Ma mission d’expert judiciaire, surtout au pénal, c’est de chasser des traces. Celles qu’un accident laisse derrière lui et qu’il faut lire pour comprendre d’où il vient. Avec les années, j’ai fini par me méfier d’une chose : ce qu’on a sous les yeux n’est pas toujours ce qu’il y avait au moment des faits.

Un accident mortel, un jour. Le lieu même du drame était aussi propre que possible, quand tout autour les zones voisines étaient dans un état lamentable. On avait nettoyé, on avait effacé ce qui pouvait mettre en cause l’un ou l’autre. Sauf qu’il reste toujours, quelque part, un micro truc qui contredit l’histoire qu’on essaie de vous raconter. Il faut accepter que ce qu’on voit n’est pas forcément la réalité, parce que la réalité, parfois, on vous l’a enjolivée.

Une autre fois, un accident sur une machine-outil. La machine en cause, impeccable, toutes les sécurités étaient fonctionnelles. La cause qui s’imposait, celle qu’on voulait me faire admettre, c’était la faute exclusive de l’opérateur. Mais les machines d’à côté, elles, n’étaient pas aussi parfaites que celle-là. L’opérateur avait certes une part de responsabilité mais les équipes de maintenance n’étaient pas en reste…

Et puis une pièce, réputée s’être cassée sous son propre poids. Le faciès de rupture disait autre chose : une charge appliquée à huit degrés de la verticale. De quoi faire se retourner Newton dans son caveau, car un corps qui tombe sous son seul poids ne s’y prend pas à huit degrés près. J’étais convaincu que cette pièce n’avait pas cédé comme on le prétendait, encore fallait-il le prouver, et c’est cette « trace » sur le faciès qui m’a permis de confirmer mon hypothèse.

Si je parle de la trace, c’est aussi pour une raison plus personnelle. Depuis bientôt cinquante ans je fais de la généalogie, et chaque fois que je complète un renseignement sur un ancêtre, j’ai le sentiment de le faire un peu revivre, à mes yeux d’abord, et pour tous ceux qui profitent, et profiteront, de ces recherches que j’ai voulues publiques.

Je me demande aussi parfois pourquoi j’écris ces articles et pourquoi je les publie, sur mon site internet et sur LinkedIn. D’abord, peut-être, pour occuper le temps que je consacrais, ces quatre dernières années, à la présidence de la CECAD, un bon cinquième de mes journées. Et puis, je l’avoue, et ça me fait un peu peur de l’écrire, pour laisser une trace. Une trace de ce que je pense de tel sujet de société, et surtout du rôle et des devoirs de l’expert dans le monde judiciaire.

L’âge, sans doute, l’impression de n’avoir plus devant moi qu’un petit nombre d’années à partager et l’envie de laisser à mes enfants, et à ceux qui viendront après eux, une trace de ce que pouvait penser ce vieux monsieur tout gris dont on aura, un jour, du mal à se rappeler le nom.

« Tout contact laisse une trace. »
d’après Edmond Locard

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