La contradiction est souvent confondue avec dispute, et pourtant, en expertise judiciaire, « le contradictoire » n’est en rien une querelle : c’est une règle sacrée, c’est même la règle sacrée.
Une conclusion que les parties n’ont pas pu discuter ne vaut rien même si elle est juste. L’expert peut avoir raison et n’être que le seul qui croit avoir raison.
Ce qui compte, ce n’est pas la conviction de l’expert mais c’est ce qui tient encore après avoir été contesté.
Rien ne se conclut sans avoir été discuté
Le principe du contradictoire est simple, et il est au cœur de l’expertise judiciaire : chaque partie doit pouvoir voir et contester les pièces et les arguments de l’autre ou des autres parties.
Sur un plan très concret, cela veut dire que tout le monde est convoqué aux réunions, que l’ensemble des pièces sont communiquées à tous, il en est de même pour le pré-rapport (que certains appellent note de synthèse), mais aussi des « dires » des avocats auxquels l’expert doit répondre contradictoirement avant de conclure.
L’expert qui travaille seul à son bureau et qui rend une conclusion que personne n’a pu débattre ne rend pas service à la justice : il trahit même sa prestation de serment.
J’ai eu connaissance, il y a peu, d’une affaire qui illustre tout ce que le contradictoire n’est pas. Un expert y a déposé son rapport « en l’état ». Jusque-là, rien d’anormal, cela arrive souvent quand il y a absence de versement de consignation complémentaire ou quand les parties ont décidé de trouver un accord. Mais dans ce cas précis, l’expert en question a répondu à toutes les questions du tribunal et rendu ses conclusions, sans que la partie défenderesse ait jamais pu discuter le moindre de ses éléments. Ces conclusions unilatérales sont bien sûr polluées d’imprécisions.
C’est précisément ce que le contradictoire interdit : conclure sur des analyses que l’autre n’a pas pu contester !
Il arrive parfois qu’un rapport soit incomplet mais il ne peut pas, il ne peut jamais être unilatéral. En plus de vingt ans d’expertise, je n’ai déposé de rapports « en l’état » que lorsque les parties s’étaient entendues, ou lorsque le demandeur mettait lui-même fin à la mesure… mais jamais pour trancher, seul, ce qui n’avait pas été débattu.
C’est là que l’habit ne fait pas le moine ou plutôt que le titre « expert de justice » ne fait pas toujours l’expert : certains le portent et en trahissent l’esprit…
Livrer des conclusions sans assurer le respect du contradictoire, ce n’est pas expertiser ; c’est tenter « au moins de décider à la place du juge », en privant l’autre partie de sa défense.
Ce qui résiste à la contradiction
Le métallurgiste que je suis ne raisonne pas autrement devant une pièce. J’ai un exemple en tête d’une soudure … quand bien même elle paraît saine, elle doit passer au contrôle avant qu’on la déclare bonne.
Ce qui n’a jamais été mis à l’épreuve n’est pas solide, cela sert seulement à rassurer en attendant la prochaine rupture.
Il doit en être de même dans nos missions, les objections des parties formalisées dans les dires des conseils que l’on redoute souvent, ne fragilisent pas le rapport ; au contraire elles le renforcent. Comme le revenu qui suit la trempe rend l’acier moins fragile, le contradictoire retire au rapport son apparente fragilité. Un rapport qui a traversé les objections et qui résiste malgré tout est un rapport sur lequel un juge pourra s’appuyer.
Quand la contradiction déborde l’expertise
La contradiction déborde largement l’expertise judiciaire, elle nous fait grandir, partout. Celui qui ne s’entoure que de gens qui l’approuvent ne teste jamais ses idées ; il ne fait que les caresser, et les défendre avec une conviction encore plus importante.
Dans ce cadre, notre époque a inventé quelque chose de tout à fait redoutable. Les réseaux sociaux sont, par construction, l’opposé du contradictoire. Ils ne sont pas faits pour nous confronter, mais pour nous plaire : leurs algorithmes nous servent, encore et encore, ce qui confirme ce que nous pensons déjà, et nous épargnent méticuleusement ce qui pourrait nous déranger, aller contre nos idées, nos opinions.
Chacun finit enfermé dans sa bulle, persuadé que le monde entier lui donne raison, parce qu’il n’entend plus que ce qu’il a envie d’entendre, un peu comme un écho dans une église ou un tunnel.
Le résultat est terrible : une conviction, même fausse, s’y trouve renforcée à chaque visite sur Facebook, X, Instagram ou TikTok.
On prête à Goebbels une phrase devenue connue de tous : « un mensonge répété mille fois finit par devenir une vérité » et l’ironie est que personne n’a jamais pu lui attribuer cette phrase dans ses écrits : cette citation est par nature ce qu’elle décrit !
Au-delà du personnage on ne peut plus ignoble, l’idée, pourtant, n’a jamais été aussi actuelle : répétée dans un espace clos, le plus souvent numérique, toute contre-vérité prend des airs d’assurance, et le volume et le nombre d’approbations finissent par ressembler à une preuve, à la preuve, à la vérité que les autres, tous les autres, en particulier, le pouvoir dit occulte ou le « deep state » comme dit le 47ème président des États-Unis, veulent cacher. Le nombre ou le statut de ceux qui pensent une chose ne l’a jamais rendue vraie. Là où l’expertise force la contradiction pour approcher le vrai, le réseau social la tue pour fabriquer de la satisfaction, du confort, or le confort n’a jamais rien prouvé.
S’il fallait un exemple tout à fait actuel, ce n’est pas en répétant « tous les autres matins » qu’un cessez-le-feu avec l’Iran est sur le point d’être signé que le détroit d’Ormuz est rouvert.
Revenons à notre vie de tous les jours, un couple, une amitié, une équipe sont plus solides quand le désaccord peut se dire et s’entendre, non quand on étouffe ce désaccord sous les « j’aime » ensemencés de post en post sans jamais en discuter en face à face.
Refuser d’être contredit, c’est de la fierté très mal placée, de l’ego, du narcissisme drapé d’assurance, alors qu’accepter la contradiction, c’est de l’humilité et, in fine, une force qui nous fait tous grandir.
Il faut en effet du courage pour accepter d’être contredit, non par goût des disputes, mais parce que c’est la seule façon de savoir si ce que l’on croit vrai l’est vraiment.
En conclusion, le contradictoire nous demande une chose difficile : soumettre nos certitudes au regard, aux arguments de ceux qu’elles dérangent. C’est très exigeant, c’est même parfois tout à fait exaspérant, mais c’est le prix du juste, ce juste qui doit éclairer la justice et la justice n’a pas à être aveugle et rapide, elle se doit d’être juste. Ce qui n’a pas été discuté n’a pas été prouvé.
Une vérité qui craint la contradiction n’est pas une vérité : ce n’est qu’une opinion qui n’ose pas se confronter au réel.


