Quand j’évoque le discernement, je pense immédiatement à l’expertise qui reste, pour moi, la plus terrible que j’aie eu à traiter en plus de vingt ans au service de la justice. Il s’agissait d’un accident mortel dont la victime était très jeune. Jamais jusqu’alors je n’avais ressenti une telle pression sur mes épaules. Jamais jusqu’alors je ne m’étais rendu sur les lieux d’un accident pour y déposer une rose et me promettre, au-delà de la raison, de participer à l’œuvre de justice en expliquant rationnellement les causes de l’accident et en éclairant le juge sur la responsabilité des différents acteurs de ce terrible drame.
Et pourtant, j’en avais vu, des accidents mortels, avant celui-ci, et j’en ai vu depuis. J’ai pour méthode de dépersonnaliser la victime, de ne retenir que les circonstances, et de ne jamais exclure a priori qu’elle ait pu contribuer elle-même à son décès. Dans le cas qui me hante encore aujourd’hui, cette coresponsabilité était exclue. Je m’étais promis d’en déterminer les causes premières, de les exposer, pour redonner, quelque part, une existence à cette victime au-delà de la mort.
Cette expertise m’a pris aux tripes. Pendant des mois, je n’ai pratiquement pensé qu’à elle. Je n’ai fait que cela : la nuit, dans mon sommeil, dans mes cauchemars, mais aussi le jour, et les week-ends. Jamais une machine, dépourvue par nature de toute sensation, n’aurait pu puiser une telle énergie pour, in fine, établir un rapport fiable et documenté qui a clairement établi les causes de l’accident.
Je raconte ça parce qu’en ce moment, dans certaines cours d’appel, on évoque très sérieusement d’intégrer l’intelligence artificielle dans l’expertise judiciaire. Cela permet très certainement de trier les pièces plus vite, d’assurer une rédaction plus fluide et sans fautes d’orthographe ou de grammaire ; cela permet peut-être de gagner du temps sur l’analyse de tableaux de chiffres. Je ne vais pas contester ces apports. Mais absolument personne dans ces réunions, dans ces colloques par dizaines consacrés à l’IA, n’a jamais parlé de la rose que j’ai déposée sur ce lieu avant même d’ouvrir le dossier. Personne n’a jamais parlé de ces nuits où je me réveillais en sursaut en ayant cauchemardé à propos d’une hypothèse qui ne tenait pas et qu’il fallait aller vérifier dès le lendemain, dans le froid s’il le fallait. On me parle de fiabilité des données, de gains de productivité, du risque que la machine invente un cas similaire qui n’existe pas sans même s’en rendre compte, alors que moi, je n’avais en tête que le visage de cette victime, son corps tuméfié, et la promesse que je lui avais faite.
Un ami m’a expliqué qu’un philosophe grec avait un mot pour ce que j’avais fait dans ce dossier. La phronesis.
Le discernement, en gros, ce besoin intime qui ne s’apprend dans aucun livre et qui ne se calcule pas. Je n’avais jamais eu besoin du mot pour le vivre. Je l’ai vécu dans mes tripes, et je l’ai revécu plus tard, dans des pays où je me suis retrouvé seul, juste avec mes yeux, mon expérience, et la peur de me tromper.
Là-bas, j’ai vu des gens trancher juste avec un regard, un geste. Et ici, on en est à se demander si une machine peut remplacer ce rien-du-tout qui, en réalité, est tout.
L’IA n’a pas de cauchemars. Moi, j’en ai fait pendant des mois.
Elle ne saura jamais ce que ça fait de porter seul la responsabilité d’un rapport qui va dire à une famille pourquoi leur enfant est mort. Je veux bien que l’on me parle de productivité. Mais qu’on ne vienne pas m’expliquer que quelques prompts remplaceront ce que j’ai vécu dans cette expertise.





