma chair. Il y a une quarantaine d’années, je suis rentré d’Afrique avec tous les symptômes du paludisme, et avec lui des crises de fièvre comme je n’en souhaite à personne. Cette fièvre atteignait des sommets, au-delà des 41 degrés selon mes proches. À l’un de ces sommets, je me revois comme si c’était hier : j’étais seul sur un bateau, au milieu de l’océan, libre et heureux avec, pour m’accompagner, le seul bruit des vagues. Rien ne semblait me manquer. Ma famille, elle, voyait tout autre chose : un homme sur un lit, un lit d’hôpital, qu’on bourrait de Nivaquine à forte dose pour faire tomber la température.
Le même instant. Deux mondes qui n’avaient rien à voir. La chute a été terrible : en redescendant vers le monde réel, mon cœur cognait si fort que j’ai réellement cru que la fin était proche. Voilà ce que cela m’a appris : la mort, je ne l’ai sentie qu’une fois le paroxysme de la fièvre passé.
Le mot, d’ailleurs, nous vient des médecins ; paroxysme vient du grec paroxusmos, l’irritation poussée à son comble. Dans mon cas, c’était la pointe de la fièvre, l’instant après lequel on savait si le malade s’en tirait. Nous en avons fait le sommet de la colère, le moment où ça déborde de partout et où plus personne ne tient le manche.
Il y a aussi des fièvres qui ne sont pas individuelles. Je pense à ces affrontements urbains de ces dernières semaines qui, jour après jour, atteignent leur paroxysme. Un hôtel de ville qui brûle une nuit, des vitrines défoncées, une violence qui semble s’alimenter toute seule jusqu’à un point de non-retour. Les médias, les politiques mais aussi les réseaux sociaux nous servent toujours la même explication : une étincelle, une bavure, un fait déclencheur. Je comprends que cela puisse contribuer à alimenter la flamme… mais un incendie, ça ne part pas d’une allumette tombée comme cela par hasard, ça se prépare, longtemps avant, dans tout ce qu’on n’a pas voulu voir.
Et une chose me sidère : ces embrasements touchent parfois plusieurs pays européens, au sens géographique du terme, le même jour, ce dernier samedi. On a tendance à appeler ça une coïncidence ; je me méfie de ce mot comme de la peste. Dans mes dossiers d’expertise, quand plusieurs désordres surgissent en même temps et de la même manière, je ne privilégie jamais le hasard.
Bien entendu, je ne démontre rien, et c’est même tout l’objet de ce texte que de ne pas conclure trop vite. Mais la vieille question me revient, celle que je me pose devant presque chaque affaire : à qui profite le crime, à qui profitent ces troubles ? Des troubles simultanés (en France, bien sûr, mais aussi en Italie, en Belgique et même en Albanie, le même jour, selon des formes plus que similaires), ces événements fatiguent et divisent des sociétés entières, cela peut faire les affaires de gens fort éloignés de la colère de la rue. L’idée d’une main extérieure, d’une guerre hybride où l’on met le feu chez le voisin sans jamais déclarer la guerre, je ne la trouve pas absurde. Elle mérite au moins qu’on l’analyse en tant qu’élément déclencheur.
Ce n’est bien entendu pas à moi de le faire, mais c’est le travail de nos services de renseignement, intérieur comme extérieur, et j’attends d’eux qu’ils nous éclairent. Moi, je m’en tiens à ma règle personnelle : ne pas avaler l’explication facile parce qu’elle ne coûte rien, et la boucler quand tout le monde hurle.
J’avais presque oublié, il existe un autre paroxysme, nettement plus sournois : le paroxysme des certitudes. Plus la conviction monte, moins les faits ont de place pour ne serait-ce que penser. J’applique cette méthode d’abord à moi-même : mon soupçon est et reste une hypothèse, ce n’est pas un verdict. Celui qui est sûr de tout a arrêté de penser. Il répète. Et sans s’en apercevoir, il en rajoute… Se tromper, bon. Tout le monde se trompe. Ce qui m’inquiète, c’est de ne même plus réussir à imaginer qu’on pourrait avoir tort… et là, on se dirige à marche vive vers l’égocentrisme.
Je n’en ferai pas une leçon de morale, ce n’est vraiment pas mon style. Mais cette vieille fièvre m’a appris ceci : au paroxysme, on se croit libre et heureux alors qu’on est à deux doigts d’y passer. C’est seulement en redescendant qu’on voit clair, qu’on sait ce qu’on a traversé. Je me demande si le vrai paroxysme de notre époque n’est pas dans cette difficulté à voir et surtout à retrouver un peu de mesure.
Je vous invite à vous poser la seule question utile : à qui profite que nous perdions le sens même de nos démocraties ?





