Quoi de plus différent qu’un expert judiciaire métallurgiste et un expert judiciaire psychiatre ? Rien, ou presque, ne les rapproche, sinon leur inscription sur les mêmes listes d’experts. Le premier est né à la fin des années 1950, mais élevé par ses grands-parents nés en 1905 et 1906 ; le second au début des années 1970. Treize ans d’écart : cela semble peu, et pourtant les « soins » prodigués aux tout-petits n’étaient déjà plus les mêmes. Ce qu’on prescrivait à un nourrisson avait changé d’une génération à l’autre. C’est peut-être par là qu’il faut commencer, puisque c’est justement de prescription que nous allons parler.
À ces époques reculées, les parents ne s’embarrassaient guère de prudence : du Phénergan pour l’un, afin de faciliter le sommeil, du Totapen, un antibiotique, pour l’autre. Traitements inutiles pour des troubles psychosomatiques ou vrais remèdes, allez savoir… Nous sommes tout de même devenus l’un et l’autre experts judiciaires, malgré le goût de la poudre mêlée à la confiture de fraise pour l’un et la somnolence pour l’autre. On ne fait pas psychiatrie par hasard. Prescrire, maintenant, fait presque rire ¯\_(ツ)_/¯
Prescrire, c’est d’abord nommer
Le mot vient du latin praescribere : écrire d’avance, écrire en tête. Prescrire, c’est écrire un ordre avant l’acte. Et le même geste a donné un mot que la médecine et le droit se partagent : l’ordonnance. Le médecin en rédige une, le juge en rend une aussi.
Le psychiatre le sait mieux que personne : prescrire rend presque malade, puisqu’il faut un traitement qui, en lui-même, signe la maladie qu’il doit soigner. Nommer l’autisme, soigner la dépression, traiter une dysfonction familiale, est-ce fabriquer le mal ou permettre enfin de s’y attaquer avec le patient et sa famille ? Soulignons qu’à nos yeux les familles sont le plus souvent de véritables alliés. Et le psychiatre de se tourner vers le métallurgiste : la rouille sur le rail d’acier, est-ce une maladie du rail ?
Non, bien sûr. La rouille n’est pas une maladie : c’est le retour du fer à son état naturel. Le métal qu’on arrache au minerai ne demande qu’à y retourner. Ce que nous appelons « maladie », ce n’est que sa tendance à redevenir ce qu’il était. Alors, nommer, est-ce créer le mal ou reconnaître une nature ?
Il y a d’ailleurs des corrosions qui ne se comprennent qu’à deux. Mettez deux métaux différents en contact, du cuivre et de l’aluminium par exemple. Avec un peu d’humidité, l’un se sacrifie pour l’autre : l’anode se ronge (l’alu) à la place de la cathode (le cuivre). C’est ce que l’on appelle la corrosion galvanique. Dans les familles qui souffrent, il y a parfois une telle anode sacrificielle, qui se dégrade pour que l’ensemble résiste (voir Le Génie des origines de P.-C. Racamier). Et l’on ne comprend jamais une corrosion en regardant une seule pièce : il faut considérer le couple, tant les métaux que la dynamique familiale à l’œuvre. Conserver une vue très large du milieu qui entoure le point de rupture.
Prescrire, c’est ordonner
Prescrire, c’est aussi mettre de l’ordre dans le chaos. Commander, recommander. Mais jusqu’où ? Le patient doit-il rester en position d’enfant devant son médecin, ce père transférentiel, ou posséder son dossier, comme depuis la loi Kouchner ? L’informer loyalement est une chose ; le laisser décider seul de la stratégie en est une autre. Qu’une personne refuse un antibiotique (les antibiotiques, c’est pas automatique…), soit ; décider de poursuivre ou non la chimiothérapie d’un enfant, sans parler des transfusions, c’est tout autre chose. À qui revient l’autorité de décider ?
Ni au médecin, ni au métallurgiste. Malgré son envie naturelle de « bien faire », l’expert n’est pas là pour décider, mais pour éclairer. Dans l’expertise, la demande vient du juge. Le médecin expert est délivré du secret médical dans le champ de sa mission ; la loi lui interdit d’être à la fois expert et médecin traitant ; au pénal, il rappelle à la personne son droit au silence. Le métallurgiste ne fait pas autre chose : il désigne la cause, il n’ordonne jamais le remède, ce n’est la mission d’aucun tribunal.
Car soigner un point transforme toujours ce qu’il y a autour. Quand on soude, ce n’est souvent pas la soudure qui cède, c’est la zone juste à côté, celle que la chaleur a changée sans qu’on la touche : la ZAT, la zone affectée thermiquement. Reconnaître qu’un patient est « désigné » par le système familial en place, c’est pareil : c’est tout l’équilibre relationnel qui est remis en question. La cicatrice n’est jamais tout à fait là où on la croit.
Prescrire, c’est aussi subir le temps
Il y a une troisième prescription, que ni le médecin ni le juge ne commandent : celle du temps. Se soumettre à la prescription, du médecin qui indique, comme du juge qui requiert, c’est accepter que le temps ait le dernier mot. Il y a prescription : ma plainte arrive trop tard.
Le métal connaît ce temps-là ; on l’appelle la fatigue. Sous des efforts répétés, très en dessous de ce qui le casserait d’un coup, une fissure naît, minuscule, invisible, et grandit en silence. Le jour où la pièce casse, le mal est déjà vieux. La plainte trop tardive et la fissure de fatigue, au fond, c’est du pareil au même : le dommage était là bien avant qu’on le voie.
Ce que le temps ne dissout pas
Et pourtant, tout ne se prescrit pas. Il y a des biens et des droits imprescriptibles, des crimes que le temps n’a pas le droit d’effacer. Le psychiatre le sait à sa façon : le patient est mort, parfois psychiquement détruit. Certaines cicatrices ne se referment jamais tout à fait. Comme il m’a récemment été rappelé, nous n’avons qu’une vie. Pas de répétition générale. Il faut oser.
Le métal, lui aussi, connaît l’irréparable. C’est un acier qu’on ne peut solliciter qu’une seule fois, l’acier HR, à haute résistance. Certaines choses en effet ne fonctionnent qu’une fois : la mise sous contrainte d’un HR, une décision, une vie. Devant l’acier rompu comme devant le patient mort, plus aucun temps ne rattrape rien.
Pour conclure
Voilà où deux experts que tout sépare ont fini par se retrouver : sur un même mot, qu’ils n’emploient pas dans le même sens. Prescrire pour soigner, pour ordonner, ou pour laisser le temps refermer. L’homme et le métal, deux matières, deux destins, mais un seul arbitre : le temps.
« Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. » Corneille
Article écrit à quatre mains avec le Dr Jean-Louis Goeb, expert judiciaire psychiatre.





